Prologue
Quand Alex, jeune fille de Yaoundé élevée entre les souvenirs de Douala et l’amour d’une tante qui l’a toujours protégée, rencontre Ulrich dans les rues de New-Bell, elle ignore que cette rencontre va marquer toute son existence.
Un lien silencieux naît entre eux, fait de regards, de promesses jamais prononcées et d’un amour que le temps ne parvient pas à effacer.
Mais une erreur de jeunesse va bouleverser leurs destins.
Séparée d’Ulrich par les choix de la vie, Alex devra apprendre à avancer seule, à élever ses enfants et à survivre aux déceptions d’hommes qui ne resteront jamais assez longtemps pour comprendre ses blessures.
Des années plus tard, alors qu’elle pense avoir définitivement tourné la page, un homme apparaît dans sa vie.
Un homme qu’elle croyait perdu.
Ulrich.
Transformé par les années, devenu riche et mystérieux, il revient avec une seule promesse : être enfin celui qui restera.
Mais Alex ignore encore que certaines histoires d’amour ne se terminent pas lorsque deux personnes se séparent.
Certaines promesses traversent le temps.
Certaines âmes refusent de se perdre.
Et parfois…
L’amour revient d’un endroit où personne ne devrait pouvoir revenir.
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 1 : La maison où j’ai appris à aimer
Je n’ai jamais oublié le jour où j’ai quitté Yaoundé.
Je n’avais que cinq ans.
À cet âge-là, on ne comprend pas vraiment les séparations. On ne connaît pas encore le poids des décisions des adultes. On ne sait pas qu’un simple voyage peut changer toute une vie.
Pour moi, ce matin-là, c’était juste une aventure.
Je pensais que j’allais découvrir une nouvelle maison.
Je pensais que j’allais passer quelques semaines ailleurs.
Je pensais que ma mère viendrait bientôt me chercher.
Je ne savais pas que la ville que j’allais découvrir allait devenir une partie de moi.
Je m’appelle Alexia.
Mais tout le monde m’a toujours appelée Alex.
Je suis née à Yaoundé, dans une famille où l’amour existait, mais où la vie n’était pas toujours simple.
Ma mère travaillait beaucoup.
Elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour m’offrir une enfance correcte, mais certaines circonstances de la vie l’ont obligée à prendre une décision difficile.
Cette décision avait un nom.
Ma tante Madeleine.
Je me souviens encore de la route entre Yaoundé et Douala.
La chaleur qui entrait par la fenêtre.
Le bruit du moteur.
Les paysages qui changeaient petit à petit.
Ma mère était assise à côté de moi.
Elle regardait souvent par la fenêtre.
À plusieurs reprises, j’ai voulu lui demander pourquoi elle avait l’air triste.
Mais à cinq ans, on ressent certaines choses sans savoir les expliquer.
Je sentais que quelque chose était différent.
Après plusieurs heures, nous sommes arrivées à Douala.
Une ville que je ne connaissais pas.
Une ville plus bruyante.
Plus agitée.
Les voitures klaxonnaient.
Les vendeuses criaient dans les rues.
Les motos passaient rapidement entre les voitures.
L’air était humide.
La poussière se mélangeait à l’odeur de la pluie.
C’était mon premier contact avec New-Bell.
La maison de ma tante n’était pas grande.
Ce n’était pas une maison comme celles que je voyais parfois à la télévision.
Il n’y avait pas de grand salon.
Pas de meubles luxueux.
Pas de jardin.
Mais il y avait quelque chose que je n’avais jamais ressenti ailleurs.
Une chaleur.
Une présence.
Une sensation d’être attendue.
Ma tante Madeleine était devant la porte quand nous sommes arrivées.
Une femme d’une quarantaine d’années à l’époque.
Forte.
Souriante.
Avec un regard qui semblait toujours comprendre les choses avant même qu’on les dise.
Quand elle m’a vue descendre de la voiture, elle est restée silencieuse quelques secondes.
Puis elle s’est approchée.
Elle s’est accroupie devant moi.
Et elle m’a demandé :
— C’est toi Alex ?
J’ai hoché la tête.
Elle a souri.
Puis elle m’a prise dans ses bras.
Je ne savais pas encore pourquoi elle me serrait aussi fort.
Je ne savais pas qu’elle attendait cet instant depuis longtemps.
Ma tante n’avait jamais eu d’enfant.
Certains voisins disaient que cela l’avait beaucoup blessée.
Mais elle n’en parlait jamais.
Elle disait simplement :
— Dieu donne parfois des enfants par le sang. Parfois, il les donne autrement.
À l’époque, je ne comprenais pas cette phrase.
Aujourd’hui encore, je me souviens de sa voix quand elle l’a prononcée.
La vie à New-Bell était différente de celle que j’avais connue.
Au début, j’étais perdue.
Tout était nouveau.
Les voisins.
Les rues.
Les habitudes.
Les voix.
Mais les enfants s’adaptent plus vite que les adultes.
En quelques mois, j’avais déjà mes repères.
La cour devant la maison était devenue mon terrain de jeu.
Les voisines étaient devenues mes tantes.
Les enfants du quartier étaient devenus mes amis.
Et la petite boutique de ma tante était devenue mon royaume.
Cette boutique était simple.
Quelques étagères.
Un vieux comptoir.
Un petit réfrigérateur qui faisait un bruit étrange.
Des cartons empilés dans un coin.
Mais ma tante en était fière.
Elle disait :
— Une petite activité bien gérée vaut mieux qu’un grand rêve jamais réalisé.
Chaque matin, elle ouvrait très tôt.
Avant même que le quartier soit complètement réveillé.
Elle balayait devant la boutique.
Elle rangeait ses produits.
Puis elle s’installait derrière le comptoir.
Moi, je venais m’asseoir près d’elle.
J’aimais écouter les clients parler.
J’aimais observer les gens.
J’aimais cette vie.
Les années ont passé.
Et sans m’en rendre compte, Douala est devenue ma maison.
Yaoundé restait ma ville de naissance.
Mais New-Bell était devenu mon histoire.
C’est aussi là que j’ai rencontré Ulrich.
À cette époque, il n’était personne de particulier aux yeux des autres.
Pas de richesse.
Pas de prestige.
Pas de grande ambition visible.
Juste un jeune garçon du quartier.
Mais certaines personnes ont quelque chose que l’argent ne donne pas.
Une façon d’être.
Une façon de regarder les autres.
Une façon de respecter les gens.
Ulrich était comme ça.
La première chose que j’ai remarquée chez lui, c’était sa gentillesse.
Il aidait souvent les personnes âgées.
Il portait les sacs des commerçantes.
Il réparait parfois les petites choses chez les voisins.
Ma tante disait souvent :
— Ce garçon-là a reçu une bonne éducation.
Au début, Ulrich venait seulement acheter des choses à la boutique.
Une bouteille de boisson.
Un biscuit.
Une carte de crédit.
Puis il a commencé à rester quelques minutes de plus.
Puis une heure.
Puis parfois tout l’après-midi.
Ma tante le remarquait.
Évidemment.
Les femmes remarquent toujours certaines choses.
Un jour, alors qu’il venait de partir, elle m’a regardée avec un petit sourire.
— Alex.
— Oui, tata ?
— Tu as remarqué que ce garçon vient souvent acheter les mêmes choses ?
J’ai froncé les sourcils.
— Lesquelles ?
Elle a ri.
— Rien. Laisse tomber.
Je n’avais pas compris.
Pas encore.
Les années suivantes, j’ai continué mes études.
Puis est venu le moment où ma mère a décidé que je devais retourner à Yaoundé pour le secondaire.
J’étais en classe de troisième.
La nouvelle ne m’avait pas réjouie.
Je voulais rester.
Je voulais garder mes habitudes.
Ma tante avait essayé de cacher sa tristesse.
Mais moi, je la connaissais.
Je savais quand elle était heureuse.
Je savais quand quelque chose lui faisait mal.
Le jour de mon départ, elle m’a accompagnée jusqu’au transport.
Elle a posé sa main sur ma tête.
Puis elle a dit :
— Alex, où que tu ailles, n’oublie jamais les personnes qui t’ont aimée quand tu étais petite.
Je lui ai promis.
Je ne savais pas encore que cette promesse allait compter énormément des années plus tard.
À Yaoundé, ma vie a changé.
Nouvelle école.
Nouvelle maison.
Nouvelle routine.
Mais chaque vacances…
Je revenais à Douala.
Je revenais à New-Bell.
Je revenais à la boutique.
Et je retrouvais Ulrich.
Au début, nous étions juste deux anciens voisins.
Deux amis qui parlaient de tout et de rien.
Mais quelque chose changeait doucement.
Une complicité naissait.
Un sentiment que nous ne nommions pas encore.
Parce qu’à cet âge-là…
Parfois, le cœur comprend avant la tête.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 2 : Le garçon qui attendait devant la boutique
Il y a des personnes qui entrent dans notre vie sans faire de bruit.
Elles ne viennent pas avec des promesses extraordinaires.
Elles ne nous annoncent pas qu’elles vont compter pour nous.
Elles arrivent simplement.
Elles prennent une petite place.
Puis, sans qu’on s’en rende compte…
Cette petite place devient un endroit que personne d’autre ne peut occuper.
C’est comme ça qu’Ulrich est entré dans ma vie.
Au début, il n’était qu’un garçon du quartier.
Un visage familier.
Un voisin parmi tant d’autres.
Mais avec le temps…
Il est devenu une présence que je remarquais même quand je ne voulais pas la remarquer.
Après mon retour à Yaoundé pour mes études secondaires, mes vacances n’avaient plus la même saveur.
Je retrouvais ma mère.
Je retrouvais mes camarades d’école.
Je retrouvais une partie de ma vie.
Mais il y avait toujours un moment où mon cœur pensait à Douala.
À New-Bell.
À la petite boutique de ma tante Madeleine.
Et peut-être…
Sans que je me l’avoue encore…
À Ulrich.
Les premières semaines après mon départ avaient été difficiles.
Je pensais souvent à ma tante.
À nos conversations.
À ses conseils.
Mais surtout, je pensais à cette sensation étrange d’avoir quitté un endroit où je me sentais réellement chez moi.
À Yaoundé, j’étais chez ma mère.
Mais à New-Bell, j’avais grandi.
C’était différent.
Ma mère m’aimait profondément.
Je n’ai jamais douté de ça.
Mais ma tante Madeleine avait connu toutes mes premières fois.
Mes premiers pas.
Mes premières larmes.
Mes premières peurs.
Elle avait été celle qui me consolait quand je tombais.
Celle qui me préparait à manger quand je rentrais de l’école fatiguée.
Celle qui savait quand quelque chose n’allait pas simplement en regardant mon visage.
Puis les vacances sont arrivées.
Et comme toujours…
Je suis retournée à Douala.
Quand je suis descendue du transport, j’ai senti cette chaleur particulière de la ville.
L’air humide.
Les bruits.
Les voix.
Cette agitation permanente qui faisait partie de New-Bell.
Ma tante était venue m’attendre.
Dès qu’elle m’a vue, elle a souri.
— Ah ! Voilà la grande fille de Yaoundé.
J’ai ri.
— Tata, je ne suis pas devenue une grande dame quand même.
Elle a secoué la tête.
— Les enfants grandissent toujours plus vite que ce qu’on imagine.
Puis elle m’a observée quelques secondes.
— Tu as changé.
J’ai souri.
— Tout le monde me dit ça.
— Parce que c’est vrai.
Elle a pris mon sac.
— Mais pour moi, tu restes toujours la petite fille qui dormait avec son cahier sous l’oreiller.
J’ai éclaté de rire.
Parce que c’était vrai.
Quand j’étais petite, j’avais peur d’oublier mes leçons.
La boutique n’avait presque pas changé.
Le même comptoir.
Les mêmes étagères.
Le même petit ventilateur qui faisait plus de bruit qu’il ne donnait de fraîcheur.
Ma tante disait souvent :
— Ce ventilateur-là travaille beaucoup, mais il fatigue plus qu’il ne rafraîchit.
C’était sa façon de plaisanter.
Elle trouvait toujours un moyen de rire malgré les difficultés.
Le lendemain de mon arrivée, j’étais assise devant la boutique.
Je regardais les gens passer.
Les enfants jouer.
Les commerçantes discuter.
Les voisins se saluer.
Puis une voix derrière moi m’a fait sortir de mes pensées.
— Donc maintenant, quand on revient de Yaoundé, on ne reconnaît plus les anciens ?
Je me suis retournée.
Et je l’ai vu.
Ulrich.
Pendant quelques secondes, je n’ai rien dit.
Pas parce que j’étais impressionnée.
Mais parce que j’ai eu l’impression de revoir quelqu’un que j’avais laissé derrière moi.
Il avait changé.
Son visage était plus mature.
Sa voix était plus grave.
Il avait grandi.
Mais son sourire était toujours le même.
Celui qui donnait l’impression qu’il connaissait déjà la réponse avant de poser une question.
J’ai souri.
— Qui t’a dit que je ne t’avais pas reconnu ?
Il a regardé autour de lui avec un air sérieux.
— Je voulais vérifier.
— Vérifier quoi ?
Il a posé sa main sur sa poitrine.
— Que les gens de Yaoundé n’oublient pas ceux de New-Bell.
J’ai ri.
— Tu es toujours aussi dramatique ?
— Seulement avec les personnes importantes.
Cette phrase m’a surprise.
Je ne savais pas si c’était une plaisanterie.
Alors j’ai fait semblant de ne pas l’avoir entendue.
À partir de ce jour, Ulrich a recommencé à venir à la boutique.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Avant, il venait acheter quelque chose.
Maintenant…
Il venait surtout parler.
Il s’asseyait parfois sur la vieille chaise devant la boutique.
Ma tante faisait semblant de ne pas remarquer.
Mais je savais qu’elle observait.
Les femmes comme ma tante voient toujours ce que les jeunes veulent cacher.
Un après-midi, elle m’a appelée dans la maison.
— Alex.
— Oui tata ?
— Le garçon-là…
J’ai immédiatement compris de qui elle parlait.
— Quel garçon ?
Elle m’a regardée avec un sourire.
— Ne fais pas celle qui ne comprend pas.
J’ai baissé les yeux.
— Ulrich ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’il a ?
Elle a rangé quelques vêtements.
— Rien.
Puis elle a ajouté :
— C’est justement quand une personne ne fait rien qu’il faut parfois faire attention.
J’ai froncé les sourcils.
— Tata, tu compliques toujours les choses.
Elle a ri.
— L’expérience parle seulement quand les jeunes veulent bien écouter.
Je ne savais pas encore ce que ressentait Ulrich.
Et pour être honnête…
Je ne savais pas non plus ce que je ressentais.
Il y avait simplement cette facilité entre nous.
Avec lui, je n’avais pas besoin de faire semblant.
Je pouvais parler de mes peurs.
De mes doutes.
De mes rêves.
Un soir, nous étions assis devant la boutique après la fermeture.
Le quartier était plus calme.
Les lumières des maisons éclairaient doucement la rue.
Ulrich regardait les passants.
Puis il m’a demandé :
— Tu comptes rester à Yaoundé après tes études ?
J’ai réfléchi.
— Je ne sais pas.
— Tu aimes Yaoundé ?
— Oui.
Il a hoché la tête.
— Mais ?
J’ai souri.
— Mais New-Bell me manque parfois.
Il a souri aussi.
— Moi aussi, j’ai peur de partir un jour.
J’ai tourné la tête vers lui.
— Pourquoi ?
Il a regardé la rue.
— Parce que parfois, quand on part chercher mieux ailleurs, on perd les choses qui avaient déjà de la valeur.
Je n’ai rien répondu.
Parce que cette phrase était plus profonde qu’elle n’en avait l’air.
Les jours passaient.
Et notre complicité grandissait.
Il m’accompagnait parfois faire certaines courses.
Il m’aidait à ranger la boutique.
Il venait même quand il n’avait rien à acheter.
Une fois, je lui ai demandé :
— Tu n’as pas remarqué que tu achètes toujours les mêmes choses ?
Il a souri.
— Lesquelles ?
— Une bouteille d’eau et un biscuit.
Il a ri.
— Peut-être que j’aime beaucoup les biscuits.
J’ai secoué la tête.
— Menteur.
Il m’a regardée.
— Peut-être que j’aime juste venir ici.
Je n’ai rien répondu.
Mais cette phrase est restée dans ma tête toute la journée.
Le dernier jour avant mon retour à Yaoundé arriva trop vite.
Je détestais toujours ce moment.
Le moment où il fallait repartir.
Ma tante préparait mes affaires.
Moi, j’étais silencieuse.
Ulrich est passé devant la boutique dans l’après-midi.
Il savait que je partais.
Nous avons parlé moins que d’habitude.
Comme si tous les deux nous voulions éviter de dire quelque chose.
Au moment où je devais rentrer, il m’a demandé :
— On va continuer à parler ?
J’ai souri.
— Bien sûr.
— Promis ?
J’ai levé les yeux au ciel.
— Pourquoi tu demandes comme si j’allais disparaître ?
Il a souri.
Mais son regard était sérieux.
— Je ne sais pas.
Puis il a ajouté :
— Certaines personnes partent et on ne les retrouve jamais.
Je lui ai répondu :
— Moi, je reviendrai.
Il m’a regardée quelques secondes.
Puis il a souri.
— Alors je vais attendre.
À l’époque, je pensais qu’il parlait seulement des prochaines vacances.
Je ne savais pas encore que certaines attentes peuvent durer des années.
Après mon retour à Yaoundé, nos messages ont commencé.
Au début, c’était simple.
« Tu es bien arrivée ? »
« Comment s’est passée ta journée ? »
« Ta tante va bien ? »
Puis petit à petit…
Les messages sont devenus plus longs.
Les nuits plus courtes.
Les conversations plus importantes.
Nous étions encore jeunes.
Nous ne parlions pas d’amour.
Mais nous étions déjà attachés.
Un attachement fragile.
Un attachement innocent.
Un attachement que la vie allait bientôt mettre à l’épreuve.
Parce que quelques mois plus tard…
J’allais recevoir une nouvelle qui allait changer mon existence.
Et avant que cette nouvelle n’arrive aux oreilles d’Ulrich par quelqu’un d’autre…
J’allais prendre mon téléphone.
Et composer son numéro.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 3 : La vérité que je devais lui annoncer
Il existe des moments dans une vie où le temps semble s’arrêter.
Des moments où, pendant quelques secondes, on ne sait plus quoi penser.
On ne sait plus quoi faire.
On regarde simplement devant soi en essayant de comprendre comment une seule nouvelle peut avoir le pouvoir de changer toute une existence.
Pour moi…
Ce moment est arrivé un matin à Yaoundé.
Un matin qui ressemblait pourtant à tous les autres.
À cette époque, j’avais appris à vivre entre deux mondes.
Il y avait Yaoundé.
Ma vie d’étudiante.
Mes cours.
Mes responsabilités.
Ma famille.
Et puis il y avait Douala.
New-Bell.
La boutique de ma tante.
Les souvenirs de mon enfance.
Et Ulrich.
Même loin de lui, il était devenu une présence dans ma vie.
Nous continuions à nous écrire.
Pas toujours tous les jours.
Parfois seulement quelques messages.
Mais il y avait toujours un lien.
Un fil invisible qui nous reliait malgré la distance.
Ulrich avait cette façon particulière de prendre de mes nouvelles.
Il ne demandait jamais seulement :
« Ça va ? »
Il demandait :
« Est-ce que tu es vraiment bien ? »
Et cette différence comptait.
Parce qu’il avait appris à voir quand quelque chose n’allait pas.
Même à travers un écran.
Un soir, je lui avais écrit que j’étais fatiguée.
Quelques minutes plus tard, il m’avait répondu :
« Tu dis toujours que ça va quand tu veux cacher quelque chose. »
J’avais souri en lisant son message.
Puis je lui avais demandé :
« Depuis quand tu me connais aussi bien ? »
Sa réponse était arrivée rapidement.
« Depuis le jour où tu étais petite et que tu faisais semblant de ne pas pleurer quand tu tombais devant la boutique de ta tante. »
Je m’étais mise à rire.
Parce qu’il avait raison.
Il se souvenait de choses que j’avais moi-même oubliées.
Mais cette période de ma vie allait changer.
Au début, je n’avais pas compris.
Je pensais simplement que j’étais fatiguée.
Les cours devenaient plus difficiles.
Je dormais beaucoup.
J’avais moins d’appétit.
Je me sentais différente.
Une partie de moi savait déjà.
Mais une autre partie refusait d’accepter.
Parce que parfois…
Le cœur comprend avant l’esprit.
Mais il refuse d’admettre la vérité.
Le jour où j’ai découvert que j’étais enceinte…
Je me souviens encore du silence qui a suivi.
Un silence tellement lourd que j’entendais mon propre souffle.
Je tenais le résultat entre mes mains.
Je regardais ce petit morceau de papier.
Et j’avais l’impression que ma vie venait de prendre une direction que je n’avais pas choisie.
Je me suis assise sur le bord du lit.
Je n’ai pas pleuré immédiatement.
Non.
Au début, j’étais juste vide.
Comme si mon cerveau cherchait une explication.
Comme si quelqu’un allait venir me dire :
« Ce n’est pas vrai. Il y a une erreur. »
Mais personne n’est venu.
J’avais peur.
Peur de ma mère.
Peur des regards.
Peur des conséquences.
Peur de l’avenir.
Mais surtout…
J’avais peur d’une chose.
De la réaction d’Ulrich.
Pas parce que je pensais qu’il allait me juger.
Au contraire.
C’était justement parce que je connaissais sa gentillesse.
Je savais qu’il allait souffrir avec moi.
Je savais qu’il allait chercher une solution.
Et cette idée me faisait encore plus mal.
Parce qu’au fond…
Je savais que notre relation n’était pas encore devenue une véritable histoire.
Nous étions proches.
Très proches.
Mais nous n’avions jamais eu le courage de mettre un nom sur ce qui existait entre nous.
Pendant plusieurs jours, j’ai gardé le secret.
Je me levais.
Je suivais mes cours.
Je parlais avec mes camarades.
Je souriais même parfois.
Mais à l’intérieur…
Je portais quelque chose de lourd.
Quelque chose qui changeait ma manière de regarder le monde.
Un soir, j’ai pris mon téléphone.
J’ai ouvert notre conversation.
J’ai écrit un message.
Puis je l’ai effacé.
J’en ai écrit un autre.
Puis je l’ai encore effacé.
Je ne savais pas comment annoncer une chose pareille.
Comment dire à quelqu’un qu’on tient à lui que la vie vient de changer sans lui demander son avis ?
Finalement…
J’ai décidé d’appeler.
Je ne voulais pas qu’il apprenne par quelqu’un d’autre.
Pas Ulrich.
Pas lui.
Quand il a décroché, sa voix était normale.
Comme toujours.
— Allô Alex ?
Cette simple phrase m’a presque fait pleurer.
Parce que pendant quelques secondes…
J’ai voulu faire comme si rien n’avait changé.
J’ai voulu parler de tout sauf de ça.
Mais je savais que je ne pouvais pas.
— Ulrich…
Il a immédiatement senti quelque chose.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je suis restée silencieuse.
Quelques secondes.
Puis j’ai respiré profondément.
— J’ai quelque chose à te dire.
Sa voix est devenue plus inquiète.
— Alex, tu me fais peur.
J’ai fermé les yeux.
Puis j’ai prononcé les mots.
— Je suis enceinte.
Le silence qui a suivi…
Je ne l’oublierai jamais.
Je n’entendais plus rien.
Ni les voitures dehors.
Ni les voix autour de moi.
Seulement le silence au téléphone.
Puis sa respiration.
Enfin…
Il a parlé.
Mais sa voix avait changé.
— Tu es sûre ?
J’ai senti les larmes monter.
— Oui.
Un autre silence.
Puis il a demandé doucement :
— Est-ce que tu vas bien ?
Cette question m’a brisée.
Parce que je m’attendais à de la colère.
À des reproches.
À de la déception.
Mais pas à ça.
Pas à quelqu’un qui pense d’abord à moi.
— Je ne savais pas comment te le dire.
Il a répondu :
— Tu as bien fait de m’appeler.
— Tu n’es pas fâché ?
Long silence.
Puis :
— Alex… comment pourrais-je être fâché contre toi ?
Cette phrase est restée gravée dans ma mémoire.
Nous avons parlé longtemps ce soir-là.
Plus longtemps que d’habitude.
Nous avons parlé de la situation.
De l’avenir.
De ce qui allait arriver.
Mais quelque chose avait changé.
Même si Ulrich essayait de rester fort…
Je sentais une distance apparaître.
Pas une distance de colère.
Une distance de douleur.
Parce qu’au fond, nous savions tous les deux que notre vie venait de prendre une direction différente.
Après cet appel, nos messages sont devenus moins fréquents.
Pas parce qu’il ne voulait plus me parler.
Pas parce que je ne comptais plus pour lui.
Mais parfois…
La vie crée des distances que même les sentiments ne peuvent pas empêcher.
J’étais concentrée sur ma grossesse.
Sur les décisions à prendre.
Sur les conséquences.
Lui était à Douala.
Moi à Yaoundé.
Et entre nous…
Il y avait maintenant une réalité que nous ne pouvions plus ignorer.
Quelques mois plus tard…
Ma vie avait changé.
Je suis devenue mère.
J’ai appris une nouvelle forme d’amour.
Un amour immense.
Un amour qui fait peur parce qu’il vous rend vulnérable.
Ulrich a gardé ses distances.
Mais il prenait toujours de mes nouvelles.
Discrètement.
Sans jamais s’imposer.
Comme quelqu’un qui voulait rester présent sans compliquer ma vie.
Les années ont commencé à passer.
La petite fille que j’étais à New-Bell avait grandi.
La jeune fille qui rêvait devant la boutique de sa tante était devenue une femme.
Une mère.
Une professionnelle.
Mais quelque part en moi…
Il restait toujours un souvenir.
Celui d’un garçon qui attendait devant une petite boutique.
Un garçon qui m’avait dit un jour :
« Certaines personnes partent et on ne les retrouve jamais. »
À l’époque, je pensais qu’il parlait simplement de la distance.
Je ne savais pas encore que certaines séparations ne sont pas des fins.
Elles sont seulement des attentes.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 4 : La vérité qui a changé nos vies
Certaines erreurs ne sont pas faites parce qu’on ne sait pas aimer.
Elles arrivent parce qu’un instant de faiblesse peut parfois avoir des conséquences que l’on porte pendant des années.
J’ai longtemps pensé que ma vie aurait été différente si cette soirée n’avait jamais existé.
Si j’avais refusé.
Si j’étais rentrée plus tôt.
Si j’avais simplement écouté cette petite voix qui me disait de faire attention.
Mais la vie ne se réécrit pas.
Elle nous apprend seulement à vivre avec les pages que nous avons déjà écrites.
À cette époque, Ulrich et moi étions plus proches que jamais.
Nous étions jeunes.
Nous n’avions pas encore mis de mot officiel sur ce qui existait entre nous.
Nous n’avions jamais dit :
« Nous sommes ensemble. »
Mais parfois, certaines relations n’ont pas besoin de déclaration pour exister.
Elles se construisent dans les détails.
Dans les habitudes.
Dans les petites attentions.
Dans cette façon qu’a une personne de devenir la première à qui vous voulez parler quand quelque chose arrive.
Ulrich était devenu cette personne.
J’étais en terminale à Yaoundé.
Une période où tout semblait possible.
J’avais des rêves.
Je préparais mon avenir.
Je voulais réussir mes études.
Je voulais rendre ma mère fière.
Je voulais aussi continuer à garder ce lien avec Douala.
Avec ma tante.
Avec New-Bell.
Avec Ulrich.
Chaque matin, il y avait presque toujours un message de lui.
Parfois très simple.
« Tu as bien dormi ? »
Parfois plus sérieux.
« N’oublie pas de travailler aujourd’hui. Tu veux réussir, hein ? »
Je souriais souvent en lisant ses messages.
Parce qu’il avait cette manière de prendre soin de moi sans jamais m’étouffer.
Il connaissait mes peurs.
Je connaissais les siennes.
Il me parlait de ses projets.
De son envie de devenir quelqu’un.
Il disait souvent :
— Alex, un jour je vais sortir de là.
— Sortir d’où ?
— De cette vie où les gens pensent que certaines personnes sont condamnées à rester au même endroit.
Je lui répondais :
— Moi je crois en toi.
Et il se taisait toujours quelques secondes.
Puis il disait :
— C’est pour ça que ton opinion compte.
Je crois que c’est ce qui rendait la suite encore plus difficile.
Parce qu’Ulrich n’était pas un simple garçon dans ma vie.
Il était celui qui me faisait croire que quelqu’un pouvait rester.
Puis il y a eu la semaine culturelle de mon lycée.
Un moment que tous les élèves attendaient.
Pendant quelques jours, les cours étaient moins stricts.
Il y avait des spectacles.
Des activités.
De la musique.
Une ambiance différente.
Les élèves oubliaient un peu la pression des examens.
Cette semaine-là, j’ai retrouvé une partie de mon insouciance.
J’étais jeune.
J’avais envie de profiter.
De rire.
De vivre comme les autres.
C’est là que j’ai commencé à passer du temps avec Kevin, un camarade de classe.
Kevin n’était pas quelqu’un de mauvais.
C’était un garçon apprécié.
Drôle.
Sociable.
Toujours entouré.
À cette période, il avait cette facilité à faire rire les gens.
Il savait parler.
Il savait mettre les autres à l’aise.
Et moi…
J’étais dans une période où j’étais fatiguée.
La pression des études.
Les inquiétudes pour l’avenir.
La distance avec Douala.
Même si Ulrich était présent par téléphone, il n’était pas physiquement là.
Ce qui s’est passé cette nuit-là n’était pas une histoire d’amour.
C’est justement ce qui m’a longtemps fait souffrir.
Parce qu’il n’y avait pas de grande explication.
Pas de grand sentiment.
Pas de raison suffisante.
Seulement un moment.
Un moment où je n’ai pas été assez prudente.
Un moment que j’aurais voulu effacer.
Quelques semaines plus tard…
J’ai commencé à ressentir que quelque chose n’allait pas.
Au début, j’ai essayé de me convaincre que ce n’était rien.
Mais au fond de moi, une inquiétude grandissait.
Quand la vérité est apparue…
J’ai eu l’impression que le monde s’était arrêté.
Je me souviens être restée longtemps assise sans bouger.
Le résultat entre les mains.
Les larmes qui coulaient sans même que je m’en rende compte.
Je ne pensais pas seulement à moi.
Je pensais à ma famille.
À ma mère.
À ma tante.
À mes études.
Mais surtout…
À Ulrich.
Comment lui dire ?
Comment annoncer une chose pareille à quelqu’un qui croyait en moi ?
Quelqu’un qui m’avait toujours respectée ?
Quelqu’un qui était peut-être en train d’attendre quelque chose de nous deux ?
J’aurais pu me taire.
J’aurais pu chercher une excuse.
Mais ce n’était pas possible.
Pas avec lui.
Ulrich méritait la vérité.
Ce soir-là, j’ai pris mon téléphone.
Nos derniers messages étaient encore là.
Une conversation normale.
Il m’avait écrit quelques heures avant :
« Travaille bien aujourd’hui. Je suis fier de toi. »
J’ai relu cette phrase plusieurs fois.
Puis j’ai appelé.
Quand il a décroché, sa voix était joyeuse.
— Alex ?
J’ai fermé les yeux.
— Oui.
— Ça va ?
J’ai essayé de parler normalement.
Mais il a immédiatement senti quelque chose.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
J’ai gardé le silence.
Puis j’ai dit :
— Ulrich…
Ma voix tremblait.
— J’ai quelque chose à te dire.
Il est devenu sérieux.
— Je t’écoute.
J’ai pris une grande respiration.
Puis j’ai prononcé les mots.
— Je suis enceinte.
Le silence qui a suivi était différent de tous les silences que j’avais connus.
Ce n’était pas un silence de colère.
C’était un silence de douleur.
Je pouvais entendre sa respiration.
Mais il ne disait rien.
Finalement, il a demandé :
— Tu es sûre ?
— Oui.
Encore un silence.
Puis sa voix est revenue.
Plus basse.
Plus triste.
— Est-ce que toi, tu vas bien ?
Cette question m’a détruite.
Parce que même blessé…
Il pensait encore à moi.
— Je suis désolée, Ulrich.
C’est tout ce que j’ai réussi à dire.
Il a répondu doucement :
— Alex…
Puis il s’est arrêté.
Comme s’il cherchait les bons mots.
— Je ne vais pas te mentir. Ça me fait mal.
Mes larmes ont commencé à couler.
— Mais je ne vais pas t’insulter. Je ne vais pas te rabaisser. Tu restes Alex.
Cette phrase…
Je ne l’ai jamais oubliée.
Après cet appel, quelque chose s’est cassé entre nous.
Pas l’affection.
Pas le respect.
Mais cette innocence qui existait avant.
Nous avons continué à parler pendant un moment.
Mais ce n’était plus pareil.
Il y avait une blessure invisible entre nous.
Une chose dont personne ne parlait.
Kevin, de son côté, a eu du mal à assumer.
Au début, il disait qu’il allait être présent.
Puis les choses ont changé.
Il était jeune.
Il avait peur.
Il ne savait pas quoi faire.
Les appels sont devenus moins fréquents.
Les promesses moins solides.
Et j’ai compris une nouvelle réalité :
On peut être deux personnes à l’origine d’une situation…
Mais parfois, une seule personne porte le poids.
Quand ma fille est née, ma vie a changé.
Je l’ai regardée.
Et j’ai compris que malgré tout ce qui s’était passé…
Elle n’était pas une erreur.
Elle était ma fille.
Mon amour.
Ma responsabilité.
Ulrich a appris la naissance.
Il m’a envoyé un message.
Un simple message.
« Prends soin d’elle. Et prends soin de toi aussi. »
Je suis restée longtemps à regarder cet écran.
Parce que malgré sa propre douleur…
Il avait encore cette bonté.
Les années suivantes allaient me transformer.
J’allais devenir une femme plus forte.
J’allais apprendre à ne plus attendre que les autres tiennent leurs promesses.
J’allais connaître d’autres déceptions.
D’autres combats.
Mais quelque part…
Il y aurait toujours le souvenir d’un garçon de New-Bell.
Un garçon qui avait été blessé…
Mais qui n’avait jamais choisi de me détruire.
Je pensais que notre histoire était terminée.
Je pensais qu’Ulrich resterait simplement un souvenir de jeunesse.
Je me trompais.
Parce que certaines personnes ne disparaissent pas.
Elles attendent simplement le moment où la vie décide de les ramener.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 5 : La femme qui avait appris à ne plus attendre
Il y a un moment dans la vie où l’on comprend que l’on n’est plus seulement responsable de soi-même.
Un moment où l’on regarde quelqu’un dépendre entièrement de nous.
Quelqu’un qui ne nous a rien demandé.
Quelqu’un qui arrive dans notre vie sans connaître nos erreurs, nos regrets, nos blessures.
Et pourtant…
Cette personne nous oblige à devenir meilleur.
Pour moi, ce moment est arrivé le jour où j’ai tenu ma fille dans mes bras pour la première fois.
Je me souviens encore de cette journée.
L’odeur de la salle.
Les bruits autour de moi.
Les voix des infirmières.
Les pas rapides dans les couloirs.
Le bruit des portes qui s’ouvraient et se refermaient.
Tout semblait mélangé.
J’étais épuisée.
J’avais peur.
Je ne savais pas exactement ce qui allait se passer après.
Parce qu’on parle souvent de la naissance comme d’un moment magnifique.
On montre les sourires.
Les photos.
Les félicitations.
On parle du bonheur.
Mais on parle moins de ce qui se passe dans la tête d’une jeune fille qui devient mère alors qu’elle-même est encore en train d’apprendre à devenir une adulte.
Moi, j’avais dix-huit ans.
Dix-huit ans seulement.
Un âge où beaucoup de filles pensent encore à leurs rêves.
À leurs études.
À leurs sorties.
À leur avenir.
Moi, je pensais déjà aux responsabilités.
Aux factures.
Aux nuits difficiles.
Aux choix que je devais faire.
J’avais l’impression que la vie venait de me confier une mission immense alors que je ne savais même pas encore comment gérer la mienne.
Quand l’infirmière m’a finalement donné ma fille…
J’ai eu l’impression que le temps s’était arrêté.
Je l’ai regardée.
Ses petits doigts.
Son visage encore fragile.
Ses yeux fermés.
Sa respiration légère.
Elle était si petite.
Si innocente.
Elle ne savait rien de mes erreurs.
Elle ne savait rien des conversations difficiles.
Elle ne savait rien des larmes que j’avais versées.
Elle ne savait rien de la peur qui m’avait accompagnée pendant ces derniers mois.
Pour elle…
J’étais simplement sa mère.
Et cette pensée m’a bouleversée.
Parce que pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un avait besoin de moi d’une manière différente.
Pas parce que j’étais parfaite.
Pas parce que j’avais toutes les réponses.
Mais simplement parce que j’étais celle qui devait être là.
Je me souviens avoir demandé à l’infirmière :
— Madame…
Elle s’est tournée vers moi.
— Oui ?
J’ai regardé le petit bébé dans mes bras.
Puis j’ai demandé :
— Est-ce que c’est normal d’avoir peur ?
Elle a souri doucement.
Un sourire de quelqu’un qui avait déjà entendu cette question plusieurs fois.
— Toutes les bonnes mères ont peur au début.
J’ai baissé les yeux.
— Mais je ne sais pas si je serai une bonne mère.
Elle a répondu :
— Le fait que tu te poses déjà cette question veut dire beaucoup.
Cette phrase est restée avec moi.
Parce qu’à ce moment-là, j’ai compris une chose :
Je n’avais peut-être pas choisi la manière dont ma fille était arrivée dans ma vie…
Mais je pouvais choisir la mère que j’allais devenir.
Les premiers jours ont été difficiles.
Très difficiles.
Les nuits étaient courtes.
Parfois, ma fille pleurait pendant des heures et je cherchais désespérément à comprendre ce dont elle avait besoin.
Parfois, je pleurais aussi.
Pas parce que je regrettais sa naissance.
Jamais.
Mais parce que j’étais fatiguée.
Parce que j’étais jeune.
Parce que j’avais encore besoin qu’on prenne soin de moi alors que maintenant, c’était moi qui devais prendre soin de quelqu’un.
Quelques jours après mon retour à la maison, ma tante Madeleine est venue me voir.
Quand elle a pris ma fille dans ses bras, son visage a changé.
Je l’avais rarement vue aussi émue.
Elle qui avait toujours été forte.
Toujours capable de cacher ses sentiments.
Elle a regardé le bébé pendant plusieurs secondes.
Puis elle a murmuré :
— Alors c’est toi…
J’ai souri.
— Tata, elle ne peut même pas t’entendre.
Elle a souri à son tour.
— Les enfants entendent parfois des choses que les adultes ne comprennent pas.
Je l’ai regardée avec étonnement.
Mais avec tata Madeleine, il fallait s’habituer à certaines phrases.
Elle avait toujours cette manière de parler comme si elle connaissait des choses que les autres ne voyaient pas encore.
Quelques jours plus tard, elle m’a demandé :
— Tu as choisi son prénom ?
Je suis restée silencieuse.
Le prénom.
C’était une question simple.
Mais pour moi, elle ne l’était pas.
Parce que choisir son prénom, c’était accepter complètement qu’elle était là.
Qu’elle allait grandir.
Qu’elle allait avoir son histoire.
Son identité.
La nuit suivante, je suis restée longtemps éveillée.
Ma fille dormait près de moi.
Je la regardais respirer.
Et je pensais à tout ce qui m’avait amenée jusqu’ici.
À ma jeunesse.
À cette erreur.
À Kevin.
À Ulrich.
À cette fille que j’étais avant.
Puis un souvenir m’est revenu.
Un souvenir de New-Bell.
Une soirée où Ulrich et moi étions assis devant la boutique de ma tante.
Nous parlions de tout et de rien.
De nos rêves.
De notre avenir.
Nous étions jeunes.
Nous pensions que la vie serait simple.
À un moment, je lui avais demandé en riant :
— Ulrich, si un jour tu as des enfants, tu veux quoi ?
Il avait réfléchi.
Puis il avait répondu :
— Je ne sais pas.
J’avais insisté :
— Allez, réponds.
Il avait souri.
— Peut-être une fille.
J’avais ri.
— Pourquoi une fille ?
Il avait regardé les gens passer dans la rue.
Puis il avait dit :
— Parce qu’une fille doit toujours savoir qu’elle est précieuse.
Je m’étais moquée de lui.
— Tu parles comme un vieux père.
Il avait ri.
Puis il avait ajouté :
— Je suis sérieux. Les enfants doivent grandir en sachant qu’ils sont une lumière dans la vie de quelqu’un.
Je ne savais pas pourquoi cette phrase m’était revenue à ce moment-là.
Peut-être parce qu’au milieu de toutes mes erreurs…
Je voulais donner à ma fille quelque chose de beau.
Quelque chose qui ne venait pas de la douleur.
Quelque chose qui venait de l’amour.
Le lendemain, quand ma tante est revenue, elle m’a demandé :
— Alors ?
J’ai regardé ma fille.
Puis j’ai répondu :
— Elle s’appellera Mélissa.
Ma tante a souri.
— C’est un joli prénom.
Puis elle m’a regardée.
— Mais je te connais, Alex. Tu n’as pas choisi simplement parce que ça sonne bien.
J’ai baissé les yeux.
Elle avait compris.
Comme toujours.
— Pourquoi Mélissa ?
J’ai caressé doucement la main de mon bébé.
Puis j’ai dit :
— Parce que je veux qu’elle sache toute sa vie qu’elle est précieuse.
Ma tante est restée silencieuse.
Puis elle a demandé doucement :
— Quelqu’un t’a appris ça ?
J’ai pensé à Ulrich.
À ce garçon de New-Bell.
À celui qui m’avait respectée même quand j’avais brisé quelque chose entre nous.
J’ai répondu simplement :
— Oui.
Mais je n’ai pas prononcé son nom.
Pas encore.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 6 : Les années où j’ai appris à survivre
Il y a des périodes dans une vie où l’on ne vit pas vraiment.
On avance.
On se réveille.
On travaille.
On sourit quand il faut sourire.
On répond quand on nous parle.
Mais au fond de nous…
On est simplement en train d’apprendre à tenir debout.
Pour moi, ces année-là ont été celles où j’ai appris à survivre.
Pas seulement pour moi.
Pour Mélissa.
Quand ma fille est entrée dans ma vie, j’ai compris une chose que personne ne m’avait jamais enseignée :
L’amour n’est pas seulement un sentiment.
C’est une responsabilité.
C’est se lever quand on est épuisé.
C’est chercher des solutions quand on n’en voit aucune.
C’est continuer même quand personne ne regarde les efforts que l’on fait.
Les premières années avec Mélissa ont été difficiles.
Mais elles ont aussi été les plus importantes de ma vie.
Elle grandissait vite.
Chaque mois apportait une nouvelle découverte.
Son premier sourire.
Ses premiers pas.
Ses premiers mots.
Des petites choses qui paraissent simples pour les autres…
Mais pour moi, c’était comme des victoires.
Parce qu’à chaque fois qu’elle avançait…
J’avais l’impression d’avancer aussi.
Je me souviens d’un soir particulièrement difficile.
Mélissa était encore petite.
Elle avait de la fièvre.
Je n’avais presque pas dormi depuis deux nuits.
J’étais assise près d’elle, complètement épuisée.
J’avais regardé autour de moi.
La maison était silencieuse.
Tout le monde dormait.
Et pendant quelques secondes…
J’ai craqué.
J’ai pleuré.
Pas parce que je ne l’aimais pas.
Mais parce que j’avais peur.
Peur de ne pas être assez forte.
Peur de ne pas pouvoir lui donner tout ce dont elle avait besoin.
C’est à ce moment-là que ma tante Madeleine m’a trouvée.
Elle était venue voir comment j’allais.
Elle s’est assise près de moi sans parler.
Pendant plusieurs minutes, nous avons simplement écouté la respiration de Mélissa.
Puis elle a dit :
— Alex.
— Oui tata ?
— Tu sais pourquoi un arbre devient solide ?
Je l’ai regardée.
— Non.
Elle a posé son regard sur ma fille.
— Parce qu’il apprend à résister au vent.
Je n’ai rien répondu.
Elle a continué :
— Les périodes difficiles ne viennent pas toujours pour nous détruire. Certaines viennent pour nous donner des racines.
À cette époque, je trouvais parfois que ma tante parlait comme les anciens.
Avec des phrases qui semblaient simples…
Mais qui restaient longtemps dans la tête.
Pendant ce temps, Kevin essayait encore de garder un lien.
Mais ce lien devenait de plus en plus fragile.
Il venait parfois voir Mélissa.
Il apportait quelque chose.
Un vêtement.
Une petite aide.
Un cadeau.
Et pendant un moment, je voulais croire que les choses pouvaient changer.
Je voulais croire qu’il allait comprendre.
Qu’il allait devenir ce père dont notre fille avait besoin.
Mais la réalité était différente.
Un jour, alors que Mélissa jouait devant moi, j’ai dit à Kevin :
— Elle commence à te chercher.
Il a regardé notre fille.
Son visage s’est adouci.
— Elle est belle.
J’ai souri légèrement.
— Elle a besoin de toi.
Il a baissé les yeux.
Je savais qu’il comprenait.
Mais comprendre n’est pas toujours agir.
Après quelques secondes, il a dit :
— Alex, je sais.
— Alors pourquoi c’est toujours moi qui dois demander ?
Il n’a pas répondu.
Parce qu’il n’avait pas vraiment de réponse.
Avec le temps, j’ai arrêté d’attendre.
C’était peut-être la plus grande transformation de ma vie.
Avant, j’attendais.
J’attendais que ma mère comprenne certaines choses.
J’attendais que les personnes tiennent leurs promesses.
J’attendais que quelqu’un arrive et dise :
« Ne t’inquiète pas, je vais m’occuper de tout. »
Mais la vie m’a appris une vérité difficile :
Parfois, personne ne vient.
Et il faut quand même avancer.
J’ai repris mes études avec une détermination différente.
Avant, je voulais réussir pour prouver quelque chose aux autres.
Après Mélissa…
Je voulais réussir parce qu’elle me regardait.
Parce qu’un jour, elle allait me poser des questions.
Elle allait vouloir savoir quelle femme j’étais.
Et je voulais pouvoir lui répondre sans honte.
Les années ont passé.
Mélissa grandissait.
Et moi aussi.
Je n’étais plus la jeune fille qui pleurait en pensant que sa vie était terminée.
J’étais devenue une femme qui savait gérer les difficultés.
Une femme qui savait sourire même quand elle était fatiguée.
Une femme qui avait compris que la force n’était pas l’absence de peur.
La force…
C’était avancer avec la peur.
C’est aussi pendant cette période que j’ai commencé à penser différemment à Ulrich.
Pendant longtemps, j’avais évité de trop penser à lui.
Parce qu’il représentait une partie de ma vie qui faisait mal.
Il représentait ce que j’aurais pu avoir.
Ce que j’avais perdu.
Mais avec les années…
Je me suis rendu compte d’une chose.
Ulrich n’était pas seulement un souvenir douloureux.
Il était aussi une personne qui avait compté.
Nous ne parlions presque plus comme avant.
La vie nous avait éloignés.
Mais parfois, un message apparaissait.
Un anniversaire.
Une bonne nouvelle.
Une question simple.
« Comment va Mélissa ? »
Toujours avec cette même pudeur.
Cette même distance.
Comme quelqu’un qui voulait être présent…
Mais qui savait qu’il n’avait plus vraiment le droit d’occuper la même place.
Un jour, alors que Mélissa avait environ quatre ans, j’ai reçu un message de lui.
C’était un soir.
Je venais de terminer une longue journée.
Mon téléphone a vibré.
C’était Ulrich.
Ulrich : Elle grandit vite, non ?
J’ai souri.
Alex : Oui. Trop vite même.
Quelques secondes plus tard :
Ulrich : Profite de chaque moment. C’est ce qu’il y a de plus important.
J’ai regardé l’écran longtemps.
Parce qu’au fond…
Même après toutes ces années…
Il avait gardé cette manière de parler.
Cette manière de voir les choses.
Je ne savais pas encore que pendant que je construisais ma vie…
Ulrich construisait la sienne aussi.
Je ne savais pas encore que le garçon qui venait acheter des biscuits dans la boutique de ma tante était en train de devenir quelqu’un que personne dans mon entourage n’aurait imaginé.
Mais à ce moment-là…
Pour moi, Ulrich appartenait encore au passé.
Puis un autre homme est entré dans ma vie.
Un homme différent.
Un homme qui est arrivé à un moment où je pensais enfin avoir compris comment me protéger.
Je pensais avoir appris toutes les leçons.
Je pensais que les blessures du passé m’avaient préparée.
Je me trompais.
Parce que parfois…
La vie ne nous envoie pas une épreuve pour nous détruire.
Elle nous envoie une épreuve pour nous révéler qui nous sommes vraiment…
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 7 : L’homme qui promettait de rester
Il y a une période dans la vie où l’on arrête de regarder derrière soi.
Pas parce que le passé ne compte plus.
Mais parce que le présent demande toute notre énergie.
Il y a des moments où l’on n’a même plus le temps de regretter.
On doit simplement avancer.
Se lever.
Travailler.
S’occuper de ceux qui dépendent de nous.
Et apprendre à construire avec ce que la vie nous a laissé.
Pour moi, cette période a commencé après la naissance de Mélissa.
Pendant longtemps, j’avais cru que ma vie avait pris une mauvaise direction.
Je pensais à la jeune fille que j’étais avant.
Cette fille qui avait des rêves simples.
Cette fille qui passait ses vacances à New-Bell.
Cette fille qui attendait les messages d’un garçon qui lui faisait croire que certaines personnes pouvaient rester pour toujours.
Mais cette fille-là avait disparu.
La maternité l’avait changée.
Les difficultés l’avaient changée.
Les déceptions l’avaient changée.
Après notre dernier échange, Ulrich et moi avons progressivement arrêté de nous parler.
Il n’y a pas eu de grande dispute.
Pas de mots blessants.
Pas de rupture spectaculaire.
Seulement un silence qui s’est installé doucement.
Un silence que nous avons tous les deux accepté.
Peut-être parce qu’au fond, nous savions que quelque chose entre nous avait changé.
Je ne savais pas ce qu’il devenait.
Je ne savais pas où il était.
Je ne savais pas s’il pensait encore à moi.
Et avec le temps…
J’ai arrêté de me poser ces questions.
Pas parce que je l’avais oublié.
Certaines personnes ne disparaissent jamais complètement de notre mémoire.
Mais parce que la vie avait rempli l’espace qu’il occupait autrefois.
Mélissa était devenue mon centre.
Chaque décision passait par elle.
Chaque projet avait une raison.
Chaque sacrifice avait un sens.
Quand j’étais fatiguée, je pensais à elle.
Quand j’avais envie d’abandonner, je pensais à elle.
Quand j’avais peur de l’avenir, je regardais son visage et je me rappelais pourquoi je devais continuer.
Les années suivantes n’ont pas été faciles.
Mais elles m’ont construite.
J’ai appris à gérer mon temps.
À travailler même quand j’étais épuisée.
À économiser chaque petite chose.
À accepter de demander de l’aide quand c’était nécessaire.
J’ai découvert une force que je ne savais pas posséder.
Une force que je n’avais pas choisie.
Mais que la vie m’avait imposée.
Ma tante Madeleine restait l’une des personnes les plus importantes dans ma vie.
Même à distance, elle trouvait toujours un moyen de me conseiller.
Elle avait cette capacité à voir les choses avant moi.
Un soir, pendant une conversation téléphonique, elle m’a demandé :
— Alex, est-ce que tu es heureuse ?
La question m’a surprise.
Je regardais Mélissa qui jouait dans la pièce à côté.
J’ai hésité.
— Je ne sais pas.
Elle a ri doucement.
— Pourquoi tu réponds comme quelqu’un qui cherche la bonne réponse ?
Je suis restée silencieuse.
Puis j’ai dit :
— Parce que je ne sais pas si j’ai le droit de penser à moi.
Il y a eu un moment de silence.
Puis ma tante a répondu :
— Une mère qui s’oublie complètement finit par donner une version fatiguée d’elle-même à son enfant.
Cette phrase m’a marquée.
Parce qu’elle avait raison.
J’avais appris à être une mère.
Mais je devais aussi réapprendre à être Alex.
C’est dans cette période que Samuel est entré dans ma vie.
Je n’étais pas à la recherche d’une histoire d’amour.
Pas vraiment.
Je n’étais pas une femme qui rêvait de rencontrer quelqu’un.
J’étais surtout concentrée sur ma stabilité.
Sur mon travail.
Sur ma fille.
Sur l’avenir.
Mais parfois…
Les rencontres importantes arrivent justement quand on ne les cherche pas.
La première fois que j’ai vu Samuel, il n’a pas essayé de m’impressionner.
Et c’est probablement ce qui a attiré mon attention.
Il n’était pas comme certains hommes qui cherchent immédiatement à montrer ce qu’ils possèdent.
Il parlait simplement.
Il écoutait.
Il posait des questions.
Il semblait intéressé par la personne que j’étais devenue.
Pas seulement par mon apparence.
Notre première vraie conversation était presque banale.
Nous étions dans un cadre professionnel.
Il m’a demandé :
— Vous avez toujours travaillé dans ce domaine ?
J’ai répondu :
— Non. J’ai dû beaucoup me battre pour arriver ici.
Il a souri.
— Ça se voit.
J’ai froncé les sourcils.
— Ça se voit ?
Il a hoché la tête.
— Oui. Les personnes qui ont eu une vie trop facile ne regardent pas les choses de la même manière.
Je ne savais pas si c’était un compliment.
Mais sa façon de parler m’avait intriguée.
Avec le temps, nous avons commencé à nous rapprocher.
Au début, je restais prudente.
J’avais appris que les débuts étaient souvent trompeurs.
Au début, tout le monde est patient.
Tout le monde est attentionné.
Tout le monde montre sa meilleure version.
Mais Samuel semblait différent.
Il ne cherchait pas à aller trop vite.
Il respectait mon rythme.
Quand il a appris que j’avais une fille, sa réaction m’a surprise.
Je m’attendais presque à voir un changement dans son regard.
Une hésitation.
Une distance.
Mais il a simplement demandé :
— Elle a quel âge ?
J’ai répondu.
Puis il a souri.
— Elle doit être une grande partie de ta vie.
J’ai hoché la tête.
— Elle est toute ma vie.
Il a répondu :
— Alors il faudra comprendre qu’aimer Alex, c’est aussi respecter Mélissa.
Cette phrase m’avait touchée.
Parce qu’elle montrait qu’il avait compris une chose essentielle.
Je n’étais plus seule.
Petit à petit, Samuel a trouvé une place.
Il connaissait mes blessures.
Il connaissait mon histoire.
Je lui avais parlé de mes difficultés.
De Kevin.
De la manière dont certaines personnes promettent beaucoup mais disparaissent quand les choses deviennent compliquées.
Il m’écoutait.
Et parfois, il disait simplement :
— Moi, je ne suis pas comme ça.
Cette phrase…
Je l’avais déjà entendue auparavant.
Pas exactement avec les mêmes mots.
Mais sous différentes formes.
« Je serai là. »
« Tu peux compter sur moi. »
« Je ne partirai pas. »
Et pourtant…
Une partie de moi voulait encore y croire.
Parce que malgré toutes les blessures, l’être humain garde toujours une petite partie qui espère.
Samuel est devenu une présence rassurante.
Il aidait parfois avec Mélissa.
Il était présent dans les moments importants.
Il m’encourageait.
Il me disait que j’avais le droit de penser à mon avenir.
Pendant un moment…
J’ai pensé que peut-être la vie m’offrait enfin une période de calme.
Je ne savais pas encore que les promesses ne sont pas seulement des mots prononcés.
Ce sont des actes répétés dans le temps.
Je ne savais pas encore que quelqu’un peut sincèrement vouloir rester…
Mais ne pas avoir la force de tenir cette promesse.
Pendant ce temps, quelque part loin de moi…
Ulrich vivait une autre histoire.
Une histoire dont je ne connaissais rien.
Il n’était plus le garçon de New-Bell qui venait aider ma tante à la boutique.
Il grandissait.
Il changeait.
Il construisait son avenir.
Mais nos deux chemins étaient désormais séparés.
Deux vies.
Deux routes.
Deux personnes qui avaient compté l’une pour l’autre…
Mais qui pensaient probablement ne plus jamais se revoir.
Je ne savais pas encore qu’un jour, dans une autre ville…
Une simple affectation professionnelle allait bouleverser toute mon existence.
Je ne savais pas encore qu’après avoir passé des années à apprendre à vivre sans lui…
J’allais me retrouver face à lui.
Mais cette fois…
Il ne serait plus le garçon que j’avais connu.
Et moi…
Je ne serais plus la jeune fille qu’il avait aimée.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 8 : Celui qui disait vouloir construire
Après cette première fissure, je me suis convaincue que ce n’était qu’un moment.
Une erreur.
Un oubli.
Une journée difficile.
Je crois que c’est ce que font beaucoup de personnes lorsqu’elles aiment quelqu’un.
Elles ne regardent pas immédiatement les problèmes comme des signes.
Elles cherchent d’abord des explications.
Elles protègent l’image qu’elles ont construite de la personne.
Parce qu’accepter qu’une personne puisse changer…
C’est parfois accepter qu’une partie de nos espoirs était peut-être basée sur une illusion.
Avec Samuel, j’avais construit quelque chose doucement.
Il n’était pas arrivé dans ma vie comme un héros.
Il n’avait pas tout réparé.
Il n’avait pas effacé mon passé.
Et justement…
C’était ce qui m’avait rassurée.
Je n’avais pas besoin d’un homme qui vienne me sauver.
J’avais besoin d’un homme qui accepte de marcher à côté de moi.
Pendant plusieurs mois, les choses se sont améliorées.
Samuel faisait des efforts.
Il venait chercher Mélissa à l’école quand il pouvait.
Il l’aidait avec ses devoirs.
Il connaissait ses habitudes.
Il savait qu’elle n’aimait pas certains aliments.
Il savait qu’elle avait peur du noir.
Il savait qu’elle aimait écouter les mêmes histoires avant de dormir.
Des détails qui paraissaient petits…
Mais pour un enfant, ce sont ces détails qui construisent un sentiment de sécurité.
Un soir, alors que je préparais le repas, j’ai entendu Mélissa rire dans le salon.
Je me suis arrêtée quelques secondes.
Son rire était différent quand Samuel était là.
Elle avait cette innocence des enfants qui se sentent protégés.
Je les ai regardés sans qu’ils me voient.
Samuel était assis par terre avec elle.
Ils jouaient avec un vieux jeu.
Il faisait semblant de perdre.
Elle criait de joie.
— Papa Samuel, tu as encore perdu !
Il riait.
— Je crois que tu triches.
— Non !
— Si.
— Maman ! Papa Samuel dit que je triche !
J’ai souri.
À ce moment-là, je me suis dit que peut-être…
Peut-être que certaines blessures finissent par cicatriser.
Mais la vie nous rappelle souvent une chose :
Une personne peut être sincère dans ses bons moments…
Et pourtant ne pas être capable de tenir dans les moments difficiles.
Au début, les problèmes venaient surtout de la fatigue.
Samuel avait plus de responsabilités.
Son travail devenait plus exigeant.
Il rentrait parfois tard.
Il était souvent préoccupé.
Et encore une fois…
Je comprenais.
Parce que moi aussi, j’avais connu les périodes où l’on a l’impression que tout repose sur nos épaules.
Mais petit à petit, une différence est apparue.
Avant, quand Samuel était fatigué, il cherchait quand même à être présent.
Après…
Il cherchait surtout à se reposer.
Ce n’était pas un changement brutal.
C’était progressif.
Presque invisible.
Un soir, Mélissa attendait qu’il l’aide pour un devoir.
Elle avait un exposé à préparer.
Elle avait préparé ses feuilles.
Ses crayons.
Tout était prêt.
— Maman, Papa Samuel arrive bientôt ?
J’ai regardé l’heure.
— Il m’a dit qu’il allait essayer.
Elle a souri.
— Il va venir.
Elle avait cette confiance des enfants.
Cette confiance qui fait mal lorsqu’elle est déçue.
Une heure est passée.
Puis deux.
Finalement, Samuel est arrivé.
Il semblait épuisé.
À peine entré, il a posé ses affaires.
— Désolé, j’ai eu une grosse journée.
Mélissa s’est approchée.
— Papa Samuel, tu peux m’aider maintenant ?
Il a regardé les feuilles.
Puis il a soupiré.
Pas un soupir méchant.
Un soupir de fatigue.
Mais parfois…
Les enfants ressentent même les choses que les adultes essaient de cacher.
— Pas ce soir, Mélissa. Demain, d’accord ?
Son visage a changé légèrement.
— D’accord.
Elle a pris ses feuilles.
Puis elle est partie dans sa chambre.
Je n’ai rien dit sur le moment.
J’ai attendu.
Parce que j’avais appris qu’une discussion au mauvais moment pouvait transformer un petit problème en grande dispute.
Mais plus tard, quand nous étions seuls, je lui ai parlé.
— Samuel…
— Oui ?
— Elle avait vraiment besoin de toi.
Il a fermé les yeux quelques secondes.
— Alex, je suis fatigué.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu me fais des reproches ?
Cette phrase m’a arrêtée.
Parce que je ne voulais pas lui faire des reproches.
Je voulais simplement lui rappeler quelque chose.
— Je ne te demande pas d’être parfait.
J’ai marqué une pause.
— Je te demande juste de ne pas oublier qu’elle compte sur toi.
Il n’a rien répondu.
Cette nuit-là, j’ai beaucoup réfléchi.
Je me suis demandé si j’étais trop exigeante.
Si mon passé me rendait trop méfiante.
Si je comparais trop les choses.
Parce qu’après avoir vécu l’abandon, on développe parfois une peur étrange.
On cherche les signes avant même qu’ils existent.
On se prépare à être blessé avant de l’être.
Mais au fond…
Il y avait aussi une autre vérité.
J’avais vu ce que l’absence d’un homme pouvait provoquer dans la vie d’un enfant.
Et je refusais de fermer les yeux.
Les mois suivants, j’ai continué à croire en nous.
Parce qu’il y avait encore beaucoup de bons moments.
Samuel n’était pas un mauvais homme.
Il n’était pas quelqu’un qui voulait faire souffrir.
Il avait simplement ses propres limites.
Ses propres faiblesses.
Ses propres combats.
Et parfois, les personnes qui nous blessent ne sont pas celles qui ne nous aiment pas.
Ce sont celles qui ne savent pas aimer comme nous avons besoin d’être aimés.
Puis un événement est venu changer notre équilibre.
Un événement que je n’avais pas prévu.
Un événement qui allait me rappeler que la vie avait encore des surprises pour moi.
À ce moment-là…
Je pensais avoir enfin trouvé ma place.
Je pensais avoir construit une famille.
Je pensais que Mélissa aurait enfin une stabilité.
Je pensais que les années difficiles étaient derrière moi.
Mais la vie avait encore une nouvelle page à écrire.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 9 : La famille que je pensais avoir trouvée
Il y a des moments dans la vie où l’on croit enfin avoir atteint l’endroit que l’on cherchait depuis longtemps.
On regarde autour de soi.
On voit les personnes qui nous entourent.
On voit les efforts accomplis.
Les épreuves traversées.
Les blessures qui semblent moins douloureuses.
Et on se dit :
« Peut-être que cette fois, c’est la bonne. »
Pendant longtemps, j’avais eu l’impression de courir après quelque chose.
Quand j’étais enfant, je cherchais simplement un endroit où me sentir chez moi.
À New-Bell, chez ma tante Madeleine, je l’avais trouvé.
Puis la vie m’avait éloignée de cette époque.
Ensuite, j’avais cherché à comprendre l’amour.
J’avais cru le trouver avec Ulrich.
Puis je l’avais perdu avant même de savoir ce que nous pouvions réellement devenir.
Après, j’avais appris à être mère.
J’avais appris à me battre.
À ne plus attendre que quelqu’un vienne me sauver.
Et avec Samuel…
J’ai cru que j’avais enfin trouvé un équilibre.
Samuel n’était pas parfait.
Je le savais.
Mais moi non plus, je ne l’étais pas.
Nous avions tous les deux nos histoires.
Nos blessures.
Nos façons différentes de voir la vie.
Mais je pensais que l’essentiel était d’avoir quelqu’un qui voulait essayer.
Quelqu’un qui voulait construire.
Mélissa avait grandi dans cette nouvelle réalité.
Elle connaissait Samuel depuis plusieurs années maintenant.
Pour elle, il n’était plus seulement l’homme qui partageait ma vie.
Il était devenu une présence importante.
Son « Papa Samuel ».
Ce nom était venu naturellement.
Un jour, elle l’avait appelé ainsi sans réfléchir.
Et personne n’avait corrigé.
Parce qu’au fond…
Ce n’était pas un titre donné par le sang.
C’était un titre donné par le cœur.
Je me souviens d’un matin où je les regardais tous les deux avant de partir.
Mélissa préparait son sac d’école.
Samuel cherchait ses clés.
La maison était remplie de petits bruits ordinaires.
Des bruits simples.
Mais qui, pour moi, représentaient quelque chose d’immense.
Une famille.
Pas parfaite.
Pas comme dans les rêves.
Mais une famille quand même.
Ce matin-là, Samuel m’a regardée.
— Tu sais que tu travailles trop ?
J’ai souri.
— Et toi, tu dis ça ?
Il a ri.
— Je suis sérieux.
J’ai haussé les épaules.
— J’ai une fille à élever.
Il a regardé Mélissa.
Puis il a répondu :
— On a une fille à élever.
Cette phrase m’avait touchée.
Parce qu’elle représentait exactement ce que j’avais toujours voulu entendre.
Pas une promesse.
Un engagement.
Mais parfois…
Les mots les plus beaux doivent être suivis par les actes.
Et c’est là que les choses deviennent difficiles.
Les premiers signes n’étaient pas évidents.
Ils ne ressemblaient pas à une catastrophe.
Il n’y avait pas de grandes disputes.
Pas de trahison.
Pas de moment où tout bascule.
La vie ne fonctionne pas toujours comme ça.
Parfois, les histoires changent lentement.
Une distance apparaît.
Une fatigue s’installe.
Une personne commence à porter plus que l’autre.
Je commençais à remarquer que Samuel avait changé.
Il était plus préoccupé.
Plus silencieux.
Il parlait souvent de problèmes d’argent.
De responsabilités.
De l’avenir.
Et encore une fois…
Je comprenais.
Parce que moi aussi, j’avais connu ces périodes où l’on se demande comment demain sera.
Un soir, alors que nous étions assis dans le salon, il m’a dit :
— Alex, tu as déjà pensé à agrandir la famille ?
La question m’a surprise.
Je l’ai regardé.
— Comment ça ?
Il a souri légèrement.
— Avoir un autre enfant.
Je suis restée silencieuse.
Parce que cette question touchait quelque chose de profond en moi.
Avoir un autre enfant…
Ce n’était pas une idée simple.
J’avais déjà vécu la peur.
La solitude.
Les responsabilités.
Je savais ce que représentait une naissance.
Je savais que l’amour seul ne suffisait pas.
Il fallait aussi être prêt.
Samuel a pris ma main.
— Je sais que tu as peur.
J’ai baissé les yeux.
— Ce n’est pas seulement la peur.
— Alors quoi ?
J’ai réfléchi.
Puis j’ai répondu :
— J’ai déjà vécu une histoire où quelqu’un disait qu’il allait rester.
Il a compris.
Je n’avais pas besoin de préciser.
Il m’a regardée avec sérieux.
Puis il a dit :
— Moi, je ne suis pas les autres.
Cette phrase aurait dû me rassurer.
Mais elle a aussi réveillé quelque chose en moi.
Parce que je l’avais déjà entendue sous d’autres formes.
Pourtant…
Une partie de moi voulait croire.
Parce qu’on ne peut pas construire une vie entière uniquement avec la peur.
À force de se protéger des blessures…
On finit aussi par se protéger du bonheur.
Quelques mois plus tard…
Ma vie allait prendre une nouvelle direction.
Une nouvelle naissance.
Une nouvelle responsabilité.
Une nouvelle épreuve.
Et sans le savoir…
J’allais une fois de plus découvrir une vérité importante :
Ce n’est pas la naissance d’un enfant qui révèle une famille.
C’est la manière dont les adultes choisissent de rester après
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE I — LES PROMESSES DE NEW-BELL
Épisode 10 : Le chemin qui me ramenait chez moi
Il y a des endroits que l’on quitte avec les pieds…
Mais que l’on ne quitte jamais vraiment avec le cœur.
Pendant des années, j’ai cru que New-Bell appartenait à mon passé.
Je pensais que c’était simplement le quartier où j’avais grandi.
La maison de ma tante Madeleine.
La petite boutique où j’avais passé une partie de mon enfance.
Les rues où j’avais découvert l’amitié.
Puis l’amour.
Puis la douleur.
Je pensais avoir tourné cette page.
Mais certaines pages de notre vie ne se ferment jamais complètement.
Elles attendent simplement le moment où quelqu’un revient les lire.
Après la naissance de ma deuxième fille, ma vie avait encore changé.
Devenir mère une deuxième fois n’avait pas ressemblé à la première.
Avec Mélissa, j’avais découvert la peur.
J’étais devenue mère alors que j’étais encore une jeune fille.
J’avais appris à avancer sans vraiment savoir où j’allais.
J’avais grandi en même temps que mon enfant.
Mais cette fois…
J’étais différente.
J’étais plus forte.
Plus consciente.
Je savais ce que représentait une responsabilité.
Je savais ce que signifiait aimer quelqu’un au point de mettre ses propres besoins derrière.
Quand j’ai tenu ma deuxième fille dans mes bras pour la première fois, j’ai ressenti quelque chose d’étrange.
Ce n’était pas seulement de la joie.
C’était aussi une promesse.
Une promesse silencieuse.
Je me suis dit :
« Cette fois, je ferai tout pour que mes filles connaissent une vie différente de la mienne. »
Mélissa avait été heureuse de devenir grande sœur.
Elle était fière.
Elle voulait participer à tout.
Elle voulait aider.
Elle regardait le bébé avec cette fascination que seuls les enfants peuvent avoir.
Un soir, elle s’est approchée de moi pendant que je donnais le biberon.
— Maman…
— Oui ma chérie ?
Elle a regardé sa petite sœur.
— Elle va rester avec nous pour toujours ?
Sa question m’a surprise.
Mais elle m’a aussi touchée.
Parce qu’au fond, les enfants ressentent les choses.
Ils connaissent l’absence.
Ils comprennent les départs.
Même quand les adultes pensent qu’ils ne remarquent rien.
J’ai posé ma main sur ses cheveux.
— Oui.
J’ai souri.
— Elle va rester avec nous.
Mélissa a souri à son tour.
Puis elle a ajouté :
— Papa Samuel aussi ?
Cette question est restée quelques secondes dans ma tête.
Parce qu’elle représentait exactement ce que j’espérais.
Une famille qui reste.
Samuel était heureux à l’arrivée du bébé.
Du moins…
C’est ce que je voulais croire.
Il souriait.
Il prenait sa fille dans ses bras.
Il disait qu’il voulait offrir le meilleur à ses enfants.
Il parlait d’avenir.
De projets.
De maison.
De stabilité.
Et moi…
J’écoutais.
Parce qu’une partie de moi avait besoin de croire à ces paroles.
Mais avec le temps, j’ai commencé à remarquer une différence.
Les mots étaient toujours là.
Mais les actes devenaient plus irréguliers.
Samuel travaillait beaucoup.
Il rentrait tard.
Il était souvent préoccupé.
Il disait que c’était temporaire.
Que les choses allaient s’améliorer.
Et encore une fois…
J’ai attendu.
Je crois que c’était mon plus grand défaut.
Pas aimer.
Mais attendre.
Attendre que les gens deviennent la personne qu’ils avaient promis d’être.
Attendre que les absents reviennent.
Attendre que les promesses deviennent des réalités.
Un soir, alors que les filles dormaient, Samuel et moi étions assis dans le silence.
Il m’a regardée.
— Tu es fatiguée.
J’ai souri.
— Un peu.
Il a baissé les yeux.
— Je sais que je ne fais pas toujours assez.
Je n’ai rien répondu.
Parce que parfois, lorsque quelqu’un reconnaît une chose…
On espère qu’il va changer.
Il a continué :
— Mais je veux que tu saches que je vous aime.
Je l’ai regardé.
— Moi aussi, Samuel.
Et je le pensais.
À ce moment-là, je l’aimais.
Je ne savais pas encore que l’amour ne suffit pas toujours à maintenir une famille debout.
Les années avaient passé.
Et sans que je m’en rende compte…
Ma vie était devenue très différente de celle de la jeune fille qui courait dans les rues de New-Bell.
J’étais devenue une femme.
Une mère.
Une personne qui avait traversé beaucoup de choses.
Mais une partie de moi était toujours attachée à cet endroit.
À cette maison.
À cette époque.
Puis un événement est arrivé.
Un événement professionnel.
Une opportunité que je n’avais pas prévue.
Une possibilité qui allait changer notre quotidien.
On m’a proposé une affectation à Douala.
La ville que j’avais quittée des années auparavant.
La ville de mon enfance.
La ville de ma tante Madeleine.
La ville de New-Bell.
Quand j’ai appris la nouvelle, je suis restée silencieuse.
Parce que ce n’était pas seulement un changement de travail.
C’était un retour.
Un retour vers une partie de moi que j’avais laissée derrière.
Le soir, j’ai regardé mes filles dormir.
Puis j’ai pensé à cette phrase que ma tante m’avait dite quand j’étais petite :
« Où que tu ailles, n’oublie jamais les personnes qui t’ont aimée quand tu étais petite. »
À l’époque, je n’avais pas compris.
Mais maintenant…
Je comprenais.
Je ne savais pas encore que ce retour allait réveiller des souvenirs que je croyais enterrés.
Je ne savais pas encore que certaines personnes du passé n’étaient pas vraiment parties.
Je ne savais pas encore qu’en revenant à New-Bell…
J’allais revoir un regard que je n’avais jamais complètement oublié.
Celui d’un garçon qui avait été mon premier amour.
Celui qui avait été blessé.
Celui qui avait disparu de ma vie.
Ulrich.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 11 : La ville qui n’avait jamais oublié
Il existe des endroits que l’on quitte en pensant qu’ils appartiennent au passé.
On range les souvenirs dans un coin de notre mémoire.
On avance.
On construit une nouvelle vie.
On croit que certaines rues, certaines odeurs, certains visages ne sont plus que des fragments d’une époque révolue.
Mais parfois…
La vie décide de nous ramener exactement là où tout a commencé.
Pas pour nous faire redevenir la personne que nous étions.
Mais pour nous montrer celle que nous sommes devenue.
Plus de dix ans.
C’est le temps qu’il avait fallu avant que mes pieds ne touchent à nouveau le sol de Douala.
Plus de dix ans sans revoir New-Bell.
Plus de dix ans sans passer devant la petite boutique de ma tante Madeleine.
Plus de dix ans sans entendre les voix familières du quartier.
Et surtout…
Plus de dix ans sans voir Ulrich.
Pendant longtemps, je n’avais même plus prononcé son nom.
Pas parce que je l’avais oublié.
Mais parce que certaines personnes appartiennent à une partie de notre histoire que l’on n’ose plus ouvrir.
Ulrich était mon premier amour.
Le garçon qui avait connu la jeune fille que j’étais avant que la vie ne me transforme.
Celui qui avait été là avant les responsabilités.
Avant les enfants.
Avant les blessures.
Avant que je comprenne que les promesses ne suffisent pas toujours.
Mais le temps avait fait son travail.
La vie nous avait séparés.
Après notre dernière conversation, les années avaient simplement continué.
Il n’y avait plus eu d’appels.
Plus de messages.
Plus de nouvelles.
Pas même une rencontre par hasard.
Nos chemins avaient pris deux directions différentes.
Et chacun avait appris à vivre avec ce silence.
Mon retour à Douala n’était pas prévu comme un retour vers le passé.
C’était avant tout une décision pour mes filles.
Pour leur stabilité.
Pour mon travail.
Pour une nouvelle étape de notre vie.
Quand on m’a annoncé mon affectation à Douala, ma première réaction n’a pas été la joie.
C’était plutôt une étrange sensation.
Comme si une porte que j’avais laissée fermée pendant des années venait soudainement de s’ouvrir.
Je pensais immédiatement à ma tante Madeleine.
Elle vieillissait.
Elle vivait seule.
Et même si elle ne se plaignait jamais, je savais qu’une partie d’elle attendait quelque chose.
Ou plutôt…
Quelqu’un.
Lorsque je lui ai annoncé la nouvelle au téléphone, il y a eu un long silence.
Puis sa voix a changé.
— Alex…
— Oui, tata ?
— Tu veux vraiment revenir à Douala ?
J’ai souri.
— Oui.
Elle a respiré profondément.
Puis elle a dit :
— Alors viens.
Deux mots seulement.
Mais j’ai entendu tout ce qu’ils contenaient.
Ma tante n’avait jamais oublié mes années à New-Bell.
Elle n’avait jamais oublié la petite fille qu’elle avait accueillie.
Et surtout…
Elle n’avait jamais oublié qu’une maison peut être remplie de murs mais manquer de présence.
Elle voulait connaître mes filles.
Elle voulait les voir grandir.
Elle voulait entendre leurs voix dans cette maison devenue trop silencieuse.
Mélissa, elle, a accueilli la nouvelle avec beaucoup de questions.
À quinze ans, on n’aime pas toujours les changements.
Surtout lorsqu’on commence à avoir ses habitudes.
Ses amis.
Ses repères.
Elle était en classe de troisième.
Une adolescente avec ses propres rêves, ses propres inquiétudes.
— Maman, Douala est comment ?
J’ai souri.
— Différente.
— Plus que Yaoundé ?
J’ai réfléchi.
— Oui.
Puis j’ai ajouté :
— Mais tu vas t’y habituer.
Elle a regardé par la fenêtre.
— Et l’école ?
— On va trouver.
Elle n’a rien répondu.
Mais je savais qu’elle pensait à tout ce qu’elle allait laisser derrière elle.
Naëlle, elle, était beaucoup plus enthousiaste.
À six ans, le monde est encore rempli de découvertes.
Elle ne voyait pas un déménagement.
Elle voyait une aventure.
— Maman, il y aura la mer ?
J’ai ri.
— Peut-être.
— Et une nouvelle maison ?
— Oui.
— Et tata Madeleine ?
J’ai souri.
— Oui.
Elle connaissait déjà ce prénom parce que je lui avais souvent parlé de ma tante.
Samuel, lui, était partagé.
Il était heureux pour nous.
Mais son propre chemin avait changé.
Ses projets professionnels prenaient de plus en plus de place.
Il avait des responsabilités.
Des objectifs.
Des choses qu’il voulait construire.
Ce n’était pas une rupture brutale.
Ce n’était pas une disparition.
C’était simplement une période où nos vies semblaient avancer à des rythmes différents.
Un soir, alors que nous préparions les dernières affaires, il m’a regardée.
— Tu penses vraiment que c’est la bonne décision ?
J’ai hoché la tête.
— Oui.
Il a regardé les filles.
Puis il a souri légèrement.
— Ta tante va être heureuse.
J’ai répondu :
— Elle mérite de les avoir près d’elle.
Il a acquiescé.
Le jour du départ est arrivé plus vite que prévu.
Les valises étaient prêtes.
Les cartons fermés.
La maison de Yaoundé semblait soudainement différente.
Comme si elle savait qu’elle allait perdre ses habitants.
Dans le transport qui nous emmenait vers Douala, je regardais le paysage défiler.
Et sans le vouloir…
Je pensais à la petite Alex.
Celle qui avait quitté Yaoundé à cinq ans.
Celle qui était arrivée à New-Bell sans savoir que cette ville allait changer sa vie.
Je me demandais ce qu’elle aurait pensé en voyant la femme que j’étais devenue.
Une mère.
Une femme avec deux filles.
Une femme qui avait aimé.
Qui avait perdu.
Qui avait continué malgré tout.
Lorsque nous sommes entrées dans Douala…
La première chose qui m’a frappée, c’est le changement.
Ce n’était plus exactement la ville de mes souvenirs.
New-Bell avait grandi.
Les années avaient transformé le quartier.
Certaines anciennes maisons avaient disparu.
À leur place, il y avait de nouveaux bâtiments.
Des immeubles plus hauts.
Des maisons modernes derrière de grands murs.
De nouveaux commerces.
Des enseignes lumineuses.
Des rues plus animées encore qu’avant.
Pendant quelques secondes, j’ai eu l’impression d’être étrangère dans un endroit qui avait pourtant été mon chez-moi.
Puis j’ai vu certaines choses.
Une vieille boutique.
Un arbre.
Une rue.
Un visage familier au loin.
Et j’ai compris.
New-Bell avait changé.
Mais il n’avait pas complètement oublié.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 12 : La maison qui attendait
Il existe des maisons qui ne sont pas simplement des constructions faites de briques et de ciment.
Elles ont une mémoire.
Elles gardent les rires des enfants qui y ont grandi.
Elles se souviennent des pas pressés dans les couloirs.
Des discussions tard dans la nuit.
Des larmes cachées derrière une porte.
Des personnes qui sont parties en pensant revenir rapidement…
Et qui ont finalement attendu des années avant de retrouver le chemin du retour.
La maison de ma tante Madeleine était de celles-là.
Pendant plus de dix ans, je n’avais pas vécu entre ses murs.
Je n’avais pas entendu les bruits du quartier depuis ma fenêtre.
Je n’avais pas marché dans cette cour avec mes propres enfants.
Mais au fond de moi, cette maison n’avait jamais vraiment disparu.
Elle était restée quelque part.
Dans mes souvenirs.
Dans mes histoires racontées à mes filles.
Dans les appels réguliers avec ma tante.
Parce que contrairement à ce que les années auraient pu laisser croire…
Le lien n’avait jamais été coupé.
Lorsque le véhicule s’est arrêté devant la maison, je suis restée quelques secondes sans bouger.
Je regardais cette façade que j’avais connue autrefois.
Elle avait changé.
Bien sûr.
Le temps avait laissé ses marques.
La peinture n’avait plus exactement la même fraîcheur.
Certains détails avaient vieilli.
Mais il y avait toujours cette sensation étrange.
Cette impression d’être revenue dans un endroit qui m’avait attendue.
Mélissa était descendue du véhicule.
Elle observait le quartier avec attention.
À quinze ans, elle avait cette façon de regarder les choses en essayant de comprendre sa nouvelle réalité.
Elle ne voyait pas seulement une maison.
Elle voyait une nouvelle vie.
Une nouvelle école.
De nouveaux amis.
Un nouvel environnement.
Naëlle, elle, était complètement différente.
À six ans, elle regardait tout avec émerveillement.
Elle tenait ma main et posait mille questions.
— Maman, c’est ici qu’habite tata Madeleine ?
J’ai souri.
— Oui ma chérie.
Elle regardait la maison.
— Elle est comme dans les photos ?
J’ai ri doucement.
— Tu verras.
Elle avait déjà vu cette maison.
Pas avec ses yeux.
Mais à travers les histoires.
Les appels.
Les souvenirs que je lui racontais.
Je me suis avancée vers la porte.
Chaque pas réveillait quelque chose.
Ici, j’avais joué quand j’étais enfant.
Ici, j’avais attendu ma tante lorsqu’elle revenait de ses courses.
Ici, j’avais vu Ulrich passer des centaines de fois dans la rue.
Un simple endroit pouvait contenir toute une vie.
J’ai levé la main.
Puis j’ai frappé.
Une fois.
Deux fois.
Quelques secondes plus tard, j’ai entendu des pas.
Des pas que je connaissais.
La serrure a tourné.
Et la porte s’est ouverte.
Ma tante Madeleine est apparue.
Pendant un instant, aucun de nous n’a parlé.
Mais ce silence n’était pas un silence d’inconnues.
C’était celui de deux personnes qui avaient attendu ce moment pendant longtemps.
Elle m’a regardée.
Moi, la petite fille qu’elle avait accueillie des années auparavant.
Mais aussi la femme que j’étais devenue.
Une mère.
Une adulte.
Une personne qui avait traversé ses propres tempêtes.
Ses yeux se sont remplis de larmes.
— Alex…
Sa voix était faible.
J’ai souri.
— Tata…
Et nous nous sommes prises dans les bras.
Cette étreinte contenait plus de dix ans d’absence.
Mais pas dix ans de séparation.
Parce que ma tante avait toujours été là.
Elle n’avait jamais cessé d’appeler.
Elle connaissait mes difficultés.
Mes victoires.
Mes inquiétudes.
Elle avait suivi ma vie presque comme si elle était à côté de moi.
Et surtout…
Elle avait toujours fait partie de la vie de mes filles.
Elle n’était pas une grand-mère qu’elles découvraient aujourd’hui.
Elle était une grand-mère qu’elles retrouvaient enfin.
Elle avait connu Mélissa dès sa naissance.
Elle avait fait le voyage à Yaoundé pour la voir.
Je me souvenais encore de son visage lorsqu’elle avait pris mon bébé dans ses bras pour la première fois.
Elle avait pleuré.
Pas de tristesse.
Mais parce qu’elle voyait une partie de notre histoire continuer.
Quelques années plus tard, elle avait vécu la même émotion avec Naëlle.
Elle avait tenu ma deuxième fille dans ses bras.
Elle avait prononcé les mêmes mots :
— Cette petite va apporter encore plus de vie dans cette famille.
Et elle avait eu raison.
Pendant toutes ces années, les kilomètres n’avaient jamais empêché leur relation.
Les appels étaient réguliers.
Parfois, ma tante appelait simplement pour entendre leurs voix.
Elle demandait à Mélissa comment se passaient ses cours.
Elle encourageait Naëlle lorsqu’elle apprenait quelque chose de nouveau.
Mes filles connaissaient ses habitudes.
Sa manière de rire.
Ses expressions.
Ses petites histoires.
Elles n’arrivaient pas chez une étrangère.
Elles arrivaient chez quelqu’un qui avait déjà une place dans leur cœur.
Lorsque ma tante a vu Mélissa, son sourire s’est agrandi.
— Alors, voilà ma grande maintenant.
Mélissa a souri.
— Bonjour tata.
Ma tante l’a serrée dans ses bras.
— Tu as grandi trop vite.
— C’est ce que maman dit aussi.
Nous avons toutes ri.
Puis elle s’est tournée vers Naëlle.
La petite avançait déjà vers elle.
— Tata Madeleine.
Ma tante a ouvert ses bras.
— Viens ici.
Naëlle s’est précipitée contre elle.
Et ma tante a fermé les yeux quelques secondes.
Comme si elle voulait graver ce moment dans sa mémoire.
— Enfin…
Elle a murmuré.
— Enfin, vous êtes ici.
Ce jour-là, j’ai compris quelque chose.
Ma tante ne voulait pas seulement revoir sa famille.
Elle voulait retrouver une présence.
Pendant toutes ces années, cette maison avait été trop silencieuse.
Elle avait gardé les souvenirs d’une petite fille.
Mais maintenant…
Elle allait entendre les voix de deux nouvelles générations.
L’installation s’est faite doucement.
Ma tante avait préparé les chambres avec beaucoup d’attention.
Elle avait pensé aux détails.
Les draps.
Les rangements.
Quelques décorations.
Elle voulait que mes filles sentent immédiatement qu’elles avaient une place ici.
— Tata, tu as vraiment tout préparé ?
Elle m’a regardée avec un sourire.
— Évidemment.
— Tu aurais pu attendre.
Elle a secoué la tête.
— J’ai attendu dix ans, Alex.
Cette phrase m’a touchée.
Parce qu’elle disait tout.
Les premiers jours ont été une période d’adaptation.
Pour tout le monde.
Moi, je redécouvrais New-Bell.
Mes filles découvraient leur nouveau quotidien.
Et ma tante réapprenait à vivre avec une maison remplie.
Mélissa avait besoin de temps.
Je le voyais.
Elle essayait de paraître forte.
Mais je savais qu’elle quittait beaucoup de choses derrière elle.
Un soir, je l’ai trouvée devant la fenêtre.
Elle regardait les rues.
— Tu penses à Yaoundé ?
Elle a souri légèrement.
— Un peu.
Je me suis approchée.
— C’est normal.
Elle a hésité.
Puis elle a demandé :
— Maman… toi aussi tu avais peur quand tu es arrivée ici ?
J’ai souri.
Parce que cette question me ramenait des années en arrière.
— Oui.
— Vraiment ?
— Oui.
Elle a regardé autour d’elle.
— Mais tu as fini par aimer ?
J’ai regardé la maison.
— Plus que je ne l’aurais imaginé.
Quelques jours plus tard, Mélissa a découvert son nouveau quartier.
Elle a commencé à reconnaître les rues.
Les commerces.
Les chemins.
Elle a visité sa nouvelle école.
Elle était stressée au début.
Mais je savais qu’elle trouverait sa place.
Parce qu’elle avait quelque chose que j’avais eu autrefois.
La capacité de s’adapter.
Naëlle, elle, avait déjà adopté New-Bell.
Elle connaissait déjà quelques voisins.
Elle avait déjà ses endroits préférés.
Elle posait des questions à tout le monde.
Elle voulait tout découvrir.
Ma tante riait souvent.
— Cette petite me rappelle quelqu’un.
Je savais exactement de qui elle parlait.
— Moi ?
Elle souriait.
— Oui.
Le soir, lorsque tout le monde dormait, il m’arrivait de rester seule quelques minutes.
Je regardais cette maison.
Et les souvenirs revenaient.
Je revoyais la petite Alex.
Celle qui courait dans cette cour.
Celle qui ne savait pas encore que la vie pouvait être compliquée.
Celle qui croyait que certaines personnes resteraient toujours près d’elle.
Je pensais aussi à toutes les choses qui avaient changé.
J’étais devenue mère.
J’avais connu l’amour.
La déception.
Les responsabilités.
J’avais appris à avancer.
Mais au fond…
Une partie de moi était toujours cette petite fille de New-Bell.
Un soir, ma tante m’a rejointe dehors.
Nous sommes restées silencieuses quelques instants.
Puis elle a dit :
— Tu sais, certaines personnes pensent qu’elles reviennent quelque part par hasard.
Je l’ai regardée.
— Tu crois que ce n’est pas le cas ?
Elle a souri.
— Je crois que la vie sait parfois ramener les gens là où certaines histoires ne sont pas terminées.
Je n’ai rien répondu.
Parce que cette phrase m’a troublée.
Je ne savais pas encore ce que l’avenir préparait.
Je ne savais pas encore que dans ce même quartier vivait un homme que je n’avais pas vu depuis plus de dix ans.
Un homme qui avait changé.
Un homme qui avait continué sa vie sans moi.
Un homme qui ignorait totalement que j’étais revenue.
Ulrich.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 13 : Le quartier qui gardait nos secrets
Il existe des endroits que l’on quitte en pensant qu’ils appartiennent définitivement au passé.
On croit que les années vont effacer les traces.
On croit que les souvenirs vont perdre leur force.
On croit qu’en construisant une nouvelle vie ailleurs, certaines parties de nous vont simplement disparaître.
Mais parfois…
Il suffit de revenir.
De marcher à nouveau dans certaines rues.
De revoir certains murs.
D’entendre certains sons.
Et on comprend que certaines histoires ne disparaissent jamais vraiment.
Elles attendent simplement dans un coin de notre mémoire.
Les premières semaines après mon retour à New-Bell furent étranges.
Pas difficiles.
Étranges.
Parce que j’avais l’impression de vivre deux vies en même temps.
Il y avait la femme que j’étais devenue.
Une mère de deux filles.
Une femme qui travaillait.
Une femme qui avait appris à gérer les responsabilités.
Une femme qui avait connu des joies, des déceptions et des épreuves.
Et puis il y avait la petite Alex.
Celle qui avait grandi dans ces rues.
Celle qui courait autrefois devant la boutique de sa tante.
Celle qui ne savait pas encore que certaines rencontres allaient changer toute son existence.
La maison de Tata Madeleine avait complètement changé depuis notre arrivée.
Pas les murs.
Pas les meubles.
Mais l’atmosphère.
Pendant des années, cette maison avait connu le calme d’une personne qui vivait seule.
Maintenant…
Elle était remplie de voix.
De mouvements.
De petites habitudes.
Chaque matin, il y avait le bruit des pas de Naëlle dans le couloir.
Ses questions qui commençaient parfois avant même le petit-déjeuner.
— Maman, aujourd’hui je peux mettre ma robe rose ?
— Maman, pourquoi le soleil est déjà là ?
— Maman, tu crois que les poissons reconnaissent les personnes ?
Elle pouvait poser dix questions en moins de cinq minutes.
Et malgré la fatigue…
Cela me faisait sourire.
Parce que je voyais dans les yeux de ma tante quelque chose que je n’avais pas vu depuis longtemps.
De la joie.
Tata Madeleine n’avait jamais été une étrangère pour mes filles.
Même si les années avaient passé et que nous étions loin de Douala, elle avait toujours gardé ce lien.
Elle avait voyagé quand elle le pouvait.
Elle avait été présente lors des moments importants.
Elle connaissait leurs habitudes.
Leurs caractères.
Leurs petites manies.
Elle avait vu Mélissa grandir.
Elle avait été là quand Naëlle était arrivée dans notre vie.
Et surtout…
Elle avait toujours gardé sa place de grand-mère de cœur.
Ce retour à New-Bell n’était donc pas une découverte.
C’était une continuité.
Mais une continuité qu’elle attendait depuis longtemps.
Un soir, alors que nous étions toutes assises dans la cour, ma tante regardait les filles jouer.
Elle a souri.
— Tu sais ce qui me rend heureuse ?
J’ai levé les yeux.
— Quoi ?
Elle a regardé autour d’elle.
— Entendre à nouveau des enfants dans cette maison.
Je n’ai rien répondu.
Parce que je comprenais.
Certaines maisons ne sont pas seulement faites de briques.
Elles gardent les voix de ceux qui y ont vécu.
Mélissa, elle, avait eu plus de difficultés au début.
Contrairement à sa petite sœur, elle comprenait tout ce qu’elle perdait.
À quinze ans, on ne quitte pas seulement une ville.
On quitte des habitudes.
Des amis.
Des souvenirs.
Une partie de son identité.
Elle était en troisième.
À un âge où l’on commence à construire son monde.
Alors son arrivée à New-Bell lui avait fait peur.
Elle ne le disait pas toujours.
Mais je le voyais.
Dans ses silences.
Dans sa manière de regarder son téléphone.
Dans ses soupirs quand elle pensait à son ancienne vie.
Les premiers jours à son nouveau collège avaient été compliqués.
Elle était discrète.
Elle observait beaucoup.
Elle cherchait sa place.
Et je savais exactement ce qu’elle ressentait.
Parce que moi aussi, autrefois, j’avais été une enfant qui arrivait dans un endroit nouveau.
La différence…
C’est qu’aujourd’hui, j’étais la mère qui devait rassurer.
Un après-midi, j’étais dans la cuisine avec Tata Madeleine quand la porte s’est ouverte.
Mélissa est rentrée.
Mais quelque chose était différent.
Elle souriait.
Pas un petit sourire forcé.
Un vrai sourire.
Celui qui arrive sans qu’on puisse le cacher.
Je l’ai immédiatement remarqué.
— Alors ?
Elle a posé son sac.
— Alors quoi ?
J’ai souri.
— Cette tête-là veut dire quelque chose.
Elle a essayé de faire semblant.
Mais elle n’a pas réussi.
— J’ai rencontré quelqu’un.
J’ai levé un sourcil.
— Quelqu’un ?
Elle a ri.
— Maman, une amie.
Tata Madeleine a éclaté de rire.
— Ta mère est déjà en train d’imaginer autre chose.
Mélissa a souri.
— Elle s’appelle Sarah.
Puis elle s’est assise.
Et pour la première fois depuis notre arrivée, elle a commencé à raconter sa journée sans qu’on lui pose de questions.
Elle parlait de sa classe.
Des professeurs.
Des discussions entre élèves.
Des choses simples.
Mais pour moi…
C’était énorme.
Cette nuit-là, quand elle dormait, je suis restée quelques minutes devant sa porte.
Je l’ai regardée.
Et j’ai pensé :
J’avais tellement peur de lui enlever ses repères.
Mais peut-être que les enfants ont une force que les adultes oublient parfois.
La capacité de recommencer.
Naëlle, elle, n’avait jamais eu cette peur.
À six ans, le monde était encore une découverte.
Elle avait déjà trouvé ses endroits préférés.
Elle connaissait la vendeuse du coin.
Elle connaissait les enfants du voisinage.
Elle avait même décidé qu’une partie de la cour était « son jardin ».
Un jour, Tata Madeleine l’a regardée faire et a dit :
— Cette petite ressemble beaucoup à toi quand tu étais enfant.
J’ai souri.
— Ah bon ?
Elle a hoché la tête.
— Curieuse. Toujours en train d’explorer.
Puis elle a ajouté :
— Mais elle a aussi quelque chose de son propre père.
Je n’ai pas répondu.
Parce que certaines phrases nous ramènent toujours à nos histoires.
Samuel appelait régulièrement.
Notre organisation avait changé, mais notre lien existait toujours.
Il venait voir les filles une à deux fois par mois.
Il parlait avec elles.
Il suivait leur évolution.
Il essayait d’être présent malgré ses projets.
Un soir, Mélissa lui a parlé de sa nouvelle amie au téléphone.
Je l’ai entendue rire.
Et cela m’a fait sourire.
Parce que malgré la distance, malgré les changements, nous essayions tous de trouver notre équilibre.
C’est justement parce que ma vie avait trouvé un nouvel équilibre que ce qui revenait de mon passé me troublait.
Parce que je n’étais pas une femme qui attendait quelqu’un.
Je n’étais pas une femme qui cherchait à retrouver une ancienne histoire.
J’avais une famille.
J’avais construit quelque chose.
Mais New-Bell avait réveillé un souvenir.
Un seul.
Ulrich.
Je n’avais pas prononcé son nom depuis longtemps.
Pas devant mes filles.
Pas devant Samuel.
Pas même devant Tata Madeleine.
Mais parfois, certains noms restent quelque part en nous.
Pas parce qu’on veut revenir en arrière.
Mais parce qu’ils appartiennent à une partie importante de notre histoire.
Je me demandais parfois ce qu’il était devenu.
Où il vivait.
S’il avait réussi ses projets.
S’il avait fondé une famille.
S’il pensait parfois à cette époque comme moi.
Puis je chassais rapidement cette pensée.
Parce que je ne voulais pas ouvrir une porte qui n’avait peut-être plus de raison d’exister.
Et surtout…
Je n’osais pas demander à Tata Madeleine.
Pourtant, elle aurait probablement pu me répondre.
Elle connaissait le quartier.
Elle connaissait beaucoup de personnes.
Mais j’avais peur.
Pas de ma tante.
De ce qu’elle pourrait comprendre.
Elle connaissait mon histoire avec Ulrich.
Elle savait ce qu’il avait représenté pour moi.
Et aujourd’hui, elle connaissait aussi ma vie avec Samuel.
Alors une simple question pouvait sembler étrange.
Pourquoi demander des nouvelles d’un homme du passé après tant d’années ?
Même si la question était innocente…
Je craignais qu’elle révèle quelque chose que je ne voulais pas montrer.
Un soir, alors que Tata Madeleine et moi étions assises devant la maison, j’ai failli parler.
Le quartier était calme.
Les filles étaient à l’intérieur.
Le moment était parfait.
J’ai ouvert la bouche.
Puis je me suis arrêtée.
— Tu voulais dire quelque chose ? m’a demandé ma tante.
J’ai souri.
— Non.
Elle m’a regardée quelques secondes.
Elle avait toujours cette capacité à comprendre les choses sans qu’on parle.
Mais elle n’a pas insisté.
Cette nuit-là, j’ai retrouvé une vieille photo dans mes affaires.
Une photo de mon adolescence.
Devant la boutique.
Avec ce sourire que je n’avais plus exactement aujourd’hui.
Et à côté de moi…
Un garçon.
Un garçon qui avait compté.
Je suis restée longtemps à regarder cette image.
Puis je l’ai rangée.
Parce que certaines histoires ne reviennent pas parce qu’elles doivent recommencer.
Parfois…
Elles reviennent simplement parce qu’elles n’ont jamais été complètement terminées.
Je ne savais pas encore que mon retour à New-Bell n’avait pas seulement rapproché mes filles de leur famille.
Je ne savais pas encore que ce quartier qui gardait mes souvenirs allait bientôt remettre sur mon chemin une personne que je pensais appartenir au passé.
Je ne savais pas encore que certaines rencontres ne disparaissent pas.
Elles attendent simplement le bon moment.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 14 : Le jour ordinaire qui a changé ma vie
Il y a des journées qui ressemblent à toutes les autres.
Des journées où rien ne semble annoncer qu’un événement important va arriver.
On se réveille.
On pense au travail.
Aux enfants.
Aux obligations.
On avance simplement, sans savoir que quelques heures plus tard, notre vie peut prendre une nouvelle direction.
Parce que parfois…
Les plus grands bouleversements ne commencent pas dans des moments extraordinaires.
Ils commencent dans une journée normale.
Ce matin-là, je me suis réveillée avant que mon réveil ne sonne.
C’était devenu une habitude depuis mon retour à Douala.
J’aimais ces quelques minutes où la maison était encore silencieuse.
Avant que les voix de mes filles remplissent les pièces.
Avant les préparations de l’école.
Avant les responsabilités de la journée.
Juste quelques instants où je pouvais rester seule avec mes pensées.
Puis j’ai entendu une porte s’ouvrir doucement.
Quelques secondes plus tard, une petite voix.
— Maman ?
J’ai souri.
Je savais déjà qui c’était.
— Oui, Naëlle ?
Elle est entrée dans la chambre avec son visage encore marqué par le sommeil.
— J’ai fait un rêve.
Je lui ai ouvert les bras.
Elle est venue près de moi.
— Quel genre de rêve ?
Et comme toujours avec les enfants, son imagination m’a transportée ailleurs.
Elle m’a raconté qu’elle avait vu un endroit où les animaux parlaient, où les maisons étaient immenses et où elle pouvait courir dans le ciel.
Je l’écoutais sérieusement.
Parce qu’à six ans, les rêves des enfants sont parfois les histoires les plus belles.
Quelques minutes plus tard, Mélissa était prête pour l’école.
À quinze ans, elle avait cette façon de vouloir montrer qu’elle était devenue indépendante.
Elle organisait ses affaires.
Elle préparait son sac.
Elle gérait beaucoup de choses seule.
Mais pour moi, elle restait toujours ma fille.
La petite fille que j’avais portée autrefois.
La petite fille qui avait changé ma vie.
— Tu as bien pris tout ce qu’il te faut ?
Elle m’a regardée avec un petit sourire.
— Maman…
J’ai ri.
— Quoi ?
— Tu me poses cette question tous les jours.
— Et je vais continuer.
Elle a levé les yeux au ciel, mais elle souriait.
Après avoir accompagné les filles, je suis partie travailler.
Ma vie avait pris un rythme différent.
Je n’étais plus la jeune fille qui essayait de comprendre ce que l’avenir lui réservait.
J’étais devenue une femme avec des responsabilités.
Une mère.
Une professionnelle.
Quelqu’un qui avait appris à avancer malgré les difficultés.
La journée s’est déroulée normalement.
Des dossiers.
Des échanges.
Des décisions.
Des moments où il fallait être concentrée.
Rien d’exceptionnel.
Mais avec le recul…
Je crois que c’est justement ce qui rend cette journée particulière.
Elle était simple.
Elle ressemblait à toutes les autres.
Et pourtant…
Elle allait devenir une journée que je n’oublierais jamais.
En fin d’après-midi, j’ai quitté mon travail.
Sur le chemin du retour, je pensais déjà à la maison.
Aux filles.
À Tata Madeleine.
Au repas du soir.
À ces petits moments simples qui étaient devenus ma nouvelle réalité.
Quand je suis arrivée, Naëlle est venue immédiatement vers moi.
— Maman !
Elle avait toujours cette énergie incroyable.
Elle voulait me raconter sa journée avant même que j’aie le temps de poser mes affaires.
Mélissa, elle, était dans la pièce voisine avec ses cahiers.
Elle m’a simplement souri.
Mais je voyais qu’elle était heureuse.
Et parfois…
Le bonheur d’un enfant ne se trouve pas dans de grandes choses.
Il se trouve dans ces petits signes.
Un sourire.
Une conversation.
Une présence.
C’est à ce moment-là que j’ai remarqué Tata Madeleine.
Elle semblait un peu fatiguée.
Pas suffisamment pour inquiéter quelqu’un qui ne la connaissait pas.
Mais moi…
Je la connaissais.
— Tata, ça va ?
Comme toujours, elle a voulu minimiser.
— Oui ma fille, ce n’est rien.
J’ai insisté.
Elle a finalement reconnu qu’elle avait besoin d’un médicament.
Rien de grave.
Mais elle devait le prendre rapidement.
— Je vais aller chercher ça.
Elle a voulu protester.
— Alex, tu viens de rentrer.
J’ai souri.
— Tata, laisse-moi aussi prendre soin de toi.
Elle m’a regardée avec tendresse.
Je suis donc repartie.
La pharmacie n’était pas très loin.
Je marchais tranquillement.
Je pensais seulement au médicament.
À rentrer ensuite à la maison.
À retrouver mes filles.
À la pharmacie, j’ai donné le nom du produit.
Le pharmacien a vérifié.
Puis il a secoué la tête.
— Nous n’en avons plus actuellement.
J’ai été déçue.
— Vous avez une autre solution ?
Il m’a proposé une alternative.
Il m’a expliqué que cela pouvait convenir.
Après quelques questions, j’ai accepté.
Je suis sortie avec le médicament dans mon sac.
Après la pharmacie, je pensais rentrer directement.
Mais en marchant…
Une pensée m’est venue.
Je me suis souvenue de mes filles.
Naëlle aimait particulièrement le poisson braisé.
Mélissa aussi, même si à son âge elle essayait parfois de faire croire qu’elle était devenue trop grande pour certaines petites attentions.
Mais je connaissais son sourire lorsqu’elle voyait un repas qu’elle aimait.
Alors je me suis dit :
Pourquoi ne pas leur faire plaisir ce soir ?
Pas pour une occasion spéciale.
Pas pour une fête.
Juste pour partager un bon moment en famille.
Je me suis arrêtée chez un vendeur de poisson braisé du quartier.
Le feu était encore allumé.
L’odeur du poisson grillé remplissait doucement l’air.
Le vendeur préparait les commandes des clients avec son calme habituel.
Je me suis approchée.
— Bonsoir.
Il m’a saluée.
J’ai passé ma commande.
Quelques poissons pour les filles et pour moi.
Pendant qu’il préparait, je suis restée quelques instants à attendre.
Je regardais simplement.
Les gestes du vendeur.
La préparation.
Les petites conversations autour de moi.
Ces scènes simples qui font partie du quotidien.
Je pensais à mes filles.
À Tata Madeleine.
À cette maison qui m’attendait.
À cette vie que j’avais construite après tant d’années.
Je ne pensais pas au passé.
Je ne cherchais personne.
Je voulais seulement rentrer chez moi avec le repas du soir.
Puis, au moment où je récupérais ma commande…
Une voix derrière moi a prononcé un seul nom .
Un nom que peu de personnes utilisaient avec moi.
Un nom que j’entendais surtout dans la bouche de ma mère et de ma tante.
Mais ce qui m’a bouleversée, ce n’était pas le nom lui-même.
C’était la personne qui venait de le prononcer.
— Essimbi…
Mon corps s’est arrêté avant même que mon esprit comprenne.
Parce qu’il existe des voix que le temps ne détruit pas.
Des voix qui restent quelque part dans notre mémoire.
Des voix que l’on reconnaît avant même de voir le visage.
Je suis restée immobile quelques secondes.
Je me demandais si je n’étais pas simplement en train d’imaginer.
Après autant d’années…
Après autant de silence…
Ce n’était pas possible.
Lentement…
Très lentement…
Je me suis retournée.
Et je l’ai vu.
Ulrich.
Pendant quelques secondes, tout autour de moi a semblé disparaître.
Le bruit du quartier.
Les conversations.
Les pas des passants.
Tout était devenu lointain.
Plus de dix ans.
Plus de dix ans sans appel.
Sans message.
Sans rencontre.
Sans savoir ce que l’autre était devenu.
Il n’était plus le garçon que j’avais connu.
La vie avait changé son visage.
Le temps avait laissé ses traces.
Mais son regard…
Son regard portait encore quelque chose que je connaissais.
Nous sommes restés silencieux.
Deux personnes qui avaient partagé une partie importante de leur histoire.
Deux personnes que la vie avait séparées.
Deux personnes qui se retrouvaient sans savoir comment recommencer une conversation interrompue depuis plus d’une décennie.
Ce soir-là…
Je pensais seulement acheter du poisson braisé pour mes filles.
Je pensais seulement rentrer à la maison.
Je pensais seulement vivre une journée ordinaire.
Mais parfois…
Les journées les plus simples sont celles qui changent toute une vie.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 15 : Plus de dix ans après
Il y a des rencontres que l’on imagine mille fois dans sa tête.
On se demande comment on réagira.
On prépare des phrases.
On imagine les reproches qu’on pourrait faire, les explications qu’on pourrait donner, les silences qui pourraient s’installer.
Mais la réalité ne ressemble presque jamais à ce que l’on avait prévu.
Parce qu’il y a des personnes qui connaissent une partie de nous que le temps n’a jamais réussi à effacer.
Ulrich était cette personne.
Plus de dix ans.
Plus de dix ans sans une vraie conversation.
Plus de dix ans sans entendre sa voix.
Plus de dix ans à croire que certaines choses appartenaient définitivement au passé.
Et pourtant, ce soir-là, dans une rue de New-Bell, il a suffi d’un seul mot.
Un seul appel.
— Essimbi…
Mon cœur s’était arrêté pendant une fraction de seconde.
Ce nom.
Mon nom de famille.
Un nom que j’entendais encore dans ma vie quotidienne, au travail, dans certaines situations officielles, parfois même dans la bouche de ma mère.
Mais ici…
À New-Bell…
Prononcé par cette voix-là…
Ce n’était pas pareil.
Je me suis retournée lentement.
Pendant quelques secondes, je suis restée immobile.
L’homme devant moi n’était plus le jeune garçon que j’avais connu autrefois.
Il avait changé.
Son visage portait les traces du temps.
Son regard avait gagné en assurance.
Il n’y avait plus cette hésitation que je connaissais autrefois.
Plus cette peur de mal faire.
Ulrich me regardait avec un léger sourire.
Un sourire qui m’a ramenée des années en arrière.
Mais en même temps…
Je sentais que l’homme devant moi était différent.
— Ulrich…
Il a souri davantage.
— Donc tu arrives à New-Bell et tu ne me cherches même pas ?
Je l’ai regardé, surprise.
Puis il a ajouté avec ce petit ton provocateur que je connaissais tellement bien :
— Pourtant, à une époque, je comptais quand même un peu pour toi hein.
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire.
C’était étrange.
Après toutes ces années, après tout ce silence…
Il trouvait encore le moyen de me parler comme avant.
— Mais Ulrich, comment tu peux dire ça ?
Il a légèrement haussé les épaules.
— Je demande seulement.
J’ai secoué la tête en souriant.
— Je ne savais même pas que tu étais encore ici.
Son sourire a diminué légèrement.
— Sérieux ?
— Oui. Je suis même passée plusieurs fois devant chez vous. J’ai trouvé ta mère assise dehors comme avant. Elle m’a saluée quand je passais. Mais toi, je ne t’ai jamais vu.
Il a hoché la tête lentement.
— Pourtant, je croise ta tante Madeleine constamment.
Je savais déjà où il voulait en venir.
— Si tu avais vraiment voulu savoir où j’étais, tu pouvais lui demander.
J’ai soufflé en souriant.
— Pardon, laisse ma tante tranquille. Elle a ses propres problèmes.
Il a ri doucement.
— En tout cas, j’ai vu ton cœur.
J’ai levé les yeux vers lui.
— Mon cœur ?
— Oui. Tu es arrivée ici, tu as retrouvé tout le monde sauf moi.
Je me suis mise à rire.
C’était exactement ça.
Cette façon qu’il avait de transformer une petite remarque en quelque chose qui me faisait sourire.
Puis son visage est redevenu plus calme.
— Sinon… comment tu vas ?
Cette simple question avait quelque chose d’étrange.
Parce qu’elle était banale.
Mais venant de lui, après toutes ces années…
Elle ne l’était pas.
— Ça va. J’ai la forme. Et toi ?
Il a souri.
— Moi ça va. Je suis là.
Une réponse simple.
Mais qui disait beaucoup.
Puis il a ajouté :
— Plusieurs fois, je t’ai aperçue de loin.
Je l’ai regardé avec surprise.
— Moi ?
— Oui. Je te voyais sortir de la maison avec deux petites filles. Je pensais que c’était toi qui les accompagnais à l’école.
J’ai souri.
— Et pourquoi tu ne m’as pas appelée ?
Il a détourné légèrement le regard, comme si la réponse était évidente.
— Je ne voulais pas avoir la honte.
J’ai éclaté de rire.
— La honte de quoi ?
Il a souri.
— Imagine un peu. Je viens vers toi après toutes ces années et tu me regardes comme un inconnu.
Je continuais de sourire.
— Ulrich…
— Et puis, à chaque fois que je te voyais, j’étais aussi en train d’accompagner ma fille à l’école.
Je me suis arrêtée.
— Ta fille ?
Il a hoché la tête.
— Oui.
Je l’ai regardé avec surprise.
— Donc comme ça, tu as une fille ?
Il a souri.
— Oui. Vanel. Elle a huit ans.
J’ai ouvert légèrement les yeux.
— Vanel ?
Il a éclaté de rire.
— Oui, Vanel.
Je me suis mise à rire aussi.
Parce que je savais exactement pourquoi ce prénom me faisait réagir.
Vanel était mon deuxième prénom.
— Pourquoi Vanel ? Pourquoi pas Mélissa comme prévu ?
Son sourire est devenu plus malicieux.
— Toi, tu m’as volé Mélissa. Donc moi aussi je t’ai pris Vanel. C’est simple.
Je l’ai regardé en riant.
— Tu es sérieux ?
— Très sérieux.
Pendant quelques secondes, on a juste ri.
Comme avant.
Comme si ces dix années n’avaient jamais existé.
Puis son visage s’est adouci.
— En parlant de Mélissa… comment elle va ?
Mon sourire est devenu plus tendre.
— Elle va bien.
— Elle doit être grande maintenant.
— Oui. Elle grandit trop vite.
Il a souri.
— C’est sûr qu’elle est déjà une grande fille.
J’ai hoché la tête.
—C’est l’une des deux petites que tu as vues avec moi le matin. C’est la plus grande.
Il a ouvert les yeux.
— Ah ouais ?
Puis il a secoué la tête avec un sourire.
— Donc maintenant c’est presque une femme.
J’ai ri.
— Tu exagères.
— Non, je connais l’âge. À cet âge-là, ça change vite.
Puis il a demandé :
— Et la petite ?
J’ai répondu :
— Naëlle. Ma deuxième fille.
Il est resté silencieux quelques secondes.
— Donc tu as deux filles ?
J’ai hoché la tête.
Il m’a regardée.
— Tu ne m’as rien dit.
Son ton était encore léger, mais je sentais qu’il y avait une vraie question derrière.
— Je confirme alors… je ne suis vraiment plus rien pour toi.
J’ai souri tristement.
— Ulrich…
Puis son visage a changé légèrement.
— Vu la façon dont tu as disparu quand je t’ai annoncé la grossesse de Mélissa, je devais te dire ça comment ?
Le silence est tombé.
Pour la première fois depuis nos retrouvailles, on venait de toucher quelque chose de plus profond.
Ulrich m’a regardée.
— Moi ? Disparaître ?
J’ai hoché la tête.
— Oui. Toi, Kamga.
Je savais que ce nom allait forcément provoquer quelque chose.
Kamga.
Son nom propre.
Celui que certaines personnes utilisaient pour l’appeler.
Celui qu’il portait depuis toujours.
Mais moi, je ne l’avais presque jamais utilisé avec lui.
Sauf dans les moments où je voulais insister.
Il a souri doucement.
— J’avais oublié mon téléphone dans un taxi.
Je l’ai fixé.
— Quoi ?
— Oui. J’ai dû en acheter un autre. Ton numéro avait disparu.
Il a marqué une pause.
— Et j’ai attendu que tu m’écrives.
Son regard s’est perdu quelques secondes.
— Mais rien n’est venu.
Puis il a haussé les épaules.
— J’ai compris où était ma place.
Je suis restée silencieuse.
— Tu ne pouvais pas demander à ma tante ?
Il a souri.
— Quelle tante ?
Puis il a secoué la tête.
— Pour lui dire quoi ? Tu crois qu’elle ne voyait pas nos petits jeux ? Tu crois qu’elle ne savait pas ce que je voulais ?
Il m’a regardée.
— Tu avais déjà quelqu’un dans ta vie là. Tu attendais un enfant. Moi, je devais me placer où dans cette histoire ?
Je me suis mise à rire.
Pas parce que c’était drôle.
Mais parce que c’était tellement Ulrich.
— Ulrich… tu voulais quoi exactement ?
Je l’ai regardé avec un sourire.
— Qu’est-ce que tu voulais, Kamga ?
Il m’a regardée du coin de l’œil.
Avec ce sourire qui disait qu’il allait encore me provoquer.
— Donc tu assumes quand même le fait de m’avoir mis hors jeu ?
J’ai éclaté de rire.
— Non.
Puis j’ai repris plus calmement :
— J’avais peur que tu m’insultes.
Son sourire a disparu un instant.
— Que je t’insulte ?
— Oui. Je ne savais pas comment tu allais réagir. La façon brutale dont les choses se sont passées…
J’ai baissé les yeux.
— J’avais peur que tu sois désagréable avec moi.
Il m’a regardée longtemps.
Puis il a soufflé :
— T’insulter comment et pourquoi ?
Il a secoué la tête.
— Je devais prendre la force où pour le faire ? On insulte son cœur ? S’il s’arrête, je vais dire quoi ?
Je n’ai pas pu retenir un sourire.
— N’est-ce pas hein ?
Il a souri.
— Je vais te mentir pour gagner quoi ?
Puis il m’a regardée.
— Regarde-toi seulement.
Un silence.
— Tu es comme du bon vin.
J’ai levé un sourcil.
— Comment ça ?
Il a souri.
— Tu te bonifies avec le temps.
J’ai secoué la tête.
— Gros flatteur.
Il a ri.
Puis il a répondu simplement :
— Tu es encore plus belle aujourd’hui qu’avant.
Je n’ai rien répondu pendant quelques secondes.
Parce que malgré toutes ces années…
Il savait encore comment me surprendre.
Il a pris doucement ma main.
— Mais dis-moi… le père de tes enfants ne t’a pas encore scellé le doigt ?
J’ai souri en reprenant ma main.
— Pardon, laisse ma main.
Puis je l’ai regardé avec amusement.
— Toi-même, as-tu déjà scellé le doigt de la mère de ma Bombo ?
Il savait exactement ce que je voulais dire.
Bombo.
Ce terme que nous utilisions pour parler d’un homonyme.
Il a souri.
— Elle est partie.
Son visage est devenu plus sérieux.
— D’après elle, il y avait mieux ailleurs.
J’ai baissé légèrement les yeux.
— Désolé. Je n’étais pas au courant.
Il a secoué la tête.
— Non, ne fais pas ça. Ce n’est pas grave.
Puis il a souri.
— Ta Bombo est avec moi, c’est le plus important.
Il a regardé devant lui.
— La voir grandir avec moi… c’est comme avoir une partie de toi près de moi depuis tout ce temps.
Cette phrase m’a touchée.
J’ai baissé la tête quelques secondes.
Puis j’ai relevé les yeux.
Il fallait que je parte.
— C’était bien de te revoir.
Il a souri.
— Moi aussi.
J’ai regardé l’heure.
— Mais on m’attend à la maison. J’ai des médicaments à ramener et du poisson à préparer.
Il a ri.
— Toujours les responsabilités hein ?
J’ai souri.
— Toujours.
Il a sorti son téléphone.
— Donne-moi ton numéro.
J’ai hésité une seconde.
Puis je lui ai donné.
Après avoir enregistré mon contact, je me suis éloignée doucement.
— Bonne nuit, Essimbi.
Je me suis arrêtée.
Je me suis retournée.
Et sans réfléchir, j’ai répondu :
— Bonne nuit, Kamga.
Puis je suis partie.
Et pour la première fois depuis plus de dix ans…
Je suis rentrée chez moi avec une étrange sensation.
Comme si une partie de mon passé que je pensais enterrée venait simplement de frapper à ma porte.
Et le plus troublant…
Ce n’était pas de revoir Ulrich.
C’était de constater que malgré le temps…
Malgré les blessures…
Malgré les années…
Une partie de nous deux était toujours là
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 16 : Ce que le temps n’efface pas
Le chemin du retour me semblait différent.
Pourtant, rien n’avait changé autour de moi.
Les mêmes rues.
Les mêmes voix qui s’élevaient devant les maisons.
Les mêmes motos qui passaient rapidement en faisant vibrer le sol.
Les mêmes voisins assis dehors, profitant de la fraîcheur du soir.
Mais moi…
J’avais l’impression de marcher avec quelque chose de nouveau dans la tête.
Je tenais dans une main le sachet de médicaments acheté à la pharmacie.
Dans l’autre, le sac contenant le poisson à la braise que j’avais finalement pris chez le vendeur avant de rentrer.
Je souriais encore.
Et le plus étrange, c’était que je ne cherchais même pas à comprendre pourquoi.
Je revoyais encore son visage.
Son sourire.
Sa manière de parler.
Cette façon qu’il avait de me provoquer comme si les années n’avaient jamais existé.
Ulrich.
Je pensais qu’après plus de dix ans, le revoir aurait été difficile.
Je pensais qu’il y aurait eu des silences gênants.
Des choses qu’on n’oserait pas dire.
Des regards qu’on éviterait.
Mais non.
C’était presque le contraire.
C’était ça qui me troublait.
Cette facilité.
Cette impression étrange que certaines personnes restent quelque part dans notre mémoire, même quand la vie nous force à avancer sans elles.
Quand je suis arrivée devant la maison, j’ai pris une profonde inspiration.
Je devais arrêter de penser à tout ça.
La maison m’attendait.
Les enfants m’attendaient.
La réalité était là.
J’ai ouvert la porte.
À peine entrée, j’ai entendu la voix de Naëlle.
— Maman !
Elle a couru vers moi.
J’ai souri en la voyant.
— Doucement, doucement.
Elle s’est accrochée à moi.
— Tu as acheté quoi ?
J’ai levé le sac du poisson.
Son visage s’est illuminé.
— Le poisson !
Je me suis mise à rire.
— Oui, le poisson.
Mélissa est arrivée derrière elle avec un sourire.
— Je savais que tu allais en prendre.
Je l’ai regardée.
— Comment ça tu savais ?
Elle a haussé les épaules.
— Parce que tu dis toujours qu’on ne peut pas manger seulement les mêmes choses.
Je me suis mise à sourire.
C’était ça ma vie.
Ces petits moments simples.
Ces petites discussions.
Ces petites habitudes.
J’ai posé mes affaires.
J’ai donné les médicaments à ma tante Madeleine qui était dans le salon.
Puis je suis partie préparer le repas avec les filles.
Le poisson à la braise a rapidement rempli la maison de son odeur.
Naëlle était déjà impatiente.
— Maman, c’est prêt ?
— Pas encore.
— Tu dis toujours ça et après ça prend longtemps.
J’ai ri.
— Toi, tu es devenue trop pressée.
Mélissa regardait sa petite sœur en souriant.
Ces deux-là étaient différentes.
Mélissa avait grandi.
Elle réfléchissait plus.
Elle observait beaucoup.
Naëlle, elle, vivait encore chaque chose avec toute son énergie.
Et parfois, les regarder me rappelait tout ce que j’avais construit.
Tout ce que j’avais traversé.
Tout ce que je devais protéger.
Après le repas, les filles ont parlé de leur journée.
Mélissa racontait une histoire avec une camarade de classe.
Naëlle intervenait toutes les trente secondes pour donner son avis alors que personne ne lui avait demandé.
Je riais.
Et pendant quelques minutes, j’ai oublié complètement Ulrich.
J’étais simplement Alex.
Une mère.
Une femme qui rentrait chez elle après une longue journée.
Une femme qui avait des responsabilités.
Quand les filles ont fini de manger et sont parties dans leur chambre, je suis revenue m’asseoir dans le salon.
Ma tante Madeleine était toujours là.
Elle me regardait.
Pas comme quelqu’un qui cherche une information.
Comme quelqu’un qui attend que je parle.
J’ai souri.
— Quoi ?
Elle a levé un sourcil.
— Moi ?
— Oui, toi.
Elle a souri.
— Rien.
Je savais que ce n’était pas vrai.
— Mama…
Elle a ri doucement.
— Pourquoi tu as pris autant de temps et pourquoi tu souris depuis que tu es rentrée ?
Je me suis arrêtée.
Je ne pensais pas qu’elle allait remarquer aussi vite.
Mais c’était ma tata Madeleine.
Elle remarquait toujours les choses.
— Je souris ?
Elle m’a regardée.
— Oui.
Un silence.
Puis j’ai baissé les yeux avec un petit sourire.
— J’ai revu Ulrich aujourd’hui.
Son visage a changé immédiatement.
Pas de surprise.
Presque comme si elle avait attendu cette phrase.
— Toi avec ton Ulrich là encore…
Je me suis mise à rire.
— Mama, laisse.
Elle a ri aussi.
— Je n’ai rien dit.
— Ton visage a déjà parlé.
Elle secoua la tête.
— Raconte seulement.
Je me suis installée plus confortablement.
Et sans même m’en rendre compte, j’ai commencé à raconter.
Je lui ai expliqué comment il m’avait appelée.
Comment je m’étais retournée.
Comment il avait changé.
Comment il m’avait parlé.
Comment, après toutes ces années, la conversation était redevenue naturelle.
Ma tante m’écoutait sans m’interrompre.
Puis j’ai dit :
— C’est bizarre.
— Quoi ?
J’ai réfléchi.
— J’ai eu l’impression que le temps n’était pas vraiment passé.
Elle est restée silencieuse.
— On a parlé normalement. On a rigolé. Il m’a encore taquinée comme avant.
J’ai souri.
— Franchement maman… Ulrich n’a pas changé.
Elle a souri.
— Ah bon ?
J’ai hoché la tête.
— Enfin…
J’ai corrigé :
— Il a changé.
Je regardais devant moi.
— Il est plus sûr de lui. Il parle plus facilement. Avant, il réfléchissait beaucoup avant de dire certaines choses.
Puis j’ai souri.
— Maintenant, il dit directement ce qu’il pense.
Ma tante m’observait.
— Mais dans le fond, c’est toujours lui.
Elle a hoché doucement la tête.
— C’est ça qui te fait sourire ?
J’ai voulu répondre rapidement.
Mais je me suis arrêtée.
Parce que je ne savais pas vraiment.
Ce n’était pas de l’amour.
Pas comme avant.
Pas encore.
C’était autre chose.
Une sensation.
Une nostalgie.
Une partie du passé qui venait de revenir respirer.
— Je ne sais pas maman.
Elle m’a regardée.
Puis son visage est devenu plus sérieux.
— Alex…
J’ai levé les yeux.
— Fais attention.
J’ai soupiré avec un sourire.
— Mama, laisse.
Mais elle n’a pas ri.
— Je suis sérieuse.
Je suis restée silencieuse.
— Les choses qu’on croit avoir oubliées peuvent parfois revenir avec beaucoup de force.
Elle a marqué une pause.
— Mais il faut toujours regarder où on met les pieds.
Je savais ce qu’elle voulait dire.
Elle pensait à mes enfants.
À Samuel.
À ma vie actuelle.
— Je sais maman.
Elle a hoché la tête.
— Je ne te dis pas de fuir.
Puis elle a ajouté :
— Je te dis seulement de ne pas laisser les souvenirs décider à ta place.
Cette phrase m’est restée dans la tête.
Les jours suivants, tout a repris son rythme.
Le travail.
La maison.
Les enfants.
La routine.
Samuel continuait de venir voir les filles comme nous l’avions décidé.
Une ou deux fois par mois.
Il passait du temps avec elles.
Il posait des questions sur leur école.
Il essayait d’être présent malgré la distance.
Et je respectais ça.
Parce que même si notre histoire avait connu des moments compliqués, Samuel restait une personne importante dans ma vie.
Il était le père de mes enfants.
Et je ne pouvais pas penser uniquement avec mon cœur.
J’avais deux filles à protéger.
Deux vies qui dépendaient aussi de mes choix.
Alors je continuais d’avancer.
Du moins…
C’est ce que je pensais.
Trois jours après notre rencontre, alors que je préparais le repas du soir, mon téléphone a vibré.
Je l’ai regardé.
Un nouveau message.
Un numéro que je n’avais pas encore enregistré.
Mais je savais déjà.
J’ai ouvert.
Ulrich :
« Essimbi… donc maintenant tu es devenue une personne difficile à joindre ? »
Je suis restée quelques secondes devant l’écran.
Puis j’ai souri.
Encore.
Je n’aimais pas le fait que son message puisse provoquer ça.
Mais c’était plus fort que moi.
J’ai répondu :
« Je travaille. Je n’ai pas ton temps. »
Quelques secondes plus tard.
Ulrich :
« Ah bon ? Donc maintenant Madame Essimbi est trop occupée pour répondre aux gens ? »
J’ai secoué la tête.
Toujours le même.
J’ai écrit :
« Tu n’as vraiment pas changé. »
La réponse est arrivée rapidement.
Ulrich :
« Voilà. Encore une fois tu confirmes que tu as pensé à moi. »
J’ai levé les yeux au ciel.
Même à distance, il trouvait encore le moyen de me provoquer.
J’ai écrit :
« Tu es toujours aussi sûr de toi ? »
Il a répondu :
« Non. J’ai juste appris à parler quand j’ai quelque chose à dire. Avant je gardais trop de choses dans ma tête. »
Cette réponse m’a surprise.
Parce que derrière la plaisanterie, il y avait une vérité.
Ulrich avait changé.
Je l’avais vu.
Je l’avais senti.
Mais il restait cette personne capable de me faire sourire.
Ce soir-là, quand je me suis couchée, j’ai repensé à la conversation.
Je n’avais rien fait de mal.
Je n’avais rien promis.
Je n’avais aucune intention de bouleverser ma vie.
Mais quelque chose avait changé.
Ulrich était revenu.
Pas comme avant.
Pas comme un amour retrouvé.
Juste comme une présence.
Une voix.
Un souvenir qui avait repris une forme humaine.
Et quelque part au fond de moi, une question commençait doucement à apparaître.
Une question que je refusais encore de regarder.
Pourquoi le revoir m’avait-il donné l’impression de retrouver une partie de moi que j’avais laissée derrière ?
Je n’avais pas encore la réponse.
Et je ne savais pas encore que certaines personnes reviennent dans nos vies au moment où l’on pense justement avoir tourné la page.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 17 : Les habitudes qui reviennent
Je pensais que le plus difficile serait de revoir Ulrich.
Je m’étais trompée.
Le plus difficile, ce n’était pas de le revoir.
C’était de constater qu’après son départ, après toutes ces années, il avait encore cette capacité étrange à revenir dans ma vie comme s’il n’était jamais vraiment parti.
Pas avec des grandes promesses.
Pas avec des paroles extraordinaires.
Juste avec des petites choses.
Un message.
Une plaisanterie.
Une phrase qui me rappelait une époque que je croyais enterrée.
Au début, je me disais que ce n’était rien.
Quelques messages entre deux personnes qui s’étaient connues autrefois.
Rien de plus.
Après tout, on pouvait bien prendre des nouvelles d’un ancien proche sans que cela signifie quelque chose.
C’est ce que je me répétais.
Tous les jours.
Mais le problème avec Ulrich, c’est qu’il avait toujours su rendre les choses simples.
Et c’était justement ça qui était dangereux.
Le matin, je préparais les filles pour l’école.
Mélissa était devenue assez grande pour gérer beaucoup de choses seule.
Elle préparait son sac.
Elle vérifiait ses affaires.
Elle choisissait parfois même ses vêtements sans me demander mon avis.
Ça me faisait sourire.
J’avais encore du mal à croire que cette petite fille que je portais dans mes bras était devenue une jeune fille avec son propre caractère.
Naëlle, elle, était différente.
Elle pouvait perdre dix minutes à chercher un cahier qui était posé juste devant elle.
— Maman, je ne trouve pas mon stylo.
Je la regardais.
— Naëlle…
— Oui ?
Je pointais le stylo posé sur la table.
Elle a regardé.
Puis elle a souri.
— Ah.
Je secouais la tête.
— Tu vas me fatiguer.
Elle riait.
Ces moments me rappelaient pourquoi je me battais chaque jour.
Après les avoir préparées, je les accompagnais comme d’habitude.
Ma vie était réglée.
Chaque chose avait sa place.
Chaque personne avait son rôle.
Du moins…
C’est ce que je croyais.
Ce jour-là, alors que je revenais du travail, mon téléphone a vibré.
Je savais déjà qui c’était avant même de regarder.
Et ça m’énerva un peu.
Parce que je n’aimais pas le fait de reconnaître son rythme.
J’ai regardé.
Ulrich :
« Essimbi, question importante. »
J’ai souri malgré moi.
J’ai répondu :
« Quoi encore ? »
Quelques secondes après :
« Est-ce que tu as toujours ce mauvais caractère ou les années t’ont enfin changée ? »
J’ai levé les yeux.
Toujours lui.
Toujours cette façon de chercher une réaction.
J’ai écrit :
« Tu vois bien que j’ai changé. Je ne perds plus mon temps avec les gens qui parlent trop. »
Sa réponse est arrivée rapidement.
« Donc tu viens de perdre ton temps pour me répondre ? »
Je me suis mise à rire toute seule.
Et c’est à ce moment-là que j’ai entendu une voix derrière moi.
— Tu rigoles toute seule maintenant ?
Je me suis retournée.
C’était Mélissa.
Elle me regardait avec un petit sourire.
J’ai rapidement verrouillé mon téléphone.
— Ce n’est rien.
Elle a haussé un sourcil.
— Rien ?
— Oui, rien.
Elle n’a rien dit.
Mais son regard disait qu’elle n’était pas convaincue.
Les enfants remarquent beaucoup plus de choses qu’on ne le pense.
Le soir, ma tante était dans le salon.
Elle regardait la télévision, mais je savais qu’elle m’observait.
Depuis quelques jours, Madeleine avait remarqué quelque chose.
Elle ne disait rien.
Mais elle voyait.
Quand mon téléphone vibrait.
Quand je souriais.
Quand je perdais quelques secondes dans mes pensées.
Elle connaissait trop bien ma manière d’être.
— Alex.
— Oui maman ?
— Tu parles beaucoup avec quelqu’un ces derniers temps ?
J’ai continué à ranger les affaires des filles.
— Pourquoi tu demandes ça ?
Elle a souri.
— Parce que je ne suis pas aveugle.
J’ai soupiré.
— Mama…
— C’est Ulrich ?
Je me suis arrêtée.
Puis j’ai repris ce que je faisais.
— On parle seulement.
Elle hocha la tête.
— Seulement ?
J’ai levé les yeux.
— Oui.
Elle m’a regardée longtemps.
— Alex, parfois le cœur recommence à faire du bruit avant même qu’on accepte de l’écouter.
J’ai secoué la tête.
— Mama, laisse.
Elle a souri.
— Tu dis toujours ça quand tu sais que quelqu’un a raison.
Je n’ai pas répondu.
Parce qu’au fond, elle touchait quelque chose que je ne voulais pas regarder.
Quelques jours plus tard, Samuel est venu voir les filles.
Son arrivée était toujours différente.
Avec lui, je n’avais pas cette nervosité.
Pas cette sensation étrange dans le ventre.
Samuel faisait partie de ma réalité.
Il connaissait mes difficultés.
Il connaissait mes responsabilités.
Il connaissait mes enfants.
Quand il est arrivé, Naëlle a couru vers lui.
— Papa !
Son visage s’est illuminé.
Il l’a prise dans ses bras.
Puis il a salué Mélissa.
J’observais la scène en silence.
Malgré tout ce qui s’était passé entre nous, je ne pouvais pas nier une chose.
Samuel aimait ses filles.
Et ça comptait.
Après un moment, il est venu vers moi.
— Ça va ?
— Oui, ça va.
Il a regardé autour de lui.
— Tu as l’air fatiguée.
J’ai souri.
— Le travail.
Il a hoché la tête.
— Il faut penser un peu à toi aussi.
Cette phrase était simple.
Mais elle m’a touchée.
Parce que Samuel aussi avait changé sur certains points.
La vie nous avait tous transformés.
Le soir, après son départ, j’ai retrouvé mon téléphone.
Un message d’Ulrich.
Je l’ai ouvert.
Ulrich :
« Alors Madame Essimbi, tu as survécu à ta journée ? »
J’ai souri.
Puis j’ai hésité.
Parce que cette fois, je me suis posé une question.
Pourquoi est-ce que j’étais contente de voir son nom apparaître ?
Je n’avais pas la réponse.
Alors j’ai simplement écrit :
« Oui. Et toi ? »
Sa réponse :
« Je survis aussi. Mais je dois reconnaître quelque chose. »
J’ai attendu.
« Quoi ? »
Quelques secondes.
Puis :
« Tu es toujours la seule personne qui arrive à me répondre d’une manière qui m’énerve et qui me fait rire en même temps. »
Je suis restée devant l’écran.
Puis j’ai souri.
Cette nuit-là, je me suis allongée dans mon lit avec beaucoup de pensées.
Je pensais à Samuel.
À mes filles.
À ma vie actuelle.
Mais aussi à Ulrich.
Et c’était ça qui me dérangeait.
Ce n’était pas qu’il soit revenu.
C’était que son retour semblait naturel.
Comme si une partie de mon passé avait simplement attendu le bon moment pour revenir frapper à ma porte.
Je savais que je devais être prudente.
Je le savais.
Mais il y avait une chose que je ne pouvais pas nier.
Depuis qu’Ulrich était revenu…
Il y avait une partie de moi qui souriait davantage.
Et je ne savais pas encore si c’était une bonne chose.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 18 : Entre deux vies
Les jours passaient, mais quelque chose avait changé.
Je continuais à vivre normalement.
Je me levais le matin.
Je préparais les filles.
J’allais travailler.
Je rentrais le soir.
Je m’occupais de la maison.
De l’extérieur, rien n’avait changé.
Mais à l’intérieur, il y avait une petite différence.
Mon téléphone n’était plus seulement un outil de travail.
Il était devenu une petite fenêtre vers une époque que je pensais terminée.
Une fenêtre qui portait un prénom.
Ulrich.
Au début, je me disais que ce n’était rien.
Deux anciens amis qui reprenaient contact.
Deux personnes qui avaient partagé une partie importante de leur vie et qui avaient simplement envie de prendre des nouvelles.
C’était normal.
C’était innocent.
C’est ce que je me répétais.
Mais chaque fois que son nom apparaissait sur mon écran, un sourire arrivait avant même que je m’en rende compte.
Et ça…
C’était ce qui me dérangeait le plus.
Parce que je n’avais pas prévu ça.
Je n’avais pas cherché ça.
Ulrich, lui, semblait avoir trouvé un équilibre étrange.
Il ne me courait pas après.
Il ne me demandait pas d’explications.
Il ne parlait pas de notre passé chaque jour.
Il était simplement là.
Avec son humour.
Ses petites provocations.
Sa manière de dire les choses sans tourner autour.
Une chose avait changé chez lui.
Avant, Ulrich avait toujours peur de mal faire.
Il réfléchissait trop.
Il avait peur de perdre.
Maintenant, il semblait différent.
Il disait ce qu’il pensait.
Même quand cela pouvait me surprendre.
Un soir, alors que je rentrais du travail, mon téléphone a vibré.
Ulrich :
« Question importante. »
J’ai souri.
Moi :
« Je sens déjà que ça va être une bêtise. »
Quelques secondes après :
Ulrich :
« Est-ce que tu souris toujours quand tu es énervée ou tu as changé aussi sur ça ? »
J’ai secoué la tête.
Moi :
« Tu cherches toujours les problèmes ? »
Ulrich :
« Non. Je cherche seulement la personne qui m’a toujours répondu même quand elle voulait faire semblant de m’ignorer. »
Je suis restée silencieuse devant l’écran.
Parce qu’il venait de toucher un souvenir.
Un vrai.
Pas une plaisanterie.
Quelques jours après, nous avons parlé du passé.
C’était arrivé naturellement.
Sans préparation.
Sans que personne ne cherche à ouvrir cette porte.
Il m’a écrit :
« Tu sais ce qui m’a le plus marqué à l’époque ? »
J’ai répondu :
« Quoi ? »
Il a attendu un moment avant de répondre.
« J’ai eu l’impression de ne jamais avoir compté pour toi. »
J’ai regardé cette phrase longtemps.
Parce qu’au fond, je savais qu’il avait ressenti ça.
Mais il ne connaissait pas toute mon histoire.
Il ne connaissait pas mes peurs.
Il ne connaissait pas les décisions que j’avais dû prendre.
J’ai écrit :
« Tu crois que c’était facile pour moi aussi ? »
Sa réponse est arrivée rapidement.
« Non. Maintenant je le comprends mieux. À l’époque, je pensais seulement à ma douleur. »
Cette phrase m’a surprise.
Parce qu’elle venait d’un Ulrich différent.
Un homme qui reconnaissait ses erreurs.
Un homme qui n’était plus seulement le garçon que j’avais connu.
Pendant ce temps, Samuel continuait d’être présent.
Et c’était justement ça qui rendait tout plus compliqué.
S’il avait été un mauvais père.
S’il avait été quelqu’un qui ne se souciait pas des filles.
Les choses auraient été simples.
Mais ce n’était pas le cas.
Samuel aimait ses enfants.
Il faisait des efforts.
Il essayait.
Quand il venait, Naëlle était heureuse.
Mélissa aussi.
Et moi, je respectais ça.
Un soir, alors qu’il était venu passer du temps avec les filles, nous étions assis dehors.
Il regardait les enfants jouer.
— Elles grandissent vite.
J’ai souri.
— Trop vite.
Il a hoché la tête.
— Parfois je me dis que j’ai raté beaucoup de choses.
Je l’ai regardé.
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu autre chose que le père de mes enfants.
J’ai vu un homme qui portait aussi ses regrets.
— Tu peux encore être là maintenant.
Il m’a regardée.
— Je sais.
Un silence s’est installé.
Puis il a ajouté :
— Je veux faire mieux.
J’ai simplement hoché la tête.
Parce que je savais que c’était sincère.
Mais malgré tout…
Il y avait quelque chose que je ne pouvais pas expliquer.
Avec Samuel, je ressentais la stabilité.
La sécurité.
Le connu.
Avec Ulrich…
C’était différent.
C’était comme retrouver une partie de moi que j’avais laissée derrière.
Et cette différence me faisait peur.
Parce que la vie n’était pas seulement une question de sentiments.
J’avais des enfants.
Des responsabilités.
Une histoire déjà construite.
Je ne pouvais pas simplement écouter mon cœur comme une jeune fille.
Un soir, alors que Samuel était encore là, mon téléphone a vibré.
Je savais déjà.
J’ai regardé discrètement.
Un message d’Ulrich.
Ulrich :
« J’espère que ta journée s’est bien passée. »
Une phrase simple.
Rien de spécial.
Mais je suis restée quelques secondes à regarder l’écran.
Et Samuel l’a remarqué.
Pas le message.
Pas le nom.
Juste mon changement d’expression.
— Quelque chose ne va pas ?
J’ai rapidement rangé le téléphone.
— Non.
Il m’a regardée.
Puis il n’a rien dit.
Mais son silence m’a dérangée.
Parce que parfois, les gens remarquent les choses qu’on essaie de cacher.
Cette nuit-là, j’ai beaucoup réfléchi.
Je ne voulais pas mentir.
Ni à Samuel.
Ni à Ulrich.
Ni à moi-même.
Mais je savais une chose.
Le retour d’Ulrich n’était plus seulement un souvenir.
Il était devenu une présence.
Et plus le temps passait…
Plus il devenait difficile de faire comme s’il n’avait aucune importance.
Je me répétais que je contrôlais la situation.
Que je savais où étaient mes limites.
Que je pouvais gérer.
Mais au fond de moi, une petite voix me disait quelque chose d’autre.
Certaines personnes ne reviennent pas dans nos vies pour reprendre exactement la place qu’elles avaient avant.
Parfois…
Elles reviennent simplement pour révéler une partie de nous qu’on avait oubliée.
Et je ne savais pas encore si cette partie de moi allait me sauver…
Ou détruire tout ce que j’avais construit.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 19 : Le pas qu’on ne remarque pas
Au début, je pensais encore que je maîtrisais la situation.
Je me répétais que ce n’était que des discussions.
Que ce n’était que deux personnes qui avaient partagé une partie de leur vie et qui se retrouvaient après des années de silence.
Je n’avais rien promis.
Je n’avais rien caché.
Je n’avais rien fait.
C’était ce que je me disais.
Mais avec le temps, je commençais à comprendre une chose :
Les choses importantes ne commencent pas toujours par des actes.
Parfois, elles commencent par une place qu’on laisse prendre.
Une place dans nos pensées.
Une place dans nos habitudes.
Une place dans notre cœur.
Et sans même m’en rendre compte, Ulrich commençait à reprendre une place.
Au début, nos conversations étaient simples.
Un message le matin.
Une petite plaisanterie dans la journée.
Une discussion le soir.
Mais petit à petit, les choses avaient changé.
On parlait plus longtemps.
On parlait de choses plus personnelles.
On parlait de nos vies.
De nos regrets.
De ce qu’on aurait pu faire différemment.
Et surtout…
On riait beaucoup.
C’était ça qui me troublait.
Avec Ulrich, je redevenais une autre personne.
Pas la mère de deux filles.
Pas la femme avec des responsabilités.
Pas celle qui devait toujours réfléchir avant d’agir.
Avec lui, j’étais simplement Alex.
La fille qu’il avait connue autrefois.
Celle qui se disputait avec lui pour rien.
Celle qui riait de ses défauts.
Celle qui connaissait ses silences.
Un soir, alors que j’étais dans mon lit, mon téléphone vibra.
Je savais déjà qui c’était.
Je regardai l’écran.
Ulrich :
« Tu es encore réveillée ? »
Je souris.
Moi :
« Oui. Pourquoi ? »
Quelques secondes plus tard :
Ulrich :
« Parce que je connais quelqu’un qui disait toujours qu’elle dormait tôt, mais qui était toujours connectée tard dans la nuit. »
Je levai les yeux au ciel.
Moi :
« Tu racontes toujours n’importe quoi. »
Ulrich :
« Non. Je raconte seulement ce que je connais. »
Je souriais devant mon téléphone.
Et c’était devenu une habitude.
Une habitude que je ne voulais pas reconnaître.
Samuel, lui, avait commencé à remarquer.
Il n’était pas idiot.
Il ne disait rien au début.
Il observait.
Quand il venait voir les filles, il voyait que mon attention partait parfois ailleurs.
Il voyait que je regardais mon téléphone plus souvent.
Il voyait ces petits sourires que je pensais cacher.
Et un jour, il a décidé de parler.
C’était un soir où il était venu passer un moment avec les enfants.
Les filles étaient dans leur chambre.
La maison était calme.
J’étais assise dans le salon quand il m’a regardée.
— Alex.
J’ai levé les yeux.
— Oui ?
Il hésita quelques secondes.
Puis il dit :
— Il y a quelque chose qui a changé.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— De quoi tu parles ?
Il regarda autour de lui avant de répondre.
— Je ne sais pas exactement.
Puis il me fixa.
— Mais tu n’es plus vraiment avec nous.
Je restai silencieuse.
— Samuel…
Il leva la main doucement.
— Laisse-moi finir.
Son ton n’était pas agressif.
C’était justement ça qui me mettait mal à l’aise.
— Je ne suis pas venu te faire une scène. Je ne suis pas venu contrôler ta vie.
Il prit une respiration.
— Mais je te connais, Alex.
Je baissai les yeux.
— Et je vois quand quelque chose occupe ton esprit.
Je ne répondis pas.
Parce qu’au fond, je savais qu’il n’avait pas complètement tort.
— Est-ce qu’il y a quelqu’un ?
Cette question me surprit.
Je relevai la tête.
— Quoi ?
— Je demande seulement.
Je secouai la tête.
— Tu imagines des choses.
Il me regarda longtemps.
Puis il dit calmement :
— Peut-être.
Un silence.
— Mais parfois, une personne n’a pas besoin de dire quelque chose pour qu’on comprenne.
Ces mots me touchèrent.
Mais au lieu de me rapprocher de la vérité…
Ils me donnèrent envie de fuir.
Parce que reconnaître ce qui se passait signifiait accepter que quelque chose était en train de changer.
Et je n’étais pas prête.
Samuel partit plus tard dans la soirée.
Je fermai la porte derrière lui.
La maison était silencieuse.
Les filles dormaient.
Ma tante était dans sa chambre.
J’étais seule dans le salon.
Je repensais à ses paroles.
« Tu n’es plus vraiment avec nous. »
Cette phrase tournait dans ma tête.
Je pris mon téléphone.
Je regardai mes messages.
Le dernier message d’Ulrich était là.
Je restai plusieurs minutes sans rien faire.
Normalement, j’aurais attendu.
J’aurais laissé passer.
J’aurais gardé une certaine distance.
Mais ce soir-là…
Quelque chose était différent.
Sans réfléchir davantage, j’écrivis.
Moi :
« Tu dors ? »
Je regardai l’écran.
Je venais de réaliser quelque chose.
C’était la première fois depuis son retour que c’était moi qui cherchais la conversation.
Quelques secondes après, sa réponse arriva.
Ulrich :
« Pour toi ? Jamais vraiment. »
Je souris.
Puis il ajouta :
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Je répondis :
« Rien. Je n’arrive pas à dormir. »
Il répondit :
« Moi non plus. »
Un silence passa.
Puis :
« Tu sais, Alex… il y a des conversations qu’on n’a jamais eues. »
Je regardai le message.
Moi :
« Lesquelles ? »
Sa réponse prit plus de temps.
« Celles qu’on aurait dû avoir avant que tout parte dans tous les sens. »
Cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, nous avons parlé sans nous cacher derrière les plaisanteries.
Ulrich m’a parlé de ce qu’il avait ressenti.
De ses regrets.
De cette période où il avait pensé que je ne voulais plus de lui.
Et moi, je lui ai parlé de mes peurs.
De cette époque où j’étais jeune.
Où je ne savais pas comment gérer ma vie.
Où j’avais dû faire des choix.
Puis il a écrit :
« Tu sais ce qui me fait rire aujourd’hui ? »
Moi :
« Quoi ? »
Ulrich :
« Malgré tout ce temps, malgré tout ce qui s’est passé, j’ai l’impression qu’on reprend une conversation qu’on avait juste mise en pause. »
Je suis restée silencieuse.
Parce que cette phrase ressemblait exactement à ce que je ressentais.
Puis la conversation a pris une autre direction.
Une direction que je n’avais pas prévue.
Ulrich :
« Tu t’es déjà demandé ce qu’on serait devenus ? »
Je savais ce qu’il voulait dire.
Mais je demandai quand même :
« Comment ça ? »
Il répondit :
« Si on était restés ensemble. »
Je fixai l’écran.
Avant, j’aurais évité cette question.
Mais cette nuit-là…
Je répondis.
« Peut-être qu’on aurait eu une autre vie. »
Quelques secondes.
Puis :
« Je t’aurais vue avec combien d’enfants ? »
Je souris.
« Tu réfléchis déjà à ça ? »
Il répondit :
« Je réponds seulement à une question que je me suis déjà posée. »
Je restai silencieuse.
Puis j’écrivis :
« Je ne sais pas. Peut-être deux. »
Il répondit :
« Deux filles ? »
Je souris.
« Pourquoi ? »
Ulrich :
« Parce que je t’ai toujours imaginée avec des filles. Tu as toujours eu ce côté protecteur. »
Mon cœur se serra légèrement.
Parce qu’il me connaissait encore.
Puis il écrivit une phrase qui changea quelque chose.
Ulrich :
« Tu sais… tu aurais pu être ma femme. »
Je ne répondis pas immédiatement.
Puis il ajouta :
« Et quelque part, je pense toujours que tu es la femme de ma vie. »
Je relus plusieurs fois.
Je savais que ces mots étaient importants.
Je savais qu’ils dépassaient une simple conversation.
Mais au lieu de mettre une distance…
Je répondis :
« Peut-être qu’on n’était simplement pas prêts à l’époque. »
C’était une phrase simple.
Mais elle disait beaucoup.
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.
Pas parce que quelque chose s’était passé.
Mais parce que quelque chose venait de commencer.
Une porte que je pensais fermée venait de s’ouvrir.
Et le plus dangereux…
C’était que personne ne m’avait forcée à l’ouvrir.
C’était moi qui avais tourné la poignée.
Je pensais encore pouvoir revenir en arrière.
Je pensais encore que je contrôlais tout.
Mais je ne savais pas encore qu’il existe des moments dans une vie où le plus grand danger n’est pas de faire un choix.
Le plus grand danger…
C’est de commencer à imaginer une autre vie avant même d’avoir quitté celle qu’on mène.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE II — LE RETOUR À NEW-BELL
Épisode 20 — Le poids d’une décision
Pendant longtemps, je n’ai pas compris ce qui se passait réellement autour de moi.
Je pensais que certaines choses pouvaient disparaître simplement parce qu’on décidait de ne plus y penser.
Je pensais que le temps avait ce pouvoir.
Celui d’effacer les blessures.
Celui de calmer les sentiments.
Celui de transformer les souvenirs en quelque chose de lointain.
Mais j’ai appris une chose dans ma vie : certaines histoires ne disparaissent jamais complètement.
Elles restent quelque part en nous.
Même quand on construit une nouvelle vie.
Même quand on sourit.
Même quand on pense avoir enfin trouvé la paix.
À cette époque, Samuel avait commencé à remarquer des choses que je pensais réussir à cacher.
Il ne disait rien.
Et au fond, c’était peut-être ce qui me faisait le plus mal.
Parce que Samuel n’était pas un homme qui parlait pour parler.
Il observait.
Il réfléchissait.
Il essayait de comprendre avant de juger.
Je le connaissais.
Je savais comment il fonctionnait.
Samuel savait que je n’étais pas une femme qu’on pouvait pousser dans un coin pour obtenir des explications.
Plus on essayait de me forcer à parler, plus je construisais des murs autour de moi.
Alors il avait choisi le silence.
Il avait attendu.
Peut-être qu’il espérait que ce sentiment étrange qui s’était installé entre nous finirait par disparaître.
Peut-être qu’il pensait qu’avec le temps, je redeviendrais celle qu’il avait connue.
Mais le temps n’avait rien arrangé.
Au contraire.
Il avait seulement rendu certaines choses plus visibles.
Avec les années, Samuel avait appris à me connaître.
Il connaissait mes silences.
Il connaissait mes sourires.
Il savait reconnaître les moments où j’étais présente physiquement, mais où mon esprit était ailleurs.
Et je crois que c’était ça qui lui faisait le plus mal.
Parce qu’il ne voyait pas une femme qui ne l’aimait plus.
Il voyait une partie de moi qui lui échappait.
Une partie que je n’arrivais moi-même pas toujours à contrôler.
Avec Mélissa et Naëlle, rien n’avait changé.
J’étais toujours leur mère.
Je continuais à m’occuper d’elles.
Je continuais à les protéger.
Je continuais à faire tout ce qu’une mère devait faire.
Ma famille était toujours ma priorité.
Mais avec Samuel…
Il y avait quelque chose de différent.
Une distance invisible.
Une distance que personne ne pouvait voir.
Mais que lui ressentait.
Et que moi aussi je ressentais.
Ce qui faisait souffrir Samuel, ce n’était pas seulement l’idée qu’un autre homme puisse exister dans ma tête.
C’était probablement de sentir qu’une partie de mon cœur n’était plus entièrement avec lui.
Une partie que, pendant longtemps, il avait pensé posséder.
Ce week-end-là, Samuel était venu à Douala comme il le faisait souvent.
Ce n’était pas une visite exceptionnelle.
Ce n’était pas parce qu’il avait découvert quelque chose.
C’était simplement notre quotidien.
Notre vie était partagée entre deux villes.
Lui avait ses activités à Yaoundé.
Moi, j’avais ma vie à Douala avec les enfants.
Mais malgré la distance, Samuel faisait toujours l’effort de venir.
Parce qu’il tenait à nous.
À moi.
À Mélissa.
À Naëlle.
À cette famille qu’il avait choisie.
Pendant ces quelques jours, j’ai senti qu’il m’observait davantage.
Pas comme un homme méfiant.
Pas comme quelqu’un qui cherchait une preuve contre moi.
Samuel n’était pas ce genre d’homme.
Il ne fouillait pas mon téléphone.
Il ne surveillait pas mes déplacements.
Il voulait simplement comprendre.
Mais parfois, certaines vérités apparaissent sans qu’on les cherche.
Un sourire devant un écran.
Une pensée qui s’échappe pendant une conversation.
Un silence trop long.
Une absence dans le regard.
Des petits détails.
Des détails que seul quelqu’un qui nous aime vraiment peut remarquer.
Le samedi soir, après que Mélissa et Naëlle furent couchées, Samuel et moi étions assis dans le salon.
La télévision était allumée.
Mais aucun de nous ne regardait réellement ce qui passait à l’écran.
Je sentais son regard sur moi.
Au bout d’un moment, je me suis tournée vers lui.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il détourna légèrement les yeux.
— Rien.
Je connaissais Samuel.
Je savais que lorsqu’il disait « rien », c’était souvent parce qu’il y avait quelque chose.
— Samuel…
Il resta silencieux quelques secondes.
Comme s’il cherchait les bons mots.
Puis il inspira profondément.
— Alex…
Je levai les yeux vers lui.
— Oui ?
Il me regarda.
Et cette fois, je vis dans ses yeux quelque chose que je connaissais peu chez lui.
La peur.
— Alex… tu es encore heureuse avec moi ?
Sa question me surprit.
Parce qu’elle n’était pas accompagnée de colère.
Il ne m’accusait pas.
Il ne me reprochait rien.
Il me posait simplement une question.
Mais derrière cette question, il y avait notre histoire.
Nos années ensemble.
Nos enfants.
Nos projets.
Tout ce que nous avions construit.
Je suis restée silencieuse quelques secondes.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
Samuel baissa les yeux.
— Parce que j’ai l’impression que depuis quelque temps…
Il hésita.
— Je suis avec toi… mais une partie de toi est ailleurs.
Ces mots m’ont touchée.
Parce qu’au fond de moi, je savais qu’il n’avait pas complètement tort.
Je suis restée silencieuse face à Samuel.
Parce qu’il venait de mettre des mots sur quelque chose que j’essayais moi-même de ne pas regarder.
Une partie de moi avait envie de lui dire qu’il se trompait.
Que tout allait bien.
Que ce n’était qu’une période difficile.
Que la fatigue, le travail, les responsabilités et les années avaient simplement changé notre manière d’être ensemble.
J’aurais voulu lui donner une réponse simple.
Une réponse qui aurait pu calmer ses inquiétudes.
Mais parfois, les mensonges les plus dangereux sont ceux qu’on se raconte à soi-même.
— Tu penses que je ne t’aime plus ?
Ma voix était presque un murmure.
Samuel releva les yeux vers moi.
Il resta quelques secondes sans répondre.
Puis il dit :
— Je ne sais pas.
Cette réponse me fit plus mal qu’une accusation.
Parce qu’elle était honnête.
Samuel ne cherchait pas à me blesser.
Il exprimait simplement ce qu’il ressentait.
— Je ne dis pas que tu ne m’aimes plus, Alex.
Il prit une respiration.
— Je dis juste que j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui prend une place qui était autrefois la mienne.
Je regardai ailleurs.
Parce que je ne voulais pas affronter son regard.
Ce regard d’un homme qui m’avait donné une place dans sa vie.
Un homme qui avait accepté mon passé.
Un homme qui avait accepté Mélissa alors qu’elle n’était pas sa fille biologique.
Un homme qui avait ensuite eu Naëlle avec moi.
Un homme qui avait construit une famille avec moi sans jamais me faire sentir que j’étais arrivée avec une histoire déjà commencée.
La soirée continua sans dispute.
Samuel ne cria pas.
Il ne prononça pas le nom d’Ulrich.
Il ne chercha pas à me coincer.
Il ne me demanda pas de choisir.
Il avait simplement posé une question.
Une question qui allait rester dans ma tête longtemps après cette conversation.
Le lendemain soir, Samuel prépara ses affaires.
Comme toujours, le moment du départ était difficile.
Je le regardais ranger ses vêtements avec cette sensation étrange dans le cœur.
Je savais que quelque chose avait changé.
Mais je ne savais pas encore quoi faire de ce changement.
Il embrassa les enfants.
Il prit le temps de parler avec elles.
Puis il vint vers moi.
Pendant quelques secondes, j’ai cru qu’il allait reprendre notre conversation.
Qu’il allait me demander une réponse.
Mais il ne le fit pas.
Il se contenta de me regarder.
Puis il monta dans sa voiture.
Et il quitta Douala.
Direction Yaoundé.
Plus tard, Samuel resta longtemps seul chez lui.
Je ne le savais pas encore à ce moment-là.
Mais il était assis dans le silence, en train de repenser à notre histoire.
À tout ce que nous avions construit.
À tout ce qu’il risquait de perdre.
Puis il prit son téléphone.
Il avait besoin de parler à des personnes qui me connaissaient avant même que je devienne la femme qu’il avait rencontrée.
Son premier appel fut pour ma mère.
Édith.
Lorsqu’elle décrocha, elle reconnut immédiatement sa voix.
— Samuel ?
— Bonsoir maman Édith.
Elle comprit rapidement que quelque chose n’allait pas.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Samuel hésita.
Il ne voulait pas parler avec colère.
Il ne voulait pas donner l’impression qu’il cherchait à me salir.
— J’ai besoin de vous parler d’Alex.
Le silence de ma mère fut immédiat.
— Elle a un problème ?
Samuel soupira.
Puis il expliqua.
Il parla de cette distance qu’il ressentait.
De ces changements qu’il ne comprenait pas.
De cette impression que quelque chose avait changé dans mon cœur.
Puis il lui dit :
— Je lui ai demandé si elle était encore heureuse avec moi.
Ma mère resta silencieuse.
Parce qu’elle comprit immédiatement la gravité de cette phrase.
Un homme ne pose pas ce genre de question quand tout va bien.
— Samuel…
Sa voix était douce.
— Tu penses qu’il y a quelqu’un ?
Il ferma les yeux.
Puis répondit :
— Je pense qu’il y a quelque chose qui a changé dans son cœur.
Après cet appel, il resta quelques minutes sans bouger.
Puis il composa un deuxième numéro.
Celui de Tata Madeleine.
Tata Madeleine n’était pas une personne choisie au hasard.
Elle était probablement celle qui me connaissait le mieux.
Elle m’avait connue enfant.
Elle avait connu mes peurs.
Mes rêves.
Mes blessures.
Elle avait accueilli la petite fille de cinq ans que j’étais lorsque ma mère avait décidé de m’envoyer vivre à Douala chez elle.
À cette époque, Tata Madeleine n’avait pas encore d’enfant.
Elle m’avait accueillie comme un cadeau de la vie.
Elle m’avait élevée.
Elle m’avait protégée.
Elle avait été présente dans mon enfance jusqu’à mon retour à Yaoundé lorsque j’étais arrivée en classe de troisième.
Mes grandes sœurs, Sandrine et Karine, avaient suivi leur propre chemin.
Elles m’aimaient.
Elles étaient ma famille.
Mais la vie nous avait éloignées physiquement.
Elles avaient grandi.
Elles étaient entrées à l’université.
Elles avaient commencé leurs vies professionnelles.
Elles étaient devenues indépendantes.
C’est pour cela que je parlais moins souvent d’elles dans mon quotidien.
Pas parce qu’elles n’étaient pas importantes.
Mais parce que Tata Madeleine avait été la personne présente dans ma vie de tous les jours.
Quand Samuel appela Tata Madeleine, elle reconnut immédiatement sa voix.
— Samuel ?
— Bonsoir Tata.
— Bonsoir mon fils. Comment tu vas ?
Il y eut un silence.
Et ce silence suffit à l’inquiéter.
— Samuel… qu’est-ce qu’il y a ?
Il inspira.
— Tata, j’ai besoin de vous parler d’Alexia.
À l’autre bout du téléphone, elle se redressa.
— Qu’est-ce qui se passe avec Alexia ?
Samuel choisit ses mots.
— Je ne veux pas vous appeler pour me plaindre d’elle.
— Je ne veux pas que vous pensiez que je cherche à la mettre en faute.
— Mais j’ai besoin que quelqu’un qui la connaît m’aide à comprendre.
Alors il raconta.
Pas avec de la colère.
Pas avec des accusations.
Mais avec la douleur d’un homme qui sentait une distance grandir entre lui et la femme qu’il aimait.
Puis il prononça cette phrase :
— Tata… j’ai peur de la perdre.
Et cette phrase resta longtemps dans le silence.
Parce que Tata Madeleine connaissait Samuel.
Elle savait que ce n’était pas un homme qui exagérait.
S’il disait cela, c’est qu’il souffrait réellement.
Après avoir parlé avec Tata Madeleine, Samuel resta encore quelques minutes avec son téléphone dans la main.
Il avait l’impression d’avoir ouvert une porte qu’il ne pourrait plus refermer.
Parce qu’à partir du moment où il avait décidé d’en parler à ma famille, il savait que quelque chose allait changer.
Mais il ne savait pas quoi.
Il ne cherchait pas à créer un conflit.
Il ne voulait pas que ma mère, Tata Madeleine ou mes sœurs viennent me juger.
Ce n’était pas ce qu’il voulait.
Samuel voulait simplement comprendre.
Il voulait sauver ce que nous avions construit.
Alors il prit une dernière décision.
Il appela mes deux grandes sœurs.
Sandrine et Karine.
Elles étaient mes sœurs.
Elles m’aimaient.
Mais la vie avait fait que nous n’avions pas toujours partagé le même quotidien.
Quand j’avais eu cinq ans, ma mère Édith avait pris une décision importante.
Elle m’avait envoyée vivre à Douala chez Tata Madeleine.
À cette époque, Tata Madeleine n’avait pas d’enfant.
Elle m’avait accueillie comme si j’étais la sienne.
Elle avait pris soin de moi.
Elle m’avait accompagnée pendant mes années d’enfance.
Elle avait été celle qui connaissait mes premiers rêves, mes premières peurs, mes premiers chagrins.
J’étais revenue à Yaoundé plus tard, lorsque j’étais entrée en classe de troisième.
Pendant ce temps, mes grandes sœurs avaient continué leur chemin.
Elles avaient grandi.
Elles avaient fait leurs études.
Elles avaient commencé leurs vies professionnelles.
Elles étaient devenues des femmes indépendantes.
Elles n’étaient pas absentes de mon cœur.
Elles étaient simplement moins présentes dans mon quotidien.
Samuel le savait.
Mais il savait aussi qu’elles avaient une place particulière dans ma vie.
Il appela d’abord Sandrine.
Puis Karine.
Avec chacune, il prit le temps d’expliquer.
Il ne voulait pas qu’elles pensent qu’il cherchait à m’accuser.
Il voulait seulement leur dire qu’il avait besoin d’aide.
Après ces appels, Samuel posa son téléphone.
Il ne savait toujours pas ce qui allait arriver.
Mais il savait une chose :
Il ne voulait pas me perdre sans avoir essayé de comprendre.
Quelques heures plus tard, les quatre femmes commencèrent à échanger entre elles.
Ma mère Édith.
Tata Madeleine.
Sandrine.
Karine.
Cette fois, ce n’était plus Samuel qui parlait.
C’était ma famille.
Elles ne cherchaient pas à prendre une décision à ma place.
Elles ne voulaient pas me condamner.
Elles voulaient simplement trouver la bonne manière de me parler.
— Il ne faut surtout pas qu’elle pense qu’on vient l’attaquer, dit Sandrine.
— Exactement, répondit Karine. Si Alexia se sent jugée, elle va se refermer.
Tata Madeleine resta silencieuse un moment.
Puis elle répondit :
— Alexia est une femme forte.
Elle marqua une pause.
— Mais elle est aussi une femme qui ressent beaucoup.
Sa voix était douce.
— Il faut lui parler avec son cœur, pas seulement avec la raison.
Ma mère soupira.
— Ce qui me fait peur, ce n’est pas seulement cet homme.
Un silence suivit.
— C’est qu’elle oublie tout ce qu’elle a construit.
Personne ne répondit.
Parce qu’elles pensaient toutes la même chose.
Elles connaissaient mon histoire.
Elles savaient que ma vie n’avait jamais été simple.
Elles savaient les combats que j’avais menés.
Elles savaient les choix que j’avais dû faire.
Elles savaient aussi que Samuel n’était pas arrivé dans une vie vide.
Il était arrivé dans une histoire déjà commencée.
Il avait accepté mes blessures.
Il avait accepté mes enfants.
Il avait accepté mon passé.
Et il avait construit avec moi.
Le week-end suivant fut choisi.
Elles viendraient à Douala.
Mais elles ne m’avertiraient pas.
Elles ne voulaient pas que j’aie le temps de préparer une défense.
Elles ne voulaient pas arriver comme des personnes venues me faire un procès.
Elles voulaient simplement venir comme une famille qui rend visite à sa fille, sa sœur.
Le vendredi soir, je rentrai du travail comme d’habitude.
Je pensais retrouver ma routine.
Je pensais retrouver mes enfants.
Je pensais retrouver ma maison.
Mais dès que j’ouvris la porte, j’entendis des voix.
Des voix que je connaissais.
Je me suis arrêtée.
Mon cœur a accéléré.
Puis je suis entrée dans le salon.
Et pendant quelques secondes, je suis restée immobile.
— Maman ?
Ma mère se leva avec un sourire.
— Surprise.
Je ne m’y attendais pas.
Pas du tout.
Et malgré toutes les questions que j’avais dans la tête depuis plusieurs semaines, malgré mes inquiétudes, malgré mes doutes…
À cet instant, je n’étais plus une femme perdue.
J’étais simplement une fille qui retrouvait sa mère.
Je me suis avancée vers elle et je l’ai prise dans mes bras.
Fortement.
Comme une enfant qui retrouve un refuge.
— Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu venais ?
Elle sourit.
— Parce qu’on voulait voir ton visage quand tu allais nous découvrir.
Puis j’ai aperçu Sandrine et Karine.
Mes grandes sœurs.
Je suis restée quelques secondes à les regarder.
Puis j’ai souri.
Je suis allée les prendre dans mes bras.
Ce n’était pas une distance créée par un manque d’amour.
C’était simplement la vie.
Les chemins différents.
Les années.
Les responsabilités.
Mais elles étaient toujours mes sœurs.
La maison a retrouvé une ambiance que je n’avais plus ressentie depuis longtemps.
Les discussions.
Les souvenirs.
Les rires.
Les enfants heureux de retrouver leur grand-mère et leurs tantes.
Pendant quelques heures, j’ai oublié tout le reste.
J’ai oublié mes questions.
J’ai oublié mes doutes.
J’ai simplement profité de ma famille.
Mais au fond de moi, une petite voix me disait quelque chose.
Cette visite n’était pas seulement une visite familiale.
Je connaissais ma mère.
Je connaissais Tata Madeleine.
Je connaissais mes sœurs.
Elles n’étaient pas venues jusqu’à Douala simplement pour passer un week-end.
Et le lendemain…
J’allais comprendre pourquoi
Le lendemain matin, l’ambiance dans la maison avait changé.
La veille, les retrouvailles avaient été remplies de chaleur.
Les rires avaient rempli les pièces.
Les souvenirs avaient refait surface.
J’avais retrouvé cette sensation particulière d’être entourée par les miens.
Cette sensation que parfois, malgré les années, certaines personnes restent notre refuge.
Mais au fond de moi, je savais que quelque chose n’était pas normal.
Je connaissais ma mère.
Je connaissais Tata Madeleine.
Je connaissais mes sœurs.
Elles n’étaient pas venues jusqu’à Douala simplement pour passer quelques jours avec moi.
Il y avait quelque chose derrière cette visite.
Après le petit-déjeuner, ma mère attendit que les enfants soient occupés.
Mélissa et Naëlle étaient dans leur chambre.
Elles n’avaient pas besoin d’entendre cette conversation.
Ce qui allait être dit concernait les adultes.
Concernait ma vie.
Concernait mes choix.
Édith posa son regard sur moi.
— Alexia…
Elle marqua une pause.
— Viens t’asseoir avec nous.
Cette phrase suffit.
Mon cœur se serra légèrement.
Je compris immédiatement.
Je posai ce que j’avais dans les mains et je rejoignis le salon.
Nous étions toutes réunies.
Ma mère.
Tata Madeleine.
Sandrine.
Karine.
Et moi.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Puis je décidai de briser le silence.
— Samuel vous a appelées.
Ce n’était pas une question.
C’était une évidence.
Ma mère baissa légèrement les yeux.
— Oui.
Je soupirai.
Je n’étais pas en colère.
Mais j’avais une sensation étrange.
Comme si une partie de mon intimité venait d’être exposée.
— Je ne comprends pas pourquoi il a fait ça.
Ma voix était calme.
— Pourquoi il ne m’a pas simplement parlé à moi ?
Sandrine me regarda doucement.
— Parce qu’il t’a probablement déjà parlé.
Je ne répondis pas.
Parce qu’au fond, je savais qu’elle avait raison.
Samuel avait essayé.
À sa manière.
Ma mère prit alors la parole.
— Alexia, on n’est pas venues ici pour te faire des reproches.
Elle me regarda avec tendresse.
— On n’est pas venues te dire que tu es une mauvaise femme.
Elle posa sa main sur la mienne.
— Tu es notre fille.
Puis elle continua :
— Mais parfois, quand quelqu’un qu’on aime prend une direction qui peut lui faire du mal, on doit avoir le courage de lui parler.
Je croisai les bras.
— Vous pensez donc que je fais une erreur ?
Tata Madeleine répondit immédiatement.
— Nous pensons surtout que tu dois être honnête avec toi-même.
Sa réponse me surprit.
Elle continua :
— Parce qu’il y a une différence entre suivre son cœur…
Elle marqua une pause.
— Et laisser ses émotions décider à notre place.
Ces mots me touchèrent.
Parce qu’ils venaient de Tata Madeleine.
La femme qui m’avait connue depuis mon enfance.
La femme qui m’avait accueillie à Douala alors que je n’étais qu’une petite fille.
La femme qui m’avait vue grandir.
— Tata…
Ma voix se brisa légèrement.
— Tu sais que ce n’est pas simple.
Elle hocha la tête.
— Je sais.
Elle sourit tristement.
— Je sais probablement mieux que beaucoup de personnes.
Elle me regarda longuement.
— Parce que je t’ai vue grandir.
— Je t’ai vue quand tu étais une petite fille qui cherchait sa place.
— Je t’ai vue devenir une femme.
— Je t’ai vue souffrir.
— Je t’ai vue aimer.
Elle prit une respiration.
— Alors je sais que ce que tu ressens n’est pas un simple caprice.
Je baissai les yeux.
Parce que c’était exactement ce que je voulais entendre.
Je ne voulais pas qu’on dise que mes sentiments étaient faux.
Je savais qu’ils existaient.
Sandrine prit alors la parole.
— Mais Alex…
Je relevai les yeux vers elle.
— Il faut aussi regarder l’autre côté.
Elle hésita.
— Ulrich est peut-être quelqu’un qui réveille quelque chose en toi.
Son regard devint plus sérieux.
— Mais Samuel est quelqu’un avec qui tu as construit quelque chose.
Elle marqua une pause.
— Ce n’est pas la même chose.
Et cette phrase resta longtemps dans mon esprit.
Parce que c’était exactement ce qui me déchirait.
Avec Ulrich…
Il y avait quelque chose d’inexplicable.
Une intensité.
Une connexion.
Une partie de moi que je ne pouvais pas nier.
Avec Samuel…
Il y avait la construction.
La stabilité.
Les années.
La famille.
Karine prit ensuite la parole.
— Tu dois te poser une question simple.
Je la regardai.
— Laquelle ?
Elle répondit :
— Est-ce que tu es prête à détruire une vie construite pour une histoire dont tu ne connais pas encore l’issue ?
Cette question me fit mal.
Parce qu’elle touchait exactement mon problème.
Je n’étais pas en train de choisir entre le bien et le mal.
Je choisissais entre deux parties de moi.
— Vous ne comprenez pas ce que je ressens avec lui.
Ma voix était plus chargée d’émotion.
— Avec Ulrich…
Je cherchai mes mots.
Mais je n’arrivais pas à expliquer.
— C’est différent.
Ma mère me regarda longtemps.
Puis elle répondit doucement :
— Peut-être.
Elle prit une respiration.
— Mais ma fille, certaines choses sont différentes parce qu’elles sont nouvelles.
— Le nouveau donne parfois l’impression d’être plus fort que tout.
— Mais la vraie valeur d’une chose se voit souvent avec le temps.
Ces paroles me bouleversèrent.
Parce qu’au fond, j’avais peur.
Peur de choisir la sécurité et de regretter.
Peur de choisir la passion et de perdre tout le reste.
La discussion dura encore longtemps.
Nous avons parlé de Samuel.
De Mélissa.
De Naëlle.
De toutes ces années.
Elles m’ont rappelé une chose importante.
Samuel n’était pas arrivé dans une vie facile.
Il avait accepté une femme avec une histoire.
Une femme qui avait déjà des blessures.
Une femme qui avait déjà des enfants.
Il avait choisi de construire avec moi.
Il avait choisi de rester.
Mais personne ne m’a forcée.
Personne ne m’a ordonné de choisir.
Parce qu’elles savaient qu’une décision imposée n’est jamais une vraie décision.
Elles voulaient seulement que je sois honnête avec moi-même.
Quand la conversation prit fin, je suis retournée dans ma chambre.
J’ai fermé la porte derrière moi.
Et pour la première fois depuis longtemps…
Je me suis retrouvée seule avec mes pensées.
Les paroles de ma famille tournaient dans ma tête.
Samuel.
Ulrich.
Ma vie.
Mes choix.
J’ai pris mon téléphone.
Pas parce que j’avais décidé d’appeler Ulrich.
Pas parce que je voulais revenir en arrière.
Mais parce qu’une partie de moi cherchait encore cette présence qui avait réussi à bouleverser mon équilibre.
J’ai ouvert l’écran.
Puis je suis restée immobile.
Je savais que le plus difficile n’était pas de prendre une décision.
Le plus difficile était d’accepter ce que cette décision signifiait.
Parce que je n’étais pas en train de choisir entre deux hommes seulement.
J’étais en train de choisir entre deux versions de moi-même.
Il y avait Samuel.
L’homme qui était là.
L’homme qui avait construit avec moi.
L’homme qui avait accepté mon passé.
L’homme qui avait reconnu mes enfants comme les siens.
Et il y avait Ulrich.
L’homme qui avait réveillé quelque chose que je croyais mort.
L’homme qui avait réussi, en quelques mois, à reprendre une place dans mon esprit.
Cela faisait maintenant plus d’un an.
Presque un an et demi.
Depuis qu’Ulrich était doucement revenu dans ma vie.
Sans forcer.
Sans exiger.
Juste avec sa présence.
Un message.
Une conversation.
Un souvenir.
Une phrase.
Petit à petit.
Puis mon téléphone vibra.
Je baissai les yeux.
Un message.
Un seul nom apparut.
Ulrich.
Mon cœur se serra.
Je restai longtemps avant d’ouvrir.
Puis finalement…
Je lus.
Trois mots seulement.
« Tu me manques. »
Et ces trois mots détruisirent toutes les barrières que j’essayais de construire.
Je me mis à pleurer.
Je voulais répondre.
Je voulais écrire que moi aussi il me manquait.
Je voulais arrêter de lutter.
Mais je regardai la photo de ma famille.
Samuel.
Mes enfants.
Et je compris que je ne pouvais pas.
Alors, avec les larmes aux yeux…
J’ai bloqué Ulrich.
Ce jour-là, je pensais fermer une porte.
Mais je ne savais pas encore que certaines portes ne restent jamais fermées pour toujours.
Six mois plus tard…
Une nouvelle allait arriver dans ma vie.
Une affectation.
Une nouvelle ville.
Bafoussam.
Et je ne savais pas encore que le passé que je pensais avoir enterré…
M’attendait là-bas.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 21 — La vie que je croyais avoir gagnée
Quatre années s’étaient écoulées depuis mon arrivée à Bafoussam.
Quatre années depuis ce départ qui avait marqué une nouvelle étape dans ma vie.
À l’époque, je pensais simplement changer de ville.
Je pensais seulement commencer une nouvelle routine ailleurs.
Je ne savais pas encore que j’étais en train de fermer une partie de mon passé pour commencer une nouvelle existence.
Je quittais Douala avec Samuel, Mélissa et Naëlle.
Je quittais cette ville où j’avais connu certaines des plus grandes blessures de ma vie.
Mais aussi certaines des décisions qui avaient façonné la femme que j’étais devenue.
Au début, Bafoussam n’avait pas été facile.
Une nouvelle ville.
De nouvelles habitudes.
De nouveaux visages.
Une nouvelle façon de vivre.
J’avais dû tout reconstruire.
Mais avec le temps, j’avais trouvé ma place.
J’avais créé mes repères.
J’avais appris à aimer cette vie loin du bruit de Douala.
À quarante ans, je n’étais plus la même femme.
Je n’étais plus cette jeune femme qui cherchait encore des réponses.
Je n’étais plus celle qui hésitait entre les blessures du passé et les promesses du futur.
J’étais devenue une femme épanouie.
Une femme qui regardait autour d’elle avec satisfaction.
Parce qu’après toutes ces années, j’avais enfin trouvé ce que j’avais longtemps cherché.
La paix.
J’étais fière de ma famille.
Fière de mon mariage avec Samuel.
Fière du chemin que nous avions parcouru ensemble.
Fière de mes enfants.
Fière de cette maison que nous étions en train de construire.
Fière de cette vie simple, mais solide.
C’était ça qui me rendait heureuse.
Les choses ordinaires.
Les repas en famille.
Les discussions avec Samuel après une longue journée.
Les sourires de Naëlle.
Les nouvelles de Mélissa.
À quarante ans, je n’attendais plus qu’un événement extraordinaire vienne changer mon existence.
Je ne cherchais plus une autre histoire.
Je voulais simplement profiter de ceux que j’aimais.
Samuel avait tenu la promesse qu’il s’était faite après les événements de Douala.
Il avait décidé qu’il ne laisserait plus jamais la distance fragiliser notre couple.
Quand j’avais reçu mon affectation à Bafoussam, il n’avait pas hésité.
Il était venu avec moi.
Avec Naëlle.
Avec Mélissa.
Il voulait être présent.
Tous les jours.
Pas seulement comme un homme qui partageait ma vie quelques jours par mois.
Mais comme un mari.
Comme un père.
Comme un pilier de notre famille.
Les années avaient continué à avancer.
Et les enfants avaient grandi.
Mélissa, aujourd’hui âgée de vingt-deux ans, n’était plus à Bafoussam.
Après ses études secondaires, elle était partie à Yaoundé pour poursuivre son parcours universitaire.
Elle vivait chez sa grand-mère maternelle, Édith, pendant ses études.
Ma fille était maintenant en troisième année d’université.
Une jeune femme indépendante qui construisait son propre avenir.
Son départ avait laissé un vide dans la maison.
Mais j’étais heureuse.
Parce que je la voyais grandir.
Je voyais le résultat de toutes ces années de sacrifices.
Je voyais la femme qu’elle devenait.
À Bafoussam, notre quotidien était désormais rythmé par Samuel, Naëlle et moi.
Naëlle avait treize ans.
Elle était devenue une adolescente.
Elle n’était plus la petite fille qui courait partout dans la maison.
Elle était maintenant une jeune fille avec ses propres rêves.
Ses propres questions.
Son propre caractère.
Avec Samuel, les années avaient renforcé notre lien.
Notre mariage n’était pas parfait.
Nous avions nos désaccords.
Nos moments de fatigue.
Nos petites disputes.
Mais nous avions quelque chose de précieux.
Nous avions traversé des épreuves ensemble.
Nous nous étions choisis malgré les difficultés.
Depuis quelque temps, Samuel avait un nouveau rêve.
Agrandir notre famille.
Pas parce que nous n’avions pas d’enfant.
Naëlle était déjà notre fille.
Notre enfant.
Le fruit de notre histoire.
Une enfant que nous avions élevée ensemble.
Aimée ensemble.
Protégée ensemble.
Mais Samuel voulait encore accueillir un autre enfant.
Un bébé qui viendrait agrandir notre foyer.
Une nouvelle page de notre vie de couple.
Seulement, les années passant, les choses n’arrivaient pas naturellement.
Alors j’avais commencé un suivi médical.
Des rendez-vous.
Des traitements.
Des examens.
Des consultations gynécologiques.
Parfois de l’espoir.
Parfois des moments de doute.
Mais Samuel était toujours là.
À chaque étape.
— On va y arriver ensemble, me disait-il.
— Ne porte pas ça toute seule.
Ces paroles me rassuraient.
Parce que je savais que Samuel n’était plus seulement l’homme qui m’aimait.
Il était devenu mon compagnon de route.
Mais Samuel pensait aussi à notre avenir professionnel.
Ses affaires avaient évolué.
Il avait réussi à avancer.
Petit à petit.
Il avait construit quelque chose de solide.
Et maintenant, il avait un projet plus grand.
Créer sa propre structure.
Un soir, alors que nous parlions de l’avenir, il m’avait dit :
— Tu sais ce qui me manque parfois ?
J’avais souri.
— Quoi ?
Il avait répondu :
— Le début.
Je l’avais regardé, surprise.
Puis il m’avait expliqué.
À l’époque où nous nous étions rencontrés, nous travaillions dans la même structure.
C’était là que tout avait commencé.
Les discussions.
La complicité.
Les premiers regards.
Les premiers moments où nous avions appris à nous connaître.
Plus tard, Samuel avait quitté cette structure pour se lancer dans ses propres affaires.
Mais après notre mariage, il avait eu envie de retrouver cette complicité professionnelle.
Il voulait construire quelque chose avec sa femme.
Comme au début.
— J’aimerais qu’on travaille ensemble.
— Comme avant.
— Comme quand on s’est rencontrés.
J’avais aimé cette idée.
Parce qu’au fond, moi aussi j’aimais ce souvenir.
Cette époque où deux personnes partageaient simplement un bureau sans savoir que leurs vies allaient être liées.
Nous avions donc prévu qu’une fois notre maison de Yaoundé terminée, nous quitterions Bafoussam.
Samuel installerait sa nouvelle structure.
Je quitterais progressivement mon emploi actuel pour venir travailler avec lui.
Nous allions commencer une nouvelle étape.
Ensemble.
Ce matin-là, rien ne semblait différent.
C’était une journée comme les autres.
Je m’étais préparée.
J’avais embrassé Samuel.
J’avais vérifié que Naëlle était prête pour l’école.
Puis j’étais sortie.
J’avais l’esprit occupé par mon travail.
Par mes projets.
Par cette vie que j’aimais.
Je marchais jusqu’au bord de la route pour attendre un taxi.
Le soleil commençait à monter.
Les habitants de Bafoussam poursuivaient leur quotidien.
Tout semblait normal.
Puis une voiture ralentit devant moi.
Un grand 4×4 de luxe noir.
Le véhicule s’arrêta.
Au début, je n’y fis pas attention.
Puis la vitre descendit.
Et une voix prononça :
— Essimbi…
Mon corps se figea.
Je connaissais cette voix.
Je l’avais reconnue avant même de regarder.
Mon cœur avait reconnu avant mes yeux.
Lentement, je tournai la tête.
Et mon souffle se coupa.
Dans cette voiture…
Il était là.
Après quatre années de silence.
Après tout ce que j’avais essayé de laisser derrière moi.
Après toute la vie que j’avais construite.
Ulrich.
Je restai immobile.
Une seule pensée traversa mon esprit. Encore lui
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 22 — Celui que le temps n’avait pas effacé
Depuis quelques secondes, j’étais incapable de bouger.
La voiture était toujours devant moi.
Le moteur tournait encore.
Les bruits de la rue continuaient autour de moi.
Mais je n’entendais plus rien.
Tout ce qui existait autour de moi venait de disparaître.
Il ne restait qu’une seule chose.
Cette voix.
Cette voix que je connaissais mieux que personne.
Cette voix qui appartenait à une époque que j’avais essayé d’enfermer dans un coin de ma mémoire.
— Essimbi…
J’avais entendu mon nom.
Pas Alexia.
Pas Madame quelque chose.
Essimbi.
Le nom que lui seul utilisait avec cette manière particulière qui lui appartenait.
J’avais reconnu cette voix avant même de voir son visage.
Et quand la vitre de la voiture s’était baissée…
Mon cœur avait compris avant mon esprit.
Non.
Ce n’était pas possible.
Je suis restée immobile.
Mes yeux fixaient cette silhouette derrière le volant.
Je cherchais une explication logique.
Une ressemblance.
Une illusion.
Quelque chose qui pourrait me permettre de croire que mon cerveau était simplement en train de me jouer un tour.
Mais l’homme sortit de la voiture.
Et tout devint encore plus impossible.
Ulrich.
Il était là.
Devant moi.
Après quatre années de silence.
Après quatre années pendant lesquelles j’avais appris à vivre avec son absence.
Après quatre années pendant lesquelles j’avais construit une autre vie.
Il était revenu.
Mais il n’était plus exactement l’homme que j’avais connu.
Les années avaient changé son visage.
Elles avaient renforcé son assurance.
Il avait une élégance nouvelle.
Une présence différente.
Mais dans son regard…
C’était toujours lui.
Toujours ce même regard qui, autrefois, avait été capable de faire tomber toutes mes défenses.
Je sentis mon cœur accélérer.
Je voulais parler.
Lui demander mille choses.
Lui demander pourquoi.
Lui demander comment.
Lui demander où il était passé.
Mais aucun mot ne sortait.
Ulrich s’approcha doucement.
Il me regarda quelques secondes.
Puis il dit calmement :
— Je sais…
Je relevai les yeux vers lui.
— Je sais que pour le commun des mortels…
Il marqua une pause.
Son regard ne quitta pas le mien.
— Y compris toi…
Un silence.
— Je suis mort.
Je restai figée.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Ulrich…
Mais il continua.
— Mais pas pour tout l’amour que j’ai toujours eu pour toi.
Cette phrase me troubla encore plus.
Je ne comprenais pas.
Je ne savais pas si je devais être heureuse, en colère ou simplement avoir peur.
Finalement, un seul mot sortit de ma bouche.
— Ulrich…
Il eut un léger sourire.
— Ça fait longtemps.
Je le regardai comme si je venais de sortir d’un rêve.
Puis je répondis :
— Longtemps ?
Un rire nerveux m’échappa.
— Ulrich… ça fait quatre années.
Il hocha doucement la tête.
— Je sais.
Puis il ajouta :
— Mais certaines personnes restent longtemps dans notre vie, même quand elles ne sont plus là.
Je restai silencieuse.
Cette phrase me toucha plus que je ne voulais l’admettre.
Je détournai légèrement le regard.
Puis je demandai enfin :
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Ulrich me regarda.
Son sourire était calme.
Presque mystérieux.
— Je suis venu de l’autre côté pour qu’on vive enfin notre histoire.
Je le fixai.
Je ne savais pas si je devais rire ou m’inquiéter.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Il sourit.
Puis, comme pour détourner la conversation, il répondit :
— Je suis ici pour une étude de terrain.
J’attendis.
— Pour un futur hôtel.
Il ajouta :
— Je suis l’un des principaux actionnaires du projet.
Je clignai des yeux.
— Toi ?
— Oui.
Je secouai légèrement la tête.
— Tu as vraiment changé.
— Tout le monde change, Alexia.
Je restai quelques secondes silencieuse.
Puis une question me traversa l’esprit.
— Tu savais que j’étais ici ?
Ulrich répondit immédiatement :
— Non.
Il regarda la route derrière moi.
— Je t’ai aperçue en roulant.
Puis il sourit.
— Tu sais, je pourrais te reconnaître même à dix kilomètres dans un stade rempli de monde.
Malgré moi, je souris.
— Toujours aussi exagéré.
— Toujours aussi toi.
Cette réponse me rappela instantanément l’homme qu’il était autrefois.
Cette facilité qu’on avait à revenir à notre complicité.
Comme si les quatre années n’avaient été qu’une parenthèse
Puis Ulrich me demanda :
— Et toi, qu’est-ce que tu fais là ?
Je répondis simplement :
— Je vais au travail.
Il regarda sa montre.
Puis il tourna les yeux vers moi.
— Monte.
Je le regardai sans comprendre.
— Quoi ?
— Je t’emmène.
Pendant quelques secondes, je restai immobile.
Une partie de moi savait que je devais refuser.
C’était la chose la plus logique.
La plus raisonnable.
J’avais une vie maintenant.
Un mari.
Une famille.
Je n’étais plus la même Alexia qu’il avait connue quatre ans auparavant.
Mais malgré tout ce que ma raison me disait…
Je ne sais pas pourquoi.
Je ne sais toujours pas pourquoi.
J’ouvris la portière.
Je montai dans sa voiture.
Et une fois assise à côté de lui, je me demandai moi-même ce que j’étais en train de faire.
La voiture démarra.
Pendant quelques minutes, aucun de nous ne parla.
Je regardais par la fenêtre.
Les rues de Bafoussam défilaient devant mes yeux.
Mais dans ma tête, c’était un autre voyage qui avait commencé.
Un voyage dans mes souvenirs.
Dans tout ce que j’avais essayé d’oublier.
Dans tout ce que je pensais avoir enterré.
Je tournai finalement la tête vers lui.
Avec ce sourire qu’il connaissait si bien.
— On ne peut pas te fuir ?
Ulrich ne me regarda même pas.
Il répondit tranquillement :
— Est-ce que le poisson fuit l’eau ?
Je fronçai les sourcils.
— Qu’est-ce que ça veut dire encore ?
Il sourit légèrement.
— Le Mbounga a voulu fuir.
J’attendis la suite.
— Il a séché.
Quelques secondes passèrent.
Puis je ne pus pas m’empêcher de rire.
— Change même !
Il sourit.
— Pour que tu arrêtes de m’aimer ?
Mon rire s’arrêta légèrement.
Cette phrase était sortie avec tellement de simplicité.
Comme s’il avait simplement dit une évidence.
Je baissai les yeux.
Puis je repris :
— Ma vie a changé, Ulrich.
Je regardai mon alliance.
Je voulais qu’il comprenne.
Je voulais lui rappeler que le temps avait avancé.
Que pendant qu’il était parti, moi aussi j’avais continué à vivre.
— Je suis mariée.
Il hocha doucement la tête.
— Je sais.
— J’ai une famille.
— Je sais.
Je le regardai.
— Alors pourquoi tu es là ?
Il resta calme.
— Je ne suis pas là pour compliquer ta vie.
Je ne répondis pas.
Alors il ajouta :
— Bien au contraire.
Cette réponse me troubla.
Parce qu’elle ressemblait à Ulrich.
Toujours cette façon de parler comme s’il savait quelque chose que moi j’ignorais.
— Alors pourquoi ?
Il soupira doucement.
— Tu aurais voulu que je fasse comme si je ne t’avais pas vue ?
Il tourna légèrement la tête vers moi.
— Que je fasse comme si je ne t’avais jamais vue ?
Malgré moi, je souris.
— Peut-être.
Il secoua la tête.
— Je constate que tu n’es toujours pas normale.
Je partis dans un éclat de rire.
— Fou !
Il rit aussi.
Pendant quelques secondes, j’oubliai presque les années.
J’oubliai presque la distance.
J’oubliai presque tout ce qui nous séparait.
Parce qu’avec Ulrich, il y avait toujours eu cette facilité étrange.
Cette complicité qui revenait naturellement.
Comme si le temps n’avait jamais réussi à nous effacer complètement.
Puis son visage devint un peu plus sérieux.
— Certaines choses méritent une dernière conversation.
Il marqua une pause.
— Une conclusion concrète.
Cette phrase resta dans ma tête.
Une dernière conversation ?
Une conclusion ?
Je ne comprenais pas pourquoi il parlait comme ça.
Je ne savais pas encore que certaines phrases prennent un autre sens seulement après que le temps nous révèle la vérité.
Quelques minutes plus tard, nous approchions de mon lieu de service.
Je regardai devant moi.
Puis je réalisai que nous arrivions déjà.
— Bientôt on arrive.
J’hésitai.
— Je ne voudrais pas qu’on nous voie ensemble.
Ulrich sourit.
— C’est déjà arrivé à ce niveau !?
Je le regardai.
— Je croyais que tu n’étais pas là pour compliquer ma vie.
Il éclata légèrement de rire.
— Ikiiiih… la madame de quelqu’un…
Je levai les yeux.
— Tant pis pour les jaloux.
Ulrich ne répondit pas.
Puis il ajouta :
— On meurt… !?
Je ne pus m’empêcher de rire.
— Toi vraiment…
Il sourit.
Mais il changea rapidement de sujet.
— Laisse-moi ici.
Je descendis de la voiture.
Je refermai doucement la portière.
— Merci Ulrich.
Je fis quelques pas.
Mais sa voix m’arrêta.
— Madame.
Je me retournai.
— Quoi encore ?
Il hésita quelques secondes.
Puis il dit :
— Débloque-moi.
Je restai silencieuse.
— S’il te plaît.
Je le regardai.
— Ulrich…
Il baissa légèrement les yeux.
— Ça fait plus de quatre ans que je dors dans le noir.
Cette phrase me troubla.
Mais je secouai la tête.
Je ne voulais pas entrer dans cette discussion.
Pas maintenant.
Pas ici.
— Pardon, laisse-moi partir. Je suis en retard.
Je partis.
Mais en marchant vers mon bureau, je savais déjà une chose.
Cette rencontre venait de changer quelque chose en moi.
Même si je refusais encore de l’admettre.
Toute la journée, j’essayai de me concentrer.
Mais je n’y arrivais pas vraiment.
J’étais présente physiquement.
J’étais assise à mon bureau.
Je répondais aux appels.
Je traitais mes dossiers.
Je participais aux discussions.
Mais mon esprit était ailleurs.
Il était resté dans cette rue.
Devant cette voiture.
Avec cet homme que je pensais avoir définitivement laissé derrière moi.
Ulrich.
Ce nom revenait sans cesse dans ma tête.
Je revoyais son visage.
Son regard.
Sa manière de parler.
Cette façon qu’il avait de se comporter comme si quatre années n’étaient qu’une courte absence.
Mais ce qui me troublait le plus…
Ce n’était pas seulement son retour.
C’était ma réaction.
J’aurais dû être en colère.
J’aurais dû lui demander des explications.
J’aurais dû lui rappeler toutes ces années de silence.
J’aurais dû lui montrer que ma vie avait changé.
Mais au lieu de ça…
J’avais ri avec lui.
J’étais montée dans sa voiture.
J’avais retrouvé cette complicité que je pensais avoir enterrée.
Et cette réalité me faisait peur.
Parce que je savais ce que cela signifiait.
Ulrich avait toujours eu cette capacité étrange à réveiller une partie de moi que je cachais aux autres.
Une partie de moi que même moi, je ne voulais parfois pas regarder.
Plusieurs fois dans la journée, mon regard se posa sur mon téléphone.
Pas parce que j’attendais un message.
Du moins, c’est ce que j’essayais de me convaincre.
Mais quelque chose en moi voulait savoir.
Je ne savais pas quoi.
Une explication peut-être.
Une autre conversation.
Ou simplement la preuve que ce qui s’était passé le matin était bien réel.
Finalement, sans même réfléchir davantage, je pris mon téléphone.
J’ouvris mes contacts.
Son nom apparut.
Ulrich.
Pendant quelques secondes, mon doigt resta immobile sur l’écran.
Je repensai à tout.
À son départ.
À ma colère.
À ma décision de couper le contact.
À toutes ces fois où j’avais essayé de me convaincre que c’était terminé.
Puis je fermai les yeux.
Et j’appuyai.
Débloquer.
L’écran confirma mon geste.
Je regardai mon téléphone.
Et je ressentis quelque chose d’étrange.
Je venais d’ouvrir une porte que j’avais moi-même fermée.
Mais je ne savais pas encore si c’était une erreur.
Ou simplement quelque chose que je n’avais jamais vraiment réussi à empêcher.
Le soir arriva.
Je rentrai à la maison.
Comme toujours, j’essayai de reprendre mon rôle.
Celui de femme.
Celui de mère.
Celui d’Alexia qui avait une vie normale.
Naëlle était là.
La maison était calme.
Cette maison que j’avais construite avec Samuel.
Cette vie que j’avais choisie.
Cette stabilité que j’avais longtemps recherchée.
Mais malgré tout…
Quelque chose en moi avait changé depuis le matin.
Samuel le remarqua immédiatement.
Parce que Samuel me connaissait.
Il connaissait mes silences.
Mes regards perdus.
Les moments où je disais que tout allait bien alors que quelque chose travaillait mon esprit.
Il me regarda quelques secondes.
Puis il demanda :
— Ça va ?
Je posai mon sac.
J’essayai de sourire naturellement.
— Oui.
Il continua de m’observer.
— Tu es sûre ?
Je détournai légèrement le regard.
— Oui.
Un petit silence s’installa.
Puis je répondis :
— J’ai juste eu une dure journée au travail.
Samuel hocha la tête.
Il accepta ma réponse.
Il n’insista pas.
C’était aussi cela qui rendait les choses difficiles avec lui.
Samuel n’était pas un homme qui cherchait à me coincer.
Il était un homme qui essayait de me comprendre.
Je partis dans la chambre.
Je restai quelques minutes seule.
Et pour la première fois depuis longtemps…
Je réalisai quelque chose.
Ulrich n’était pas seulement revenu dans ma vie.
Il était revenu dans une vie qui semblait enfin réglée.
Une vie où chaque chose avait trouvé sa place.
Une vie où je pensais avoir trouvé la paix.
Mais maintenant, une question revenait.
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi après quatre années ?
Pourquoi alors que j’avais enfin réussi à avancer ?
Je ne savais pas encore que certaines personnes ne reviennent pas seulement pour rappeler le passé.
Parfois…
Elles reviennent parce qu’une partie de notre histoire n’était pas encore terminée.
Et ce soir-là, sans le savoir…
J’avais déjà rouvert une porte que je pensais avoir définitivement fermée
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 23 — Les questions que le silence laisse derrière lui
Les quatre jours qui suivirent le retour d’Ulrich furent étranges.
Étranges parce que, extérieurement, rien n’avait changé.
Ma vie continuait exactement comme avant.
Je me levais le matin.
Je préparais le petit-déjeuner.
J’échangeais avec Samuel.
Je m’occupais de Naëlle.
Je partais travailler.
Je rentrais à la maison.
Tout était pareil.
La même maison.
La même famille.
La même routine que j’avais construite avec patience au fil des années.
Cette vie dont j’étais fière.
Cette vie pour laquelle je m’étais battue.
Mais au milieu de toute cette stabilité, une question revenait sans cesse dans mon esprit.
Pourquoi lui ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi Ulrich ?
J’avais essayé de me convaincre que cette rencontre n’était qu’un hasard.
Après tout, Bafoussam n’était pas un endroit où personne ne se croisait jamais.
Les chemins des gens pouvaient se rencontrer au moment où ils s’y attendaient le moins.
La vie avait parfois des façons étranges de faire revenir certaines personnes.
Mais je n’arrivais pas à croire que ce n’était qu’une simple coïncidence.
Parce que ce n’était pas la première fois.
Ulrich avait toujours eu cette manière étrange d’apparaître dans les moments importants de ma vie.
Comme si, malgré la distance, malgré le temps, quelque chose refusait définitivement de nous éloigner.
La première fois, il était arrivé dans ma jeunesse.
À cette époque où je découvrais l’amour.
Puis il était revenu plus tard, alors que je pensais avoir réussi à tourner la page.
Et maintenant…
Après quatre années de silence.
Après avoir accepté son absence.
Après avoir construit une nouvelle vie.
Il était revenu.
Je me demandais parfois si le ciel, Dieu ou simplement la vie n’essayaient pas de m’envoyer un message que je ne comprenais pas.
Mais lequel ?
Quel était le rôle d’Ulrich dans mon existence ?
Pourquoi certaines personnes entraient-elles dans nos vies avec autant de force, même lorsqu’elles étaient loin ?
Ce qui me troublait encore plus, c’était son silence.
Depuis notre rencontre devant cette voiture, Ulrich n’avait donné aucune nouvelle.
Pas un message.
Pas un appel.
Rien.
Au début, je m’étais dit que c’était sûrement mieux ainsi.
C’était même plus raisonnable.
J’avais une famille.
Un mari.
Une vie.
La distance était probablement la meilleure chose.
Mais au fil des jours, je réalisai quelque chose qui m’agaçait profondément.
Son silence me dérangeait.
Et je ne comprenais pas pourquoi.
Je ne voulais pas attendre un appel.
Je ne voulais pas penser à lui.
Je ne voulais pas donner autant d’importance à cette rencontre.
Alors pourquoi son absence semblait-elle aussi présente ?
Cette question me mettait presque en colère contre moi-même.
Le quatrième jour, après ma journée de travail, je quittai mon bureau.
La journée avait été longue.
Je marchais tranquillement lorsque mon téléphone sonna.
Je regardai l’écran.
Un nom apparut.
Ulrich.
Je restai immobile quelques secondes.
J’aurais pu laisser sonner.
J’aurais pu attendre.
J’aurais pu faire comme si je n’avais rien vu.
Mais finalement, je décrochai.
— Allô ?
À l’autre bout du téléphone, j’entendis sa voix.
Toujours cette même voix calme.
— Bonsoir, Essimbi.
Je fermai les yeux quelques secondes.
Comme si entendre simplement mon prénom suffisait à réveiller trop de souvenirs.
— Tu vas bien ?
La simplicité de sa question m’agaça presque.
Comme si ces quatre jours n’avaient jamais existé.
Comme si ces quatre années n’avaient jamais existé.
Alors je craquai.
— À quoi tu joues ?
Un silence.
Puis il répondit calmement :
— Quoi donc ?
Je serrai mon téléphone.
— Pourquoi tu me fais ça ?
— Qu’est-ce que je t’ai fait ?
Sa réponse me troubla.
Mais je continuai.
— Tu disparais quatre ans…
Ma voix trembla légèrement.
— Tu réapparais comme si rien ne s’était passé…
Je pris une inspiration.
— Tu bouleverses toute ma tête…
Un silence.
— Et ensuite tu disparais encore quatre jours.
Je baissai les yeux.
— Tu te rends compte de ce que ça fait ?
Ulrich ne répondit pas immédiatement.
Il me laissa parler.
Comme s’il voulait que je sorte tout ce que je gardais en moi.
Puis il dit doucement :
— J’avais quelques choses à mettre au clair.
Je restai silencieuse.
— Il fallait que je règle certaines affaires.
Un autre silence.
Puis sa voix devint plus douce.
— Je suis là maintenant.
Je ne répondis pas.
Alors il ajouta :
— Tu as assez sacrifié.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il répondit simplement :
— Il est temps que la vie commence enfin à te rendre ce qu’elle te doit.
Je restai silencieuse.
Je ne savais pas pourquoi cette phrase me touchait autant.
Je ne savais pas pourquoi j’avais l’impression qu’Ulrich parlait d’une chose que j’ignorais encore.
Mais pour la première fois depuis quatre jours…
Je ressentis une forme d’apaisement.
Comme si son retour n’était pas seulement celui d’un souvenir du passé.
Comme s’il portait une raison.
Une raison que je finirais peut-être par découvrir.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 24 — Ce que mon cœur refusait encore d’avouer
Je n’avais jamais réagi comme ça.
Depuis notre conversation téléphonique, cette question revenait sans cesse dans mon esprit.
Pourquoi avais-je explosé contre lui ?
Pourquoi ces quatre jours de silence m’avaient-ils autant bouleversée ?
Je connaissais pourtant Ulrich.
Il avait toujours eu cette façon étrange d’apparaître… puis de disparaître.
Il l’avait déjà fait autrefois.
Pendant des mois.
Pendant des années.
Alors pourquoi, cette fois, avais-je perdu le contrôle ?
Pourquoi avais-je ressenti ce besoin presque irrépressible de lui demander des comptes ?
Je n’étais pourtant pas ce genre de femme.
Je n’avais jamais demandé à un homme pourquoi il ne m’appelait pas.
Jamais.
Je laissais chacun vivre sa vie.
Même Samuel n’avait jamais connu cette version de moi.
Alors pourquoi Ulrich ?
Pourquoi lui ?
Pendant plusieurs jours, cette question me poursuivit.
J’essayais de travailler.
J’essayais de penser à autre chose.
Mais mon esprit revenait toujours au même endroit.
À cette colère.
À cette frustration.
À cette douleur que je n’arrivais pas à expliquer.
Puis une pensée commença doucement à s’imposer.
Au début, je la rejetai.
Je refusais même de la formuler.
Mais plus je la repoussais…
Plus elle revenait.
Et si…
Je tombais réellement amoureuse de lui ?
Cette idée me fit peur.
Parce qu’au fond, je réalisais quelque chose.
Kevin…
Je ne l’avais jamais vraiment aimé.
Il avait traversé ma vie si vite que je n’avais même pas eu le temps de découvrir ce que je ressentais pour lui.
Puis Samuel était arrivé.
Avec lui, j’avais construit.
J’avais appris le respect.
La confiance.
La stabilité.
Nous étions devenus une équipe.
Une famille.
Je l’aimais.
Oui.
Mais ce que je ressentais aujourd’hui…
Était différent.
Avec Ulrich, il suffisait d’un regard.
D’une phrase.
D’un silence.
Pour que tout mon équilibre vacille.
Je n’avais jamais connu cette sensation.
Jamais.
Je me surpris même à murmurer :
— C’est donc ça… être amoureuse ?
Cette simple phrase me fit monter les larmes aux yeux.
Parce que je venais peut-être de comprendre quelque chose sur moi-même.
Et cette compréhension arrivait beaucoup trop tard.
Mon téléphone vibra.
Je regardai l’écran.
Ulrich.
Je laissai sonner quelques secondes.
Puis je décrochai.
— Allô…
Sa voix était calme.
Comme toujours.
— Bonjour, Essimbi.
Je ne répondis pas tout de suite.
— Comment tu vas ?
Je soufflai doucement.
— Ça peut aller.
Il sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Tu es fatiguée.
Je souris malgré moi.
— Tu deviens voyant maintenant ?
Il rit doucement.
— Non.
— Je commence juste à te connaître.
Un silence.
Puis il demanda :
— Alors… le travail ?
Je soupirai.
— Toujours pareil.
— Les journées sont longues.
— L’ambiance est devenue lourde.
Je lui racontai enfin ce que je gardais pour moi depuis des mois.
Les tensions.
Les responsabilités.
Les collègues.
Les cadres qui, depuis des années, avaient essayé de me séduire et que j’avais toujours repoussés.
Le froid qui s’était installé autour de moi.
Je terminai par dire :
— Franchement…
— J’ai hâte que tout ça finisse.
Il resta silencieux.
Il me laissa parler jusqu’au bout.
Puis demanda doucement :
— Pourquoi ?
Je répondis presque sans réfléchir.
— Parce que dès que notre maison sera terminée à Yaoundé…
— Je quitterai Bafoussam.
Un silence.
Je ne savais pas que cette phrase venait de tout changer pour lui.
Il ne savait même pas que je préparais ce départ.
Puis sa voix revint.
Plus douce encore.
— Tu sais…
— Les périodes les plus difficiles annoncent souvent les plus beaux changements.
Je souris faiblement.
— J’aimerais te croire.
— Alors crois-moi.
Il marqua une courte pause.
— Tu portes beaucoup trop de choses toute seule.
Je ne répondis rien.
Il continua.
— Samuel représente ta famille.
— Ton foyer.
— Tes habitudes.
— Mais toi…
Qui s’occupe de toi ?
Je restai silencieuse.
Je n’avais jamais réfléchi à cette question.
— Tu passes tes journées à résoudre les problèmes des autres.
— Tu rentres t’occuper des tiens.
— Et entre les deux…
Qui remonte ton moral ?
Je souris tristement.
— Personne.
Il hésita quelques secondes.
Puis dit simplement :
— Alors laisse-moi le faire.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tes pauses de midi.
— Elles durent presque deux heures, non ?
— Oui…
— Déjeunons ensemble.
Je ne répondis pas.
— Une ou deux fois par semaine.
— Rien d’autre.
Je baissai les yeux.
— Ulrich…
— Ce n’est pas une bonne idée.
— Pourquoi ?
— Parce que…
Je respirai profondément.
— J’aime mon mari.
Il répondit sans hésiter.
— Je le sais.
— Et je ne suis pas là pour prendre sa place.
Sa voix resta calme.
— Ton mari partage ta vie.
— Moi…
Je veux simplement t’aider à traverser cette période.
Il poursuivit doucement :
— Tu ne peux pas rester enfermée entre les murs de ton bureau jusqu’à oublier que tu existes.
Je ne savais plus quoi répondre.
Je restai silencieuse.
Cette phrase résonna longtemps dans ma tête.
Je savais que j’aurais dû refuser.
Je savais que c’était plus raisonnable.
Mais une autre partie de moi…
Celle que j’essayais de faire taire depuis plusieurs jours…
Avait déjà envie de dire oui.
Je fermai les yeux.
Puis je soufflai doucement :
— D’accord…
À l’autre bout du fil, il ne manifesta aucune victoire.
Aucun triomphe.
Il répondit simplement :
— Merci de me faire confiance, Essimbi.
Et il raccrocha.
Je gardai le téléphone contre mon oreille quelques secondes.
Sans savoir pourquoi…
J’avais l’impression qu’en acceptant ce simple déjeuner…
Je venais peut-être de changer le cours de ma vie.
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 25 — Le rendez-vous que la vie avait oublié
Je ne sais pas exactement à quel moment les choses avaient commencé à changer.
Peut-être le jour où j’avais accepté de monter dans sa voiture.
Peut-être le jour où j’avais débloqué son numéro sans même réfléchir.
Ou peut-être ce jour-là…
Le jour où, au milieu de ma journée de travail, j’avais regardé mon téléphone en sachant déjà que j’allais l’appeler.
Ce qui me troublait le plus, ce n’était pas Ulrich.
C’était moi.
Depuis son retour, j’avais passé mon temps à essayer de comprendre ses intentions.
Pourquoi était-il revenu ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi après quatre années de silence ?
Mais je ne m’étais jamais vraiment posé la question qui comptait le plus.
Pourquoi sa disparition m’avait autant blessée ?
Pourquoi son absence m’avait autant marquée ?
Pourquoi le fait qu’il ne m’appelle pas pendant quelques jours après son retour avait réussi à réveiller une colère aussi forte en moi ?
Je connaissais la réponse quelque part au fond de moi.
Mais je refusais encore de la regarder en face.
À midi trente, lorsque ma pause commença, je pris mon téléphone.
Je regardai son nom quelques secondes.
Puis j’appelai.
Il répondit presque immédiatement.
— Allô, Essimbi ?
Sa voix produisit encore ce même effet étrange sur moi.
Comme si certaines années n’avaient jamais existé.
Comme si une partie de moi reconnaissait toujours cet homme avant même que mon esprit ait le temps de réfléchir.
— Ulrich…
— Oui ?
Je regardai autour de moi.
Mes collègues étaient occupés.
La journée continuait normalement.
Mais moi, j’avais l’impression d’être dans un autre monde.
— C’est l’heure de ma pause.
Un léger silence.
Puis je l’entendis sourire.
— Ah oui ?
Je levai les yeux au ciel.
Même à travers un téléphone, il arrivait encore à m’agacer.
— Oui.
Je repris rapidement :
— Je connais un restaurant près d’ici. On peut se retrouver là-bas.
Il ne répondit pas immédiatement.
Ce silence me surprit.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Sa voix devint plus sérieuse.
— Non.
Je fronçai les sourcils.
— Non ?
— Pas celui-là.
Je ne comprenais pas.
— Pourquoi ?
Il prit le temps de répondre.
— Parce qu’il est trop proche de ton lieu de service.
Je restai silencieuse.
— Tu m’as expliqué comment ça se passe là-bas, Alexia. Tu m’as parlé de cette ambiance qui n’est déjà pas facile pour toi.
Je regardai mon bureau.
Il avait retenu ce que je lui avais dit.
— Et si certains de tes collègues ou tes responsables te voient avec moi, ça peut encore donner une raison aux gens de parler.
Je ne répondis pas.
Parce qu’au fond, il avait raison.
— Je ne veux pas être un problème supplémentaire dans ta vie.
Cette phrase me toucha.
Parce qu’elle était différente de l’image que j’avais encore de lui.
Avant, Ulrich était celui qui entrait dans ma vie comme une tempête.
Aujourd’hui, il semblait faire attention à ne pas tout renverser.
— Alors ?
— Choisis un endroit plus éloigné.
Je souris légèrement.
— Monsieur donne maintenant des conseils ?
Il rit.
— Monsieur essaie juste d’éviter que Madame ait encore des problèmes.
Malgré moi, je souris.
Puis je lui indiquai un restaurant situé à quelques kilomètres.
Un endroit où personne de mon service n’avait l’habitude d’aller.
— Ça marche.
— J’y serai.
Je raccrochai.
Et pendant quelques secondes, je restai immobile.
Je venais de fixer un rendez-vous avec Ulrich.
Un simple déjeuner.
Rien de plus.
C’est ce que je voulais croire.
Quand j’arrivai au restaurant, il était déjà là.
Il n’avait pas changé cette habitude.
Toujours en avance.
Toujours cette manière de donner l’impression qu’il avait tout son temps.
Lorsqu’il me vit entrer, il se leva.
Son regard resta quelques secondes posé sur moi.
Puis il sourit.
— Je crois que je vais finir par penser que le temps a été injuste avec moi.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Il me regarda avec ce sourire que je connaissais trop bien.
— Parce qu’après toutes ces années, tu arrives encore à me surprendre.
Je souris légèrement.
Puis il ajouta :
— Tu es très belle, Alexia.
Je baissai les yeux.
— Merci.
Il secoua doucement la tête.
— Non… je suis sérieux.
Il regarda autour de lui.
— Je crois même que tu es la plus belle personne dans cette salle.
Je levai les yeux vers lui.
— Toujours dans l’exagération.
— Toujours dans la vérité.
Cette réponse me fit sourire malgré moi.
Nous nous installâmes.
Pendant quelques minutes, nous parlâmes de choses simples.
Du trajet.
Du restaurant.
De la ville.
Comme deux personnes qui apprennent à se connaître.
Alors que la vérité était beaucoup plus compliquée.
Nous nous connaissions depuis plus de vingt ans.
Mais nous avions parfois l’impression de nous découvrir.
Puis il me regarda.
— Et les enfants ?
La question me surprit.
— Les enfants ?
— Oui. Mélissa. Naëlle.
Je souris.
— Ils vont bien.
— Mélissa est toujours aussi déterminée.
Je lui racontai son parcours.
Ses études.
Sa vie à Yaoundé.
Puis je parlai de Naëlle.
De son caractère.
De la jeune fille qu’elle devenait.
Ulrich écoutait attentivement.
Pas comme quelqu’un qui cherchait simplement à être poli.
Comme quelqu’un qui voulait réellement savoir.
Puis une question me traversa l’esprit.
— Et Vanel ?
Son visage changea légèrement.
À peine.
Mais je le remarquai.
Parce que je connaissais son regard.
Je restai silencieuse.
J’attendais sa réaction.
Pendant quelques secondes, il regarda son verre.
Puis il répondit :
— Vanel a trouvé sa place.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Sa place ?
Il hocha doucement la tête.
— Oui.
Un silence passa.
Puis il ajouta :
— Il y a certaines choses qu’on croit devoir porter toute sa vie.
Il regarda devant lui.
— Puis un jour, on comprend qu’elles sont déjà entre de bonnes mains.
Je ne répondis pas.
— Aujourd’hui, Vanel appartient à son histoire.
Il marqua une pause.
— À sa famille.
Puis il ajouta doucement :
— À sa grand-mère… ma mère.
Je l’observais.
Je cherchais une trace de regret.
De colère.
De blessure.
Mais je ne trouvais rien.
Seulement une forme d’acceptation.
Puis il ajouta :
— Elle est entre de bonnes mains.
Sa réponse était étrange.
Pas froide.
Pas triste.
Simplement mystérieuse.
Comme s’il y avait derrière ces mots une histoire qu’il ne voulait pas encore raconter.
Je ne posai pas plus de questions.
Pas aujourd’hui.
Alors nous continuâmes à parler.
Puis il posa son verre.
— Tu sais ce que je remarque ?
Je le regardai.
— Quoi ?
— Tu parles toujours de ce qui ne va pas.
Je souris.
— Parce qu’il y a beaucoup de choses qui ne vont pas.
Il secoua doucement la tête.
— Non.
Je fronçai les sourcils.
— Non ?
— Il y a beaucoup de choses qui sont difficiles. Ce n’est pas pareil.
Je restai silencieuse.
— Alexia, tu as traversé tellement de choses que tu as fini par oublier tout ce que tu as réussi à construire.
Ces mots me touchèrent.
Parce qu’ils venaient d’une personne qui connaissait mon histoire.
— Tu es une femme qui avance même quand elle est fatiguée.
Il sourit.
— Le problème, c’est que tu crois que parce que tu avances, tu n’as pas le droit d’être fatiguée.
Je baissai les yeux.
Je n’avais jamais pensé à ça.
— Ça va aller.
Je relevai la tête.
— Tu crois ?
Il sourit.
— Je ne crois pas.
Une pause.
— Je sais.
Je ris doucement.
— Toujours aussi sûr de toi.
— Toujours.
— Tu sais ce que je pense ?
Je relevai les yeux.
— Quoi ?
Il me regarda quelques secondes.
— Que tu t’inquiètes trop pour une situation qui est peut-être sur le point de changer.
Je fronçai les sourcils.
— Changer comment ?
Il sourit légèrement.
— Dans le bon sens.
— Tu es mystérieux maintenant ?
Il eut un petit rire.
— Non. Je te connais simplement assez pour savoir que tu es capable de beaucoup plus que ce que cet endroit te laisse croire.
Je restai silencieuse.
Il poursuivit :
— Alors ne laisse pas quelques personnes te faire croire que tu es arrivée au bout de tes possibilités.
— Et si je suis vraiment arrivée au bout ?
Il secoua doucement la tête.
— Non.
Son regard resta posé sur moi.
— J’ai plutôt l’impression que quelque chose de meilleur est en train de se préparer pour toi.
Je souris.
— Tu parles comme si tu savais quelque chose.
Il sourit à son tour.
— Peut-être que je sais simplement reconnaître une femme qui mérite mieux que ce qu’elle vit actuellement.
Je baissai les yeux.
— Alors tiens encore un peu, Essimbi.
Il reprit son verre.
— Tu verras. Cette période ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir.
Le temps passa plus vite que prévu.
Beaucoup trop vite.
À un moment, je regardai l’heure.
Je réalisai que nous étions là depuis longtemps.
Je devais bientôt retourner travailler.
Ulrich remarqua mon regard.
— Tu dois repartir.
Je hochai la tête.
— Oui.
Un silence s’installa.
Puis il sourit.
— Tu te rends compte d’une chose ?
— Quoi ?
Il regarda autour de nous.
— On se connaît depuis plus de vingt ans.
Je souris.
— Oui.
— Et c’est seulement maintenant qu’on partage notre premier vrai déjeuner.
Je baissai les yeux.
Parce que cette phrase avait quelque chose d’étrange.
Elle était belle.
Mais elle faisait aussi un peu mal.
Parce qu’elle rappelait tout ce qui aurait pu exister.
Tout ce qui n’avait jamais eu sa chance.
Sur le chemin du retour, je ne pensais pas à Ulrich.
Du moins, c’est ce que j’essayais de me dire.
Je pensais simplement à la conversation.
À ses paroles.
À cette facilité que nous avions toujours eue.
Mais une question revenait.
Pourquoi était-ce si simple avec lui ?
Pourquoi avais-je l’impression de retrouver une partie de moi que j’avais perdue ?
Lorsque j’arrivai au travail, je repris ma journée.
Mais quelque chose avait changé.
Je ne savais pas encore quoi.
Je savais seulement une chose.
Pour la première fois depuis longtemps…
Je n’avais pas seulement survécu à une journée difficile.
J’avais souri.
Et c’était peut-être cela qui me faisait le plus peur.
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 26 — Celui qui croyait voir la fin
Le vendredi matin, je quittai la maison comme je le faisais depuis plusieurs semaines maintenant.
La même routine.
Le même chemin.
Les mêmes gestes.
Je préparai les affaires des enfants, je vérifiai que tout était en ordre, puis je sortis avec mon sac à la main.
Mais ce matin-là, quelque chose était différent.
Ce n’était pas visible de l’extérieur.
Personne n’aurait pu le remarquer.
Pourtant, moi, je le sentais.
Depuis un mois, mes journées avaient changé.
Ou plutôt…
Il y avait eu une petite place dans mes journées qui avait changé.
Une place que je n’avais pas prévue.
Une place qui avait commencé avec un simple déjeuner.
Au début, je ne voyais pas cela comme quelque chose d’important.
Un déjeuner avec Ulrich.
Rien de plus.
La première semaine, nous nous étions vus une seule fois.
Je m’étais dit que ce n’était qu’une coïncidence.
Puis une deuxième fois.
Puis une troisième.
Et sans même que je m’en rende compte, c’était devenu une habitude.
Du lundi au vendredi, il y avait presque toujours ce moment.
Cette pause où je quittais quelques minutes la pression du bureau.
Cette table.
Ces conversations.
Cette impression étrange de pouvoir respirer.
Avec Ulrich, je ne parlais pas seulement du travail.
Je parlais de mes doutes.
De mes peurs.
De mes regrets.
De cette fatigue que je cachais souvent aux autres.
Et lui…
Il avait cette façon particulière de m’écouter.
Il ne cherchait pas toujours à trouver une solution.
Parfois, il se contentait simplement de me rappeler quelque chose que j’oubliais.
Que j’étais capable.
Que je n’étais pas arrivée jusque-là par hasard.
Que les difficultés que je traversais ne définissaient pas toute ma vie.
Au début, je résistais.
Je trouvais qu’il parlait trop.
Je trouvais qu’il avait toujours une phrase prête.
Mais avec le temps…
J’avais commencé à attendre ces moments.
Et c’était peut-être ça qui me surprenait le plus.
Après quatre années d’absence, cet homme qui avait disparu de ma vie était devenu quelqu’un dont la présence avait retrouvé une place.
Une place que je n’avais pas cherchée.
Une place que je n’avais pas prévue.
Je secouai légèrement la tête en avançant vers mon travail.
Je ne devais pas trop réfléchir.
Ma vie était déjà assez compliquée comme ça.
J’avais mes enfants.
J’avais Samuel.
J’avais mon travail.
Je n’avais pas besoin de créer de nouveaux problèmes dans ma tête.
Je poussai la porte de mon entreprise.
Comme chaque matin, les employés étaient déjà occupés.
Les conversations résonnaient dans les couloirs.
Les téléphones sonnaient.
Les ordinateurs étaient allumés.
Je saluai quelques collègues avant de rejoindre mon bureau.
Pendant quelques minutes, tout semblait normal.
Jusqu’à ce que mon téléphone sonne.
Je regardai l’écran.
C’était mon supérieur.
Mon cœur se serra légèrement.
— Madame Essimbi, pouvez-vous passer dans mon bureau ?
Sa voix était froide.
— Oui monsieur.
Je me levai.
Je pris quelques documents avec moi, puis je me dirigeai vers son bureau.
Quand j’entrai, il ne me demanda pas de m’asseoir immédiatement.
Il était debout derrière son bureau avec une enveloppe à la main.
— J’ai une mission pour vous.
Je restai silencieuse.
Il posa l’enveloppe devant moi.
— Vous allez remettre ce dossier à monsieur Goumand.
Je regardai le dossier.
— Monsieur Goumand ?
— Oui.
Il reprit :
— Il est actuellement à l’hôtel La Flèche.
Je sentis quelque chose en moi se tendre.
— À l’hôtel ?
Il hocha la tête.
— Chambre 401.
Un silence.
Je regardai le dossier.
Puis lui.
— Monsieur…
Il leva les yeux vers moi.
— Est-ce que je suis obligée de lui remettre directement dans sa chambre ?
Son regard changea légèrement.
— Pourquoi cette question ?
Je choisis mes mots.
— Je voulais simplement savoir s’il était possible de déposer le dossier à la réception. Monsieur Goumand pourrait ensuite le récupérer.
Un silence.
Puis son visage devint plus fermé.
— Madame Essimbi.
Je restai droite.
— Quand on vous donne une instruction, vous devez l’exécuter.
Je ne répondis pas.
— Je vous demande de remettre ce dossier à monsieur Goumand.
Une pause.
— Pas de chercher une autre façon de le faire.
Ses mots étaient clairs.
Je compris que la discussion était terminée.
Je pris le dossier.
— Très bien monsieur.
Je sortis de son bureau.
Mais en retournant à ma place, quelque chose pesait dans ma poitrine.
Ce n’était pas seulement le dossier.
C’était ce que cela représentait.
Je connaissais les rumeurs.
Je connaissais les histoires qui circulaient dans l’entreprise.
Je savais comment certaines femmes avaient été regardées.
Je savais comment certaines avaient été obligées de faire des choix qu’elles regrettaient ensuite.
Et moi…
Je savais une chose.
Je ne voulais pas franchir cette limite.
Je posai le dossier sur mon bureau.
Je regardai l’heure.
Midi trente.
Sans réfléchir.
Par réflexe.
Je pris mon téléphone.
Et j’appelai Ulrich.
Quelques secondes plus tard, sa voix répondit.
— Alexia ?
Et dès que j’entendis sa voix…
Tout ce que j’avais retenu depuis le matin remonta.
— Pourquoi tu es revenu ?
Un silence.
À l’autre bout du téléphone, Ulrich ne répondit pas immédiatement.
Je serrai le téléphone contre mon oreille.
J’étais consciente que ma voix était plus dure que d’habitude.
Mais je n’arrivais plus à retenir ce que j’avais en moi.
— Tu m’entends ?
— Oui, Alexia.
Sa voix était calme.
Comme toujours.
Et cette tranquillité m’agaçait encore plus.
— Alors réponds-moi.
Je regardai autour de moi.
Les collègues travaillaient.
Certains riaient.
D’autres discutaient.
Personne ne savait ce qui se passait dans ma tête.
— Pourquoi tu es revenu après quatre ans ?
Un silence.
— Pourquoi tu es revenu dans ma vie comme ça ?
Je baissai la voix.
— Tu m’as parlé.
Je marquai une pause.
— Tu m’as dit des choses que j’avais besoin d’entendre.
Ma gorge se serra légèrement.
— Tu m’as fait croire que les choses pouvaient changer.
Je fermai les yeux.
— Et aujourd’hui, regarde-moi.
Un souffle.
— Je suis encore au même endroit.
Ulrich resta silencieux.
Alors je continuai.
— Je ne sais même pas où tu vis, Ulrich.
Cette phrase sortit presque naturellement.
— Je ne sais pas ce que tu fais réellement ici.
Je secouai la tête.
— Tu arrives après quatre ans, tu prends une place dans mes journées, tu me redonnes confiance…
Ma voix trembla légèrement.
— Et maintenant, je me retrouve avec l’impression d’avoir cru à quelque chose qui n’existe peut-être pas.
Un silence.
Puis sa voix arriva doucement.
— Alexia.
— Quoi ?
— Où es-tu ?
Je fronçai les sourcils.
— Au travail.
— Tu es en pause ?
Je regardai l’heure.
— Oui.
Quelques secondes passèrent.
Puis il dit :
— On se voit.
Je soupirai.
— Ulrich…
— On se voit, Alexia.
Je ne répondis pas.
Mais au fond de moi, je savais déjà que j’allais accepter.
Parce que depuis un mois, ce moment était devenu presque une évidence.
Un rendez-vous que je n’avais jamais officiellement organisé.
Mais que nous avions fini par créer.
Quelques minutes plus tard, j’étais assise face à lui.
La même table.
Le même restaurant.
Le même endroit où, depuis un mois, j’avais commencé à oublier pendant quelques instants la pression de ma vie.
Ulrich me regarda.
Il ne parla pas tout de suite.
Puis il dit :
— Tu es en colère.
Je souris légèrement.
— Tu remarques ça seulement maintenant ?
Il baissa les yeux avec un petit sourire.
— Non.
Une pause.
— Je voulais simplement t’écouter avant de répondre.
Je posai mes mains sur la table.
— Tu sais pourquoi je suis en colère ?
Il attendit.
— Parce que tu es revenu.
Son regard resta posé sur moi.
— Parce qu’après quatre ans, tu es revenu comme si le temps n’avait pas existé.
Je secouai la tête.
— Tu ne sais même pas où je vis.
Un silence.
— Tu ne sais même pas comment ma vie a changé.
Je pris une inspiration.
— J’ai des enfants. J’ai Samuel. J’ai construit quelque chose pendant ton absence.
Il hocha légèrement la tête.
— Je le sais.
— Non.
Je le regardai.
— Tu ne peux pas savoir.
Ma voix était plus douce, mais toujours blessée.
— Tu n’étais pas là.
Cette phrase resta entre nous.
Ulrich baissa les yeux.
Puis je repris :
— Alors pourquoi ?
Je le fixai.
— Pourquoi revenir maintenant ?
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il répondit :
— Parce que je t’ai vue.
Je fronçai les sourcils.
— Ce n’est pas une réponse.
Il releva les yeux.
— Si.
Une pause.
— C’est une réponse.
Je secouai la tête.
— Non, Ulrich.
Il resta calme.
— Quand je t’ai revue, j’ai vu quelque chose.
Je ne dis rien.
— J’ai vu une femme qui avançait.
Il marqua une pause.
— Mais j’ai aussi vu une partie d’elle qui était fatiguée.
Son regard se posa sur moi.
— Une partie d’elle qui avait oublié certaines choses.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Quelles choses ?
Il répondit simplement :
— Ta confiance.
Un silence.
— Ta façon de croire encore en toi.
Il continua :
— Tu avais toujours cette force, Alexia.
Une pause.
— Elle était juste enfouie sous tout ce que tu avais dû porter.
Je restai silencieuse.
Ses paroles me touchaient.
Mais elles ne répondaient pas à tout.
— Et toi ?
Il me regarda.
— Quoi, moi ?
— Où est-ce que tu vis ?
Il resta silencieux une seconde.
— À l’hôtel.
Je fronçai les sourcils.
— À l’hôtel ?
Il hocha simplement la tête.
— Oui.
— Quel hôtel ?
Il répondit comme si la question était parfaitement banale :
— L’hôtel Le Pavé.
Je le regardai fixement.
— Le Pavé ?
Cette fois, ma surprise fut impossible à cacher.
— Oui.
Je laissai échapper un petit rire incrédule.
— Attends… tu vis à l’hôtel Le Pavé ?
— Oui, Alexia.
Je le dévisageai quelques secondes.
— Depuis quand ?
— Depuis mon arrivée ici.
— Depuis ton arrivée ?
— Oui.
Je me redressai légèrement sur ma chaise.
— Ça fait combien de temps que tu es ici exactement ?
— Un mois et demi environ.
Je restai bouche bée.
Un mois et demi.
À l’hôtel Le Pavé.
Je regardai Ulrich comme si je venais de découvrir une information qui ne correspondait pas du tout à l’homme que j’avais devant moi.
— Mais attends…
Je secouai la tête.
— Tu veux dire que depuis un mois et demi, tu dors à l’hôtel Le Pavé ?
— Oui.
— Tous les jours ?
Il esquissa un sourire.
— Tous les jours.
Je le regardai encore.
— Ulrich…
Je marquai une pause.
— Tu sais combien coûte une chambre a cet hôtel ?
Son sourire s’élargit légèrement.
— J’ai une petite idée.
— Une petite idée ?
Je laissai échapper un rire.
— Mais ce n’est pas un hôtel où on va passer une nuit ou deux sur un coup de tête !
Il ne répondit pas.
— Ça fait un mois et demi que tu y vis !
Je commençais à faire le calcul dans ma tête.
Même en essayant de ne pas y penser, le montant me paraissait énorme.
— Tu paies réellement une chambre là-bas depuis un mois et demi ?
— Oui.
— Et tu peux te le permettre ?
Cette fois, il me regarda avec un calme presque amusé.
— Apparemment.
Je plissai les yeux.
— Apparemment ?
Il haussa légèrement les épaules.
— Alexia, je ne dors pas gratuitement.
Je le fixai.
— Donc tu as les moyens de rester dans cet hôtel pendant des semaines ?
— Oui.
Je restai silencieuse.
Tout à coup, plusieurs détails me revinrent en mémoire.
Sa façon de s’habiller.
Sa manière de parler.
La facilité avec laquelle il se déplaçait.
Cette assurance tranquille.
Je n’avais jamais vraiment cherché à savoir comment il avait réussi sa vie pendant ces quatre années.
Je m’étais simplement dit qu’il avait changé.
Mais peut-être que je n’avais encore rien compris.
— Mais tu fais quoi exactement aujourd’hui ?
Il sourit.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que maintenant, j’ai envie de comprendre.
Il ne répondit pas immédiatement.
Je poursuivis :
— Quatre ans sans nouvelles…
Je secouai la tête.
— Et tu reviens ici, tu t’installes pendant un mois et demi dans un hôtel comme Le Pavé, comme si c’était une maison d’attente…
Il sourit doucement.
— Ce n’est qu’un hôtel.
— Pour toi, peut-être.
Je le regardai droit dans les yeux.
— Pour moi, ce n’est certainement pas « juste un hôtel ».
Il eut un petit rire.
— Tu réfléchis trop.
— Non.
Je secouai la tête.
— C’est toi qui ne m’expliques rien.
Il resta silencieux.
Et pour la première fois depuis que nous nous étions retrouvés, je commençai réellement à me demander qui était devenu Ulrich pendant ces quatre années.
Parce que l’homme assis devant moi n’était peut-être plus simplement le garçon que j’avais connu à New-Bell.
Il y avait quelque chose d’autre.
Quelque chose qu’il ne me disait pas encore.
Et son calme, face à mes questions, ne faisait qu’alimenter mon impression.
— Tu es devenu riche ou quoi ?
Il sourit.
Mais il ne répondit pas directement.
— Disons que j’ai eu quelques années pour apprendre à me débrouiller.
Je le regardai.
Cette réponse ne me satisfaisait pas.
Pas du tout.
Mais quelque chose me disait que je finirais par découvrir ce qu’il cachait.
— Pourquoi tu ne m’as jamais dit ça ?
Il sourit légèrement.
— Parce que ce n’était pas important.
Je le regardai.
— Pour moi, si.
Il resta silencieux.
Puis je baissai les yeux vers mon sac.
Le dossier était toujours là.
Le problème du jour.
Le problème qui avait déclenché toute cette colère.
Je le sortis doucement.
Je le posai devant lui.
— Voilà pourquoi je t’ai appelé.
Son regard descendit vers le dossier.
— Qu’est-ce que c’est ?
Je soufflai.
— Mon problème.
Alors je lui racontai.
Mon supérieur.
La mission.
Monsieur Goumand.
L’hôtel La Flèche.
La chambre 401.
Ma demande pour déposer le dossier à la réception.
Son refus.
Puis je lui expliquai les rumeurs.
Les histoires que tout le monde connaissait.
— Je sais comment ça fonctionne dans cette entreprise.
Je baissai la voix.
— Quand une femme est envoyée seule dans une chambre d’hôtel pour remettre un dossier à un homme important…
Je secouai la tête.
— Les gens parlent.
Un silence.
— Et certaines femmes qui ont refusé ce genre de choses ont eu des problèmes après.
Je regardai Ulrich.
— Moi, je ne peux pas faire ça.
Ma voix devint ferme.
— Ça va contre mes principes.
Je pris une inspiration.
— Je préfère perdre mon travail.
Une pause.
— D’ailleurs, j’avais déjà prévu de partir en vacances.
Il m’écoutait.
— Avec Samuel et Naëlle, on doit aller à Yaoundé.
Je rangeai doucement mes affaires.
— On attend juste la remise de bulletin avant de partir.
Ulrich resta silencieux quelques secondes.
Puis il dit :
— Alexia.
Je levai les yeux.
— Calme-toi.
Je soupirai.
— Tu crois que c’est facile ?
Il secoua la tête.
— Non.
Une pause.
— Mais tu es déjà en train d’imaginer la fin avant même d’avoir essayé.
Je ne répondis pas.
Il posa son regard sur le dossier.
— Tu vas aller à l’hôtel.
Je le regardai immédiatement.
— Non.
Il resta calme.
— Si.
— Ulrich…
— Écoute-moi.
Sa voix était douce mais ferme.
— Tu vas aller à l’hôtel.
Je restai silencieuse.
— Tu vas demander monsieur Goumand à la réception.
Il continua :
— Tu lui diras que tu es venue remettre un dossier professionnel.
— Et s’il me demande de monter ?
Il répondit sans hésiter :
— Tu refuses.
Un silence.
— Tu lui expliques que tu peux lui remettre le dossier à la réception.
Il marqua une pause.
— Soit il descend.
— Et s’il refuse ?
— Alors tu laisses le dossier à la réceptionniste.
Je le regardai.
C’était simple.
Évident.
Et pourtant, dans ma peur, je n’y avais pas pensé.
Je pris une inspiration.
Puis je me levai.
— Je dois y aller.
Ulrich se leva aussi.
Je pris mon sac.
Je pris le dossier.
Avant de partir, je me retournai.
Il me regardait.
— Alexia.
— Oui ?
Il hésita une seconde.
Puis il sourit légèrement.
— Prépare-toi.
Je fronçai les sourcils.
— Pour quoi ?
Son regard était étrange.
Pas inquiet.
Pas inquiet du tout.
Comme s’il savait quelque chose que moi j’ignorais.
— Parce que tu n’es pas prête pour ce qui arrive.
Je restai immobile.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il sourit.
— Ça veut dire que parfois, on croit être au bord de la fin…
Une pause.
— Alors qu’en réalité, on est juste au début de quelque chose.
Je secouai la tête.
— Tu parles toujours comme si tu savais tout.
Il répondit doucement :
— Non.
Il me regarda.
— Je sais seulement que tu vas être surprise.
Je partis sans répondre.
Mais ses paroles restèrent dans ma tête.
Quelques minutes plus tard, je prenais la direction de l’hôtel La Flèche.
Le dossier dans les mains.
La peur dans le ventre.
Sans savoir que cette journée n’allait pas détruire mon avenir.
Elle allait simplement changer la direction de ma vie.
L’hôtel La Flèche se dressait devant moi.
Je restai quelques secondes dans le taxi avant de descendre.
Le dossier était posé sur mes genoux.
Je le regardai comme s’il pesait beaucoup plus lourd qu’un simple ensemble de documents.
Parce qu’en réalité…
Ce n’était pas seulement un dossier.
C’était un choix.
Un choix entre garder mon emploi et rester fidèle à moi-même.
Je repensai aux paroles d’Ulrich.
« Tu vas à la réception. »
« Tu ne montes pas si tu ne veux pas. »
« Tu protèges tes limites. »
Je pris une inspiration.
Puis je descendis du taxi.
À l’intérieur de l’hôtel, tout semblait calme.
Les clients passaient.
Les employés travaillaient.
Personne ne savait ce qui se jouait dans ma tête.
Je m’approchai de la réception.
— Bonjour.
La réceptionniste me sourit.
— Bonjour madame.
Je serrai légèrement le dossier.
— Je voudrais voir monsieur Goumand.
Elle consulta rapidement son ordinateur.
— Vous avez un rendez-vous ?
Je pris une seconde avant de répondre.
— Je suis venue lui remettre un dossier professionnel.
Elle hocha la tête.
Puis elle appela quelqu’un.
Quelques minutes plus tard, une voix répondit au téléphone.
Elle raccrocha.
— Monsieur Goumand vous attend.
Mon cœur accéléra.
— À quel étage ?
Elle me regarda.
— Il est dans sa chambre.
Une seconde.
Je sentis mon ancienne peur revenir.
La chambre.
L’étage.
La porte fermée.
Cette situation que je voulais éviter.
Mais je restai immobile.
Puis je répondis calmement :
— Je vais attendre ici.
La réceptionniste parut surprise.
— Pardon ?
— Je préfère lui remettre le dossier ici.
Un silence.
— S’il souhaite le récupérer, il peut descendre.
Je venais de prononcer exactement les mots qu’Ulrich m’avait conseillés.
Et à cet instant, je compris quelque chose.
Le courage n’était pas de ne jamais avoir peur.
Le courage, c’était d’avancer malgré la peur.
Quelques minutes passèrent.
Puis un homme descendit.
Monsieur Goumand.
Il me regarda avec un léger étonnement.
— Madame Essimbi ?
— Oui monsieur.
Je lui tendis le dossier.
— Je suis venue vous remettre les documents demandés.
Il prit le dossier.
Son regard resta posé sur moi quelques secondes.
Puis il hocha simplement la tête.
— Très bien.
Rien de plus.
Pas de remarque.
Pas de demande.
Pas d’insistance.
Juste un dossier remis.
Je sortis de l’hôtel avec une sensation étrange.
Comme si je venais de gagner une bataille que personne d’autre ne connaissait.
Mais au fond de moi…
Je savais aussi une chose.
Je venais peut-être de perdre mon travail.
Parce que je n’avais pas suivi exactement les instructions de mon supérieur.
Je rentrai chez moi avec cette pensée.
Quand j’arrivai à la maison, la voix de ma fille me firent oublier pendant quelques instants le poids de cette journée.
Je poussai la porte.
— Maman !
Le sourire de ma fille suffit à effacer une partie de mes inquiétudes.
Je l’ai pris dans mes bras.
Je l’écoutai raconter leur journée.
Je souris.
Je répondis.
Je fis comme si tout allait bien.
Parce que parfois…
On porte des inquiétudes que l’on refuse de déposer devant ceux qu’on aime.
Plus tard dans la soirée, Samuel rentra.
Je restai naturelle avec lui.
Je ne voulais pas transformer cette maison en lieu d’angoisse.
Je voulais simplement profiter de ce moment.
De ma famille.
De cette tranquillité.
Mais dans un coin de ma tête, une question restait présente.
Lundi.
Qu’allait-il se passer lundi ?
Le week-end passa rapidement.
Trop rapidement.
Et le lundi matin arriva.
Je retournai au travail avec une boule dans le ventre.
Dès mon arrivée, je remarquai quelque chose d’étrange.
Une collègue s’approcha de moi.
— Alexia ?
Je me retournai.
— Oui ?
— Tu es attendue en salle de réunion.
Mon cœur se serra.
— Maintenant ?
Elle hocha la tête.
Je regardai le couloir.
Puis la salle de réunion.
Et immédiatement, mon esprit construisit le pire scénario.
C’était fini.
Je le savais.
J’avais refusé.
J’avais désobéi.
Ils avaient trouvé une raison.
Je marchai jusqu’à la salle de réunion.
Chaque pas semblait plus lourd que le précédent.
J’ouvris la porte.
Et je m’arrêtai.
Toutes les personnes importantes de l’entreprise étaient présentes.
Les cadres.
Les responsables.
Les dirigeants.
Et parmi eux…
Certains hommes qui, dans le passé, m’avaient fait des propositions que j’avais refusées.
Des hommes dont les regards avaient parfois dépassé les limites.
Mais il y avait aussi les deux femmes cadres.
Celles qui, elles aussi, m’avaient déjà approchée d’une autre manière.
Celles à qui j’avais dit non.
Je regardai cette assemblée.
Et une seule pensée traversa mon esprit.
C’est terminé.
Ils vont me renvoyer.
Je m’avançai.
Je m’assis.
Quelques secondes de silence passèrent.
Puis l’un des responsables prit la parole.
— Madame Essimbi.
Je relevai les yeux.
— Savez-vous pourquoi vous êtes ici ?
Mon cœur battait rapidement.
Je savais ce que je pensais.
Mais je ne voulais pas le dire.
— Non monsieur.
Il me regarda.
— Vous n’avez aucune idée de la raison de cette réunion ?
Je secouai doucement la tête.
— Non.
Une pause.
— Je ne saurais pas deviner.
Un silence.
Puis il sourit légèrement.
Et cette phrase changea tout.
— Pourtant, nous pensions que vous auriez peut-être compris.
Je restai immobile.
Puis il ouvrit un dossier posé devant lui.
— Madame Alexia Essimbi…
Mon souffle se bloqua.
— Nous avons le plaisir de vous annoncer votre promotion.
Pendant une seconde, je crus avoir mal entendu.
Je restai immobile.
Puis le responsable poursuivit :
— Votre travail, votre sérieux, votre engagement et surtout votre intégrité ont été remarqués au cours des derniers mois.
Il referma lentement le dossier posé devant lui.
— À compter de ce jour, vous occupez officiellement un nouveau poste au sein de l’entreprise. Votre salaire sera également réévalué en conséquence.
Je ne trouvais toujours pas les mots.
Une promotion.
Moi ?
Après ce qui s’était passé vendredi ?
Je regardai autour de moi, complètement perdue.
Et soudain, toutes les personnes présentes se levèrent.
Toute l’assemblée.
Les cadres, les responsables, les dirigeants…
Même ceux dont j’avais autrefois refusé les avances.
Même les deux femmes cadres avec lesquelles j’avais déjà eu des situations difficiles.
Tous étaient debout.
Et ils se mirent à m’applaudir.
Les applaudissements remplirent la salle.
Je restai assise quelques secondes, incapable de réagir.
Je regardais ces visages autour de moi.
Quelques secondes auparavant, j’étais entrée dans cette pièce en pensant qu’on allait m’annoncer mon licenciement.
J’étais persuadée que ma décision de vendredi allait me coûter mon emploi.
Et maintenant…
Tout le monde était debout pour m’applaudir.
Je finis par me lever à mon tour.
Je souris maladroitement.
— Merci…
Ma voix était presque inaudible.
Les applaudissements continuèrent.
Je ne comprenais toujours pas.
Puis, au milieu de cette scène, une phrase me revint brusquement à l’esprit.
Les paroles d’Ulrich.
Celles qu’il m’avait dites quelques heures plus tôt, au restaurant.
« Tu n’es pas prête pour ce qui va arriver. »
Puis il avait ajouté que de grandes choses m’attendaient.
Que je n’étais pas encore consciente de ce qui allait bientôt m’arriver.
À cet instant, un frisson parcourut mon corps.
Je regardai autour de moi.
Et pour la première fois…
Je me demandai si Ulrich n’avait pas simplement voulu me rassurer.
Peut-être avait-il vu juste.
Je croyais être au bord de ma chute.
Alors qu’en réalité…
J’étais peut-être à l’entrée d’une nouvelle vie.
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 27 — Une vie qui change
Je sortis de l’entreprise avec une sensation étrange.
Je venais d’obtenir une promotion.
Pas une petite modification de poste.
Pas une simple augmentation.
Une véritable promotion.
Responsable Qualité et Environnement.
Je marchais jusqu’au taxi avec mon sac à la main, encore incapable de réaliser ce qui venait de se passer.
Mon nouveau salaire allait être largement supérieur à celui que je percevais jusque-là.
Mes responsabilités allaient augmenter.
Je devrais superviser certaines activités, participer à des contrôles, effectuer des déplacements professionnels, assister à des séminaires et, plus tard, effectuer des missions dans différentes régions du pays.
On m’avait même parlé d’une voiture de service qui pourrait être mise à ma disposition pour mes déplacements professionnels.
Et pourtant…
Ce n’était pas tout cela qui occupait mon esprit.
Une seule chose revenait.
Les paroles d’Ulrich.
« Tu n’es pas prête pour ce qui va arriver. »
Je fermai les yeux quelques secondes.
Puis une autre phrase me revint.
« De grandes choses t’attendent. »
Je les avais entendues tellement de fois que je n’y faisais presque plus attention.
Mais aujourd’hui…
Elles prenaient un autre sens.
Je me redressai.
— Comment est-ce que tu pouvais savoir ?
Je ne savais pas pourquoi cette question me préoccupait autant.
Après tout, il pouvait simplement avoir voulu me rassurer.
Il pouvait avoir parlé au hasard.
Mais maintenant que les événements lui donnaient presque raison…
Je commençais à douter.
Et depuis que j’avais découvert son nouveau train de vie, mes interrogations étaient encore plus nombreuses.
L’hôtel Le Pavé.
Un mois et demi qu’il y vivait.
Un hôtel que je savais loin d’être accessible à n’importe qui.
Il avait les moyens de s’y installer pendant des semaines sans même sembler s’en inquiéter.
Il avait changé.
Beaucoup.
Et je ne savais toujours pas jusqu’où.
Quand j’arrivai à la maison, Samuel était là.
Il me regarda entrer.
— Alors ?
Je posai mon sac.
Je souris.
— J’ai une bonne nouvelle.
Il se redressa.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je m’approchai de lui.
— J’ai été promue.
Il resta quelques secondes silencieux.
— Promue ?
Je hochai la tête.
— Oui.
— À quel poste ?
Je pris une inspiration.
— Responsable Qualité et Environnement.
Son visage s’illumina immédiatement.
— Alexia !
Il vint vers moi et me prit dans ses bras.
Je me mis à rire.
— Félicitations !
— Merci.
— Je suis fier de toi.
Je souris.
— Moi-même, je n’arrive pas encore à réaliser.
Il recula légèrement.
— Et ça change quoi exactement ?
Je lui expliquai tout.
Le nouveau poste.
Les responsabilités.
Les missions.
Les déplacements.
Les séminaires.
Le nouveau salaire.
La possibilité d’avoir une voiture de service.
Et surtout, mon nouveau bureau et la secrétaire qui devait m’assister.
Samuel m’écoutait avec attention.
Puis il sourit.
— Donc maintenant, madame Ilumbu devient une grande responsable.
Depuis notre mariage, j’avais pris le nom de famille de Samuel : Ilumbu était désormais mon nom de mariage. Pourtant, l’entendre ainsi dans sa bouche me faisait encore sourire.
Je lui donnai une petite tape sur le bras.
— Arrête.
Il rit.
— Mais c’est une très bonne nouvelle.
Je m’assis.
— Ils m’ont donné une semaine pour réfléchir avant de confirmer officiellement mon acceptation.
Samuel me regarda.
— Et tu vas accepter ?
Je n’hésitai presque pas.
— Oui.
Il sourit.
— Alors pourquoi attendre ?
Je réfléchis quelques secondes.
Puis une idée me traversa l’esprit.
Je regardai Samuel.
— Et si on partait à Yaoundé ?
Il fronça les sourcils.
— Maintenant ?
— Oui.
— Mais on avait prévu d’attendre la remise des bulletins.
Je hochai la tête.
— Je sais… mais en ce moment-là il ne pourra plus avoir des vacances pour moi
Je marquai une pause.
—Je peux récupérer le bulletin plus tard.
Samuel me regarda.
— Tu veux avancer les vacances ?
— Oui.
Je souris.
— J’ai une semaine devant moi. L’entreprise veut simplement que je confirme ma décision. Je sais déjà ce que je vais répondre.
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis son visage s’éclaira.
— Tu veux aller fêter ta promotion avec ta famille ?
Je souris.
— Exactement.
Il réfléchit.
Puis il hocha la tête.
— Alors allons-y.
Il me prit doucement dans ses bras.
— Alors on va célébrer la promotion de Madame Ilumbu comme il se doit.
Je ris.
— Tu recommences avec « Madame Ilumbu ».
— Maintenant que tu es responsable, il faut bien que je m’habitue.
Je secouai la tête en souriant.
Mais au fond de moi, quelque chose venait de changer.
Quelques heures auparavant, je ne savais même pas ce que serait mon avenir professionnel.
Et maintenant, une nouvelle porte venait de s’ouvrir.
Je n’avais plus qu’une semaine avant de confirmer mon choix.
Une semaine que j’allais finalement passer auprès de ma famille.
Sans savoir encore que, derrière cette apparente tranquillité, une autre partie de ma vie était déjà en train de se mettre en mouvement.
Ce soir-là, après le dîner, je pris mon téléphone.
Je voulais annoncer la nouvelle moi-même.
D’abord, j’appelai ma mère.
Dès qu’elle entendit ma voix, elle comprit que j’avais quelque chose à lui dire.
— Maman, j’ai été promue.
Un silence.
Puis sa voix explosa de joie.
— Quoi ?
Je ris.
— Je suis devenue Responsable Qualité et Environnement.
Elle me félicita longuement.
Sa voix était remplie de fierté.
Après elle, j’appelai mes sœurs.
Je leur annonçai la nouvelle une par une.
Les réactions furent immédiates.
Des cris.
Des félicitations.
Des plaisanteries.
Elles voulaient déjà tout savoir sur le salaire, le bureau, les responsabilités et les avantages du poste.
Je riais tellement que j’en oubliai presque mes inquiétudes.
Puis j’appelai Mélissa.
— Maman, tu es sérieuse ?
— Oui.
— Félicitations !
— Merci ma chérie.
Elle était heureuse pour moi.
Je lui expliquai que nous allions probablement venir à Yaoundé quelques jours pour célébrer ensemble.
Enfin, je pris le temps d’appeler Tata Madeleine.
Elle se trouvait toujours au village, où elle s’était retirée quelque temps pour se soigner et se reposer.
Quand je lui annonçai la nouvelle, sa voix devint immédiatement chaleureuse.
— Je savais que tu finirais par y arriver.
Je souris.
— Merci, Tata.
— Tu dois être fière de toi.
— Je le suis.
Je lui expliquai ensuite que nous avions décidé d’avancer les vacances et de venir passer quelques jours à Yaoundé.
Elle approuva immédiatement.
— Venez. On va célébrer ça ensemble.
Je raccrochai avec le sourire.
Cette fois, toute ma famille proche était au courant.
Le lendemain matin, je rappelai ma mère.
— Maman ?
— Oui ?
— Nous arrivons demain.
Elle rit.
— Déjà ?
— Oui. Samuel, Naëlle et moi.
— Très bien. Je vais prévenir tes sœurs.
Je souris.
— Elles sont déjà au courant.
— Alors je vais leur dire de venir.
— Oui.
Je raccrochai.
Puis je contactai mes sœurs pour confirmer notre arrivée.
J’appelai également Mélissa.
Et Tata Madeleine fut prévenue elle aussi.
Cette fois, ce n’était plus une simple annonce.
Nous allions réellement nous retrouver.
Nous allions célébrer ensemble.
Le lendemain, nous préparâmes rapidement nos affaires.
Naëlle était particulièrement heureuse.
Elle avait parfaitement compris une chose :
Nous partions à Yaoundé.
Les vacances commençaient plus tôt que prévu.
Avant de quitter Bafoussam, je pris mon téléphone.
Je regardai le nom d’Ulrich.
Je restai quelques secondes immobile.
Je savais que je lui devais des explications.
Et lui aussi m’en devait.
Mais pas maintenant.
J’écrivis simplement :
« Je pars à Yaoundé avec ma famille. Quand je reviendrai, il faudra qu’on parle. J’ai beaucoup de questions. »
J’envoyai le message.
Quelques minutes plus tard, sa réponse arriva.
« D’accord. Profite de ta famille. On parlera à ton retour. »
Je regardai l’écran.
Rien d’autre.
Je rangeai mon téléphone.
Puis nous prîmes la route.
Yaoundé nous accueillit avec cette agitation familière que je connaissais depuis toujours.
À peine arrivés, ma mère nous reçut avec une joie immense.
Mes sœurs étaient là elles aussi.
Mélissa arriva peu après.
Nous nous retrouvâmes tous ensemble.
La nouvelle fut célébrée comme il se devait.
Ma mère était fière.
Mes sœurs me taquinaient déjà sur mon nouveau statut.
Mélissa était heureuse pour moi.
Samuel partageait ma joie.
Et Naëlle profitait simplement de ces vacances improvisées.
Pendant plusieurs jours, je retrouvai quelque chose que j’avais presque oublié.
La tranquillité.
La famille.
Les conversations tardives.
Les repas ensemble.
Les rires.
Les souvenirs.
Je passai du temps avec ma mère.
Avec mes sœurs.
Avec Mélissa.
Je profitai de Samuel.
Je profitai de Naëlle.
Et pendant toute cette semaine…
Je ne vis pas Ulrich.
Pas une seule fois.
Je ne l’appelai pas.
Il ne me proposa pas de rendez-vous.
Il respectait ce que je lui avais demandé.
Et paradoxalement, cette distance me faisait davantage penser à lui.
Parfois, le soir, lorsque tout le monde dormait, je prenais mon téléphone.
Je regardais son nom.
Puis je reposais l’appareil.
Je savais qu’à mon retour, nous devrions parler.
Et cette conversation me faisait presque peur.
Parce que je ne voulais pas seulement lui demander comment il avait su.
Je voulais comprendre qui il était devenu.
La semaine passa rapidement.
Trop rapidement.
Il fallut rentrer à Bafoussam.
Samuel et Naëlle restèrent encore à Yaoundé pour poursuivre leurs vacances.
Je devais, moi, reprendre le travail.
Je les embrassai avant de partir.
— Prenez soin de vous.
Samuel sourit.
— Toi aussi.
Naëlle me serra dans ses bras.
— Maman, tu vas revenir quand ?
— Très vite.
Je l’embrassai sur le front.
Puis je pris la route.
Cette fois, je voyageais seule.
Mais je n’étais plus la même femme qu’une semaine auparavant.
J’avais accepté une nouvelle vie.
Et je devais maintenant l’assumer.
Lorsque je retournai à l’entreprise, je compris immédiatement que ma place avait changé.
Dès mon arrivée, les regards furent différents.
Les salutations aussi.
— Bonjour madame Essimbi.
— Bonjour.
— Félicitations encore pour votre promotion.
— Merci.
Les hommes qui, quelques semaines auparavant, se permettaient certaines avances avaient complètement changé de comportement.
Ils étaient devenus polis.
Respectueux.
Presque trop prudents.
Même ceux qui avaient autrefois insisté malgré mes refus avaient compris qu’une nouvelle limite venait d’être tracée.
Les deux femmes cadres avec lesquelles j’avais connu certaines situations difficiles se comportaient elles aussi différemment.
Plus de petites remarques.
Plus de regards hostiles.
Plus de comportements déplacés.
Je traversai les couloirs avec une sensation étrange.
J’avais l’impression d’être entrée dans une nouvelle entreprise.
Pourtant, les murs étaient les mêmes.
Les bureaux étaient les mêmes.
Les personnes étaient les mêmes.
Mais moi…
J’avais changé de place.
Mon nouveau bureau était beaucoup plus grand que l’ancien.
Une secrétaire m’attendait déjà.
Elle se leva lorsque j’entrai.
— Bonjour madame Essimbi.
— Bonjour.
— Je suis votre secrétaire. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis à votre disposition.
Je souris.
— Merci.
Je regardai mon bureau.
Je passai lentement la main sur le dossier posé devant moi.
Responsable Qualité et Environnement.
C’était réel.
Quelques jours auparavant, je me demandais encore quel serait mon avenir professionnel.
Et maintenant, j’avais mon propre bureau.
Une secrétaire.
Un salaire considérablement augmenté.
De nouvelles responsabilités.
Et une voiture de service dont l’entreprise finalisait les modalités de mise à disposition.
Je m’assis.
Je soufflai.
Puis je souris.
Je devais reconnaître une chose.
J’étais heureuse.
Très heureuse.
Les premiers jours furent chargés.
Je découvris mes nouvelles fonctions.
Je participai à des réunions.
Je reçus des dossiers.
Je rencontrai certaines personnes que je ne connaissais pas encore.
On me présenta les missions à venir.
Je compris rapidement que ce poste allait m’obliger à beaucoup voyager.
Bientôt, je devrais me déplacer dans différentes régions du pays.
Certains séminaires étaient même prévus à l’extérieur.
Ma vie allait changer.
Mais au milieu de tout cela…
Il y avait toujours cette question.
Ulrich.
Je ne l’avais pas oublié.
Je n’avais pas oublié notre dernière conversation.
Je n’avais pas oublié l’hôtel.
Je n’avais pas oublié sa manière de parler.
Et surtout…
Je n’avais pas oublié sa prédiction.
Ce jour-là, à l’heure de ma pause, je regardai mon téléphone.
Je savais que c’était le moment.
Je composai son numéro.
Il décrocha rapidement.
— Alexia ?
— Oui.
Je regardai autour de moi.
Puis je dis :
— Est-ce qu’on peut se voir ?
Il ne demanda pas pourquoi.
— À l’endroit habituel ?
— Oui.
— D’accord.
Je souris légèrement.
— j’y serai dans quinze minutes…
— ok sans faute.
Je raccrochai.
Je restai quelques secondes immobile.
Puis je pris mon sac.
Cette fois, je n’allais pas simplement déjeuner avec lui.
Je voulais des réponses.
Je voulais savoir pourquoi il avait parlé comme s’il savait.
Je voulais comprendre ce qu’il avait réellement fait pendant ces quatre années.
Et surtout…
Je voulais savoir si ma promotion était réellement le fruit de mon travail.
Ou si Ulrich avait quelque chose à voir avec tout cela.
Je quittai mon nouveau bureau.
Pour la première fois depuis son retour dans ma vie, j’allais enfin lui demander directement :
Qui es-tu devenu, Ulrich ?
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 28 — Celui qui savait
Je l’attendais à notre endroit habituel.
La même table.
La même ambiance tranquille.
Mais ce jour-là, je n’étais pas venue pour oublier mes problèmes.
J’étais venue chercher des réponses.
Lorsque je le vis entrer dans le restaurant, il me repéra immédiatement. Un sourire apparut sur son visage tandis qu’il s’approchait de moi.
— Tu es trop belle aujourd’hui…
Je ne répondis pas.
Il tira la chaise en face de moi.
— Quand tu es belle comme ça, tu ne veux même pas me saluer ?
Je continuai simplement à le regarder.
Je savais ce que je voulais.
Et cette fois, je ne comptais pas me laisser distraire.
Il finit par s’asseoir.
Son sourire s’effaça légèrement.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je pris une inspiration.
— Je suis venue pour parler.
— Je vois ça.
Tu ne veux même pas commencer par me dire bonjour correctement ?
Je le fixai.
— Bonjour.
Il éclata doucement de rire.
— Voilà.
Puis il me regarda.
— Maintenant, on peut parler.
— Non, Ulrich. Cette fois, je veux vraiment parler.
Il attendit.
— Je veux savoir qui tu es.
Il resta silencieux.
Je connaissais déjà cette expression sur son visage. C’était celle qu’il prenait chaque fois qu’une question s’approchait trop près de quelque chose qu’il ne voulait pas révéler.
— Alexia…
— Non.
Je secouai doucement la tête.
— Ne fais pas ça.
— Faire quoi ?
— Détourner la conversation.
Il esquissa un sourire.
— Je ne détourne rien.
— Si.
Je me penchai légèrement vers lui.
— La dernière fois que je t’ai demandé qui tu étais, tu m’as parlé de moi. Tu m’as expliqué que j’avais oublié qui j’étais, que je devais reprendre confiance, que je méritais mieux…
Je marquai une pause.
— Aujourd’hui, ce n’est pas moi qui t’intéresse.
Je le fixai.
— Aujourd’hui, c’est toi qui m’intéresses.
Il ne répondit pas.
— Je veux savoir qui tu es. D’où tu viens. Comment tu as fait pour arriver là où tu es aujourd’hui. Pourquoi tu savais certaines choses sur moi avant même que je te les raconte.
Je sentis ma voix devenir plus ferme.
— Et surtout, je veux comprendre pourquoi, depuis que tu es revenu dans ma vie, j’ai l’impression que tout change autour de moi.
Il prit son verre.
— Tu as beaucoup de questions.
— Oui.
— Et tu veux les réponses maintenant ?
— Exactement.
Il me regarda quelques secondes.
Puis il demanda :
— Qu’est-ce qui a changé chez toi ?
Je compris immédiatement où il voulait en venir.
— Mon statut.
Il fronça légèrement les sourcils.
— Ton statut ?
— Oui.
— Comment ça ?
Je secouai la tête.
— Ce n’est pas le sujet.
Il me regarda avec curiosité.
— Tu as donc davantage de temps ?
— Beaucoup plus.
— Pourquoi ?
Je souris légèrement.
— Raconte-moi ton histoire.
Il resta silencieux.
— Je suis sérieuse, Ulrich.
Je posai mes mains sur la table.
— Tu vas me raconter ton histoire. Ensuite, si tu veux savoir ce qui a changé dans ma vie, je te raconterai tout.
Je le regardai sans parler.
Cette fois, je voulais qu’il aille jusqu’au bout.
Je ne voulais plus de phrases mystérieuses. Plus de sourires qui semblaient cacher quelque chose. Plus de réponses à moitié.
Je voulais savoir.
Qui était réellement Ulrich ?
Il prit quelques secondes avant de commencer.
Puis son regard se posa sur moi.
— Tu te souviens du moment où tu as coupé les ponts avec moi ?
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Oui.
Il marqua une pause.
— Environ un mois après que tu m’as bloqué, j’ai rencontré quelqu’un.
Je le regardai attentivement.
— Tu te souviens de Maman Marguerite ?
Le nom me disait quelque chose.
Je réfléchis quelques secondes.
— Maman Marguerite…
— Oui. La dame que tu voyais souvent rentrer du marché avec deux pousses tellement chargées qu’on avait parfois du mal à les pousser.
Je souris légèrement.
— Ah oui…
Je me souvenais maintenant.
Elle faisait toujours des courses impressionnantes.
Pourtant, elle vivait seule.
— C’est elle, poursuivit Ulrich. Un jour, je l’ai aidée à rentrer chez elle comme je le faisais parfois avec certaines personnes du quartier.
Il s’installa plus confortablement.
— Ce jour-là, elle m’a demandé de rester un moment.
Je ne dis rien.
— Elle m’a posé plusieurs questions. Elle voulait savoir ce que j’avais étudié, ce que je savais faire, pourquoi je ne travaillais pas.
Il eut un petit sourire.
— Je lui ai expliqué que j’avais une licence professionnelle en réseau informatique, mais que malgré mes diplômes, je ne trouvais pas de travail.
Il baissa légèrement les yeux.
— Elle m’a alors parlé de son fils.
Je l’écoutais toujours.
— Son fils travaillait dans le bois. Il avait besoin de quelqu’un de confiance pour accompagner ses chauffeurs, suivre certaines opérations en forêt, gérer certaines petites choses sur le terrain.
Il haussa légèrement les épaules.
— Elle m’a proposé de me présenter à lui.
— Une semaine plus tard, elle m’a présenté à son fils. Il s’appelait Luc.
Je ne connaissais pas cet homme.
Je n’en avais jamais entendu parler.
Ulrich continua :
— Luc était méfiant au début. Il ne me connaissait pas. Mais Maman Marguerite lui avait tellement parlé de moi qu’il a accepté de me donner une chance.
Il marqua une pause.
— J’ai commencé immédiatement.
Son regard se perdit quelques secondes.
— Pendant les premiers mois, je faisais exactement ce qu’on m’avait demandé. J’accompagnais les chauffeurs. Je partais en forêt. Je suivais les chargements. Je rentrais tard.
Il sourit légèrement.
— Ce n’était pas le travail dont j’avais rêvé après mes études.
Je souris à mon tour.
— Mais tu avais enfin un travail.
— Exactement.
Il reprit :
— Et puis, avec le temps, Luc a commencé à me faire confiance.
Sa voix changea légèrement.
— C’est là que les choses ont commencé à changer.
Je ne l’interrompis pas.
— Au début, je ne faisais que l’accompagner dans ses déplacements. Mais peu à peu, il m’a impliqué dans d’autres activités.
Il s’arrêta.
— L’or.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— L’or ?
Il hocha la tête.
— Luc ne travaillait pas uniquement dans le bois. Il avait aussi des activités liées à l’exploitation aurifère.
Il regarda son verre.
— C’est comme ça que j’ai commencé à découvrir les mines.
Sa voix était devenue plus posée.
— Au début, je ne comprenais pas grand-chose. J’observais. J’apprenais. Je suivais Luc.
Puis il ajouta :
— Et plus le temps passait, plus il me faisait confiance.
Je l’écoutais attentivement.
— Après plusieurs mois, il a commencé à me donner une petite part de certaines opérations.
Il eut un sourire.
— Parfois, il me donnait même quelques morceaux d’or.
Je restai silencieuse.
— Rien d’extraordinaire au début, continua-t-il. Mais suffisamment pour comprendre que je venais d’entrer dans un monde qui pouvait rapporter beaucoup plus que ce que j’avais imaginé.
Il se tut quelques secondes.
— J’ai travaillé avec lui pendant deux ans et demi.
Je relevai légèrement les yeux.
— Et je me suis fait beaucoup d’argent.
Deux ans et demi.
Je calculai machinalement.
Cela signifiait qu’une grande partie du temps qui avait suivi notre séparation s’était écoulée pendant qu’il travaillait là-bas.
— Deux ans et demi ?
— Oui.
Il hocha lentement la tête.
— Deux ans et demi.
Puis son expression changea.
— Jusqu’au jour où tout s’est arrêté.
Je fronçai les sourcils.
— Comment ça ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Il regarda simplement devant lui.
— Je revenais d’un voyage en forêt.
Sa voix était devenue plus basse.
— J’étais dans le même camion que d’habitude.
Un silence.
— Et puis…
Il s’interrompit.
Je sentis quelque chose changer dans l’atmosphère.
— Et puis quoi ?
Ulrich releva les yeux vers moi.
— Il y a des voyages dont on revient avec quelque chose.
Il marqua une pause.
— Et il y en a d’autres dont on ne revient jamais vraiment.
Je ne dis rien.
— Ce voyage-là a été le dernier.
Un frisson me parcourut.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il resta silencieux quelques secondes.
— Un accident.
Le mot tomba simplement.
Sans explication.
Sans détails.
— Quel genre d’accident ?
Il détourna légèrement le regard.
— Un accident suffisamment grave pour que personne ne puisse vraiment raconter ce qui s’est passé.
Je le fixai.
— Tout s’est arrêté.
Sa réponse était étrange.
— Je ne saurai te dire ce qui s’est passe je n’ai rien ressenti
— Je ne me souviens de rien jusqu’a mon réveil
Je voulais parler, mais ma voix resta bloquée .
Quelque chose, dans ses mots, me glaçait sans que je ne sache pourquoi.
Il me fixa.
Pendant une seconde, j’eus l’impression qu’il venait de dire quelque chose qu’il n’aurait pas dû dire.
Mais il reprit immédiatement :
— C’est compliqué.
Je ne répondis pas.
Il continua :
— Après ça, mon histoire avec Luc s’est arrêtée.
Il parlait maintenant comme quelqu’un qui racontait la vie d’un autre.
— Et pendant tout ce temps, toi, tu avais continué ta vie.
Je baissai les yeux.
Il avait raison.
J’avais quitté Douala.
J’étais partie à Bafoussam.
J’avais construit une autre vie.
J’avais connu Samuel.
J’avais eu mes enfants.
J’avais travaillé.
J’avais essayé d’oublier.
Et pourtant…
Un jour, quatre ans après notre séparation, je l’avais retrouvé.
À Bafoussam.
Je relevai lentement les yeux.
— Et Bafoussam ?
Ulrich sourit légèrement.
— Après cette période, il y avait une autre histoire.
Il m’expliqua qu’un ami à lui avait hérité d’un terrain appartenant à son père, un ancien journaliste qui avait travaillé à Radio Bafoussam des décennies auparavant.
Le terrain était resté inexploité pendant des années.
— Mon ami voulait y construire quelque chose, expliqua Ulrich. Nous sommes donc venus à Bafoussam pour étudier le projet.
Je l’écoutais.
— Et c’est là que je t’ai vue.
Je restai immobile.
— Après tout ce temps ?
— Après tout ce temps.
Il sourit.
— Je n’avais pas prévu de rester à Bafoussam.
Je le regardai.
— Mais tu es resté.
— Oui.
— Pourquoi ?
Son sourire s’élargit légèrement.
— Parce que je t’ai retrouvée.
Je secouai la tête.
— Ça ne répond toujours pas à la question que je me pose.
— Laquelle ?
Je le fixai droit dans les yeux.
— Qui es-tu réellement, Ulrich ?
Cette fois, il ne répondit pas immédiatement.
Il prit son verre.
Puis il dit :
— Peut-être que la vraie question n’est pas de savoir qui je suis.
— Alors quoi ?
— Pourquoi je suis revenu dans ta vie.
Je restai silencieuse.
Il poursuivit doucement :
— Et pourquoi, depuis que je suis là, certaines choses commencent à changer autour de toi.
Je pensai immédiatement à ma promotion.
À ses paroles.
À cette étrange façon qu’il avait de parler de mon avenir comme s’il connaissait déjà ce qui allait arriver.
Je pris une inspiration.
— Justement.
Il me regarda.
— Tu m’as parlé de changement. Tu m’as dit que les choses allaient évoluer. Et maintenant…
Je m’arrêtai.
— Maintenant, tout ce que tu m’avais annoncé commence à se réaliser.
Il sourit.
— Je sais.
— Comment ?
Il ne répondit pas.
— Comment tu savais ?
Il resta silencieux.
Puis il dit simplement :
— Parce que certaines choses ne sont pas difficiles à voir quand on regarde quelqu’un avec suffisamment d’attention.
Je secouai la tête.
— Non.
Je me penchai légèrement vers lui.
— Ce n’est pas suffisant.
Il sourit.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
Je le regardai.
— Est-ce que c’est ça qui te donne tes… pouvoirs ?
Il haussa un sourcil.
— Mes pouvoirs ?
— Oui.
Il eut un petit rire.
— Tu appelles ça des pouvoirs ?
Je ne souris pas.
— Je ne sais pas comment appeler ça autrement.
Il me regarda longuement.
Puis son expression devint plus sérieuse.
— Peut-être que tu devrais arrêter de chercher une explication à tout ce qui t’arrive.
— Facile à dire.
— Alexia…
Il se pencha légèrement vers moi.
— Je ne suis pas entré dans ta vie pour te détruire.
Je ne répondis pas.
— Je suis là pour que tu comprennes enfin ce que tu vaux.
Il marqua une pause.
— Tu as passé trop de temps à t’incliner devant les autres. À accepter des choses que tu ne méritais pas. À croire que ta vie devait toujours être difficile pour que celle des autres soit plus facile.
Sa voix était douce.
— Ce n’est pas ta destinée.
Je baissai les yeux.
— Tu mérites mieux.
Il sourit.
— Et ce que tu viens d’obtenir…
Je relevai les yeux.
— Ce n’est pas un cadeau que quelqu’un t’a fait.
Il posa son regard dans le mien.
— C’est le résultat de ce que tu es devenue.
Je restai silencieuse.
Puis, après quelques secondes, il demanda :
— Alors raconte-moi.
— Quoi ?
— Parle-moi de ton nouveau statut.
Je souris malgré moi.
— Tu veux vraiment savoir ?
— Tout.
Je pris une inspiration.
Et cette fois, je lui racontai tout.
Je lui expliquai ce qui s’était passé le vendredi.
Le dossier.
L’hôtel.
Mon refus d’entrer dans la chambre.
Puis le lundi.
La réunion.
Tous ces cadres réunis autour de la table.
Et finalement…
La promotion.
Ulrich resta silencieux pendant toute mon histoire.
Mais lorsqu’il comprit que j’avais réellement été nommée responsable qualité et environnement, son visage s’illumina.
Il ne cria pas.
Il ne fit pas de scène.
Il sourit simplement.
Puis il leva la main vers le serveur.
— Une bouteille de champagne, s’il vous plaît.
Je le regardai.
— Tu es sérieux ?
— Très sérieux.
Quelques minutes plus tard, la bouteille arriva.
Il leva son verre.
— À toi, Alexia.
Je souris.
— À moi ?
— À la femme qui commence enfin à comprendre qu’elle mérite beaucoup plus qu’elle ne le croyait.
Je levai mon verre.
Les verres s’entrechoquèrent doucement.
Puis il me regarda.
— Et ta famille ?
Je souris.
— Ils étaient heureux.
Je lui expliquai que j’avais anticipé les vacances et que j’étais partie à Yaoundé avec Samuel et Naëlle pour célébrer avec ma famille.
Je lui parlai de ma mère.
De mes sœurs.
De Mélissa.
Puis de Tata Madeleine.
Son visage changea légèrement.
— Tata Madeleine… comment va-t-elle ?
Je soupirai.
— Elle est encore au village.
— Au village ?
— Oui. Elle était malade. Elle a déjà passé du temps à l’hôpital, mais elle avait surtout besoin de repos.
Je lui expliquai que le village était beaucoup plus calme, que l’air y était plus doux et qu’elle pouvait réellement se reposer là-bas.
Ulrich hocha lentement la tête.
— Je comprends. J’espère qu’elle ira mieux.
— Moi aussi.
Il regarda autour de lui.
Puis il me demanda :
— Et maintenant ?
Je souris.
— Maintenant, je suis revenue.
— Toute seule ?
Je hochai la tête.
— Oui.
— Samuel et Naëlle sont encore à Yaoundé ?
— Oui. Ils ont décidé de prolonger un peu les vacances.
Il sourit.
— Alors tu es seule à Bafoussam.
Je le regardai.
— Jusqu’à la rentrée prochaine.
Il prit son verre.
Puis son sourire devint légèrement mystérieux.
— Dans ce cas…
Je fronçai les sourcils.
— Quoi ?
— Cette promotion mérite mieux qu’un simple déjeuner.
Je le fixai.
— Qu’est-ce que tu proposes ?
Il sourit.
— Le week-end prochain.
Une pause.
— Je t’emmène célébrer ça comme il se doit.
Je secouai légèrement la tête.
— Où ?
Son sourire s’élargit.
— Un endroit à notre image.
Je secouai la tête.
— C’est-à-dire ?
Il sourit.
— Insolite.
Je ris doucement.
— Tu es vraiment mystérieux.
Il leva son verre.
— Et toi, tu commences seulement à découvrir pourquoi.
Je ne répondis pas.
Je regardai simplement l’homme assis devant moi.
Je venais de lui poser les questions que je portais depuis des semaines.
J’avais obtenu des réponses.
Mais pas toutes.
Son histoire contenait encore des zones d’ombre.
L’histoire de Luc, surtout.
Sa disparition.
Ce qu’Ulrich avait réellement vécu après son départ.
Et cette étrange façon qu’il avait de savoir certaines choses avant qu’elles ne se produisent.
Je n’avais toujours pas toutes les clés.
Mais une chose était certaine.
Je venais de découvrir que l’homme mystérieux qui était revenu dans ma vie n’était pas simplement l’ancien garçon de New-Bell que j’avais connu autrefois.
Il était devenu quelqu’un d’autre.
Quelqu’un dont je ne connaissais encore qu’une partie.
Et, malgré moi…
Cette partie me donnait envie de découvrir le reste.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 29 — Le rendez-vous
Lorsque je quittai le restaurant, je regardai machinalement l’heure.
Ma pause avait largement dépassé ce qui était prévu.
Pourtant, curieusement, je n’étais pas inquiète.
Depuis que j’avais pris mes nouvelles fonctions, mes journées avaient changé. Je n’étais plus obligée de rester constamment derrière chaque dossier. Mon rôle était désormais davantage axé sur la supervision.
Je retournai donc au bureau.
À mon arrivée, ma secrétaire m’attendait avec plusieurs dossiers posés sur son bureau.
— Madame Essimbi, voici les documents qui nécessitent votre validation.
Je m’arrêtai devant elle.
Le nom me fit presque sourire.
Madame Essimbi.
C’était ainsi que tout le monde m’avait toujours appelée ici.
Mon mariage avait changé mon nom dans ma vie privée, mais dans cette entreprise, j’étais restée Madame Essimbi. J’y travaillais depuis suffisamment longtemps pour que ce nom soit devenu une partie de mon identité professionnelle.
— D’accord, répondis-je. Voyons ça.
Elle me présenta les rapports.
Je pris connaissance des principaux éléments, posai quelques questions, demandai quelques corrections et signai les documents qui devaient l’être.
Le reste fut réparti entre les différents responsables.
Je réalisai alors quelque chose.
Mon nouveau poste allait réellement changer ma vie professionnelle.
Je n’étais plus celle qui devait courir partout pour faire elle-même chaque tâche.
Je supervisais.
Je contrôlais.
Je validais.
Je donnais des orientations.
Et surtout, je pouvais désormais organiser mon temps avec beaucoup plus de souplesse.
Lorsque ma journée prit fin, je rentrai directement chez moi.
La maison était silencieuse.
Je posai mon sac.
Je retirai mes chaussures.
Puis je restai quelques secondes immobile dans le salon.
Habituellement, il y avait toujours du bruit.
Une voix.
Une porte qui claquait.
Naëlle qui demandait quelque chose.
Samuel qui parlait.
Un téléphone qui sonnait.
Cette fois, rien.
Samuel et Naëlle étaient toujours à Yaoundé.
Mélissa aussi.
Et moi, je me retrouvais seule dans cette maison que je louais depuis mon arrivée à Bafoussam.
Le quartier était calme.
Même trop calme parfois.
Je connaissais quelques voisins de vue, mais je n’avais jamais réellement créé de liens avec eux. Chacun vivait dans son coin.
Lorsque ma famille était là, je ne ressentais pas cette solitude.
Mais maintenant…
Je pris mon téléphone.
Une notification apparut.
Ulrich.
Je souris malgré moi.
Je déverrouillai l’écran.
— Madame la Responsable, tu es rentrée ?
Je répondis :
— Oui.
Quelques secondes.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Comment s’est passée ta première vraie journée de responsable ?
Je souris.
— Très bien.
— Tu as réussi à travailler après notre longue conversation ?
Je levai les yeux au ciel.
— C’est toi qui m’as fait perdre mon temps.
La réponse arriva presque immédiatement.
— Moi ? Jamais.
Je me mis à rire.
Et c’est ainsi que commença cette semaine.
Les quatre jours suivants passèrent presque sans que je m’en rende compte.
Ma nouvelle routine commençait à s’installer.
Je partais travailler, supervisais les équipes, examinais les rapports, validais les dossiers et laissais ma secrétaire et les différents responsables s’occuper de l’exécution.
Mais entre deux dossiers, il y avait désormais autre chose.
Ulrich.
Un message le matin.
Un appel pendant ma pause.
Une conversation le soir.
Parfois, simplement quelques mots.
Parfois, plusieurs heures.
Il avait pris l’habitude de me demander des nouvelles de ma famille.
— Naëlle va bien ?
— Très bien. Elle profite de Yaoundé.
— Et Mélissa ?
— Toujours occupée avec ses histoires.
Il riait.
Puis, presque naturellement :
— Et Samuel ?
Je marquais parfois une petite pause.
— Il va bien.
Il ne faisait jamais de commentaire.
Il ne critiquait pas Samuel.
Il ne cherchait pas à le diminuer.
Il passait simplement à autre chose.
Cette attitude me surprenait.
Au milieu de la semaine, nous nous retrouvâmes même pendant ma pause.
Il m’avait simplement écrit :
— Tu as combien de temps ?
— Une heure.
— Alors viens.
Je le retrouvai dans un petit restaurant.
Il était déjà installé.
Lorsqu’il me vit arriver, il sourit.
— Madame Essimbi.
— Monsieur le mystérieux.
Il éclata de rire.
— Tu n’as toujours pas abandonné ?
— Quelle question ? Absolument pas.
— Tu n’as aucune patience.
— Et toi, tu prends beaucoup trop de plaisir à me faire attendre.
Il leva son verre.
— Peut-être.
Nous mangeâmes tranquillement.
Nous parlâmes de choses sans importance.
De Bafoussam.
De Yaoundé.
De souvenirs de jeunesse.
De choses que nous avions oubliées l’un de l’autre.
Et je me surpris à rire plusieurs fois.
Avec lui, les conversations devenaient étrangement faciles.
Je n’avais pas besoin de réfléchir avant de parler.
Je pouvais être sérieuse une minute et rire la suivante.
Le soir, lorsqu’il m’appelait, nous continuions parfois nos conversations commencées pendant la journée.
Un soir, je lui parlai de Tata Madeleine.
— Elle va un peu mieux. Elle se repose toujours au village.
Sa voix devint plus douce.
— J’espère vraiment qu’elle récupérera.
— Moi aussi.
Puis il demanda des nouvelles de Naëlle.
De Mélissa.
De Samuel.
Toujours avec la même simplicité.
Comme s’il faisait naturellement partie de ma vie.
Et c’était précisément cela qui me troublait.
À la fin de la semaine, je commençais à comprendre quelque chose.
Je ne cherchais plus seulement ses réponses.
Je cherchais sa compagnie.
Et c’était probablement ça, le plus dangereux.
Samedi
Le samedi matin, je me réveillai avec une sensation étrange.
Je n’avais rien de particulier à faire.
Samuel et Naëlle étaient toujours à Yaoundé.
La maison était toujours silencieuse.
Mais ce jour-là, le silence ne me pesait pas autant.
J’avais un rendez-vous.
Avec Ulrich.
Je me préparai tranquillement.
Vers la fin de l’après-midi, il m’appela.
— Tu es prête ?
— Presque.
— Je passe te chercher.
— Et tu ne me diras toujours pas où on va ?
— Non.
Je souris.
— Tu es insupportable.
— Je sais.
Quelques minutes plus tard, il arriva.
Je montai dans sa voiture.
— Maintenant ?
— Maintenant.
— Tu me donnes au moins un indice ?
— Tu poses trop de questions.
— Et toi, tu réponds trop peu.
Il sourit.
Puis il démarra.
Nous quittâmes progressivement les rues animées de Bafoussam.
Plus nous avancions, plus les habitations se raréfiaient.
La route montait.
Je regardai par la fenêtre.
— Où est-ce que tu m’emmènes ?
Il ne répondit pas.
Quelques minutes plus tard, je vis apparaître devant nous les lumières d’un établissement perché sur les hauteurs.
L’hôtel.
Isolé.
Élégant.
Silencieux.
Construit à flanc de montagne.
Je regardai Ulrich.
— C’est ici ?
Il sourit.
— Tu voulais une surprise.
Je regardai autour de moi.
En contrebas, Bafoussam apparaissait comme une immense constellation de lumières.
L’air était froid.
Un froid humide qui me fit immédiatement resserrer mon vêtement autour de moi.
— Il fait vraiment froid.
— Je t’avais prévenue.
Il me tendit son bras.
Nous entrâmes.
Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvâmes sur la terrasse panoramique de l’hôtel.
Une table avait été préparée pour deux.
Des bougies.
Quelques pétales de rose.
Une vue immense sur la ville.
Je restai silencieuse.
— Ulrich…
— Oui ?
— Tu avais préparé tout ça ?
Il sourit.
— Tu pensais vraiment que j’allais simplement t’emmener manger quelque part ?
Je secouai doucement la tête.
Nous nous installâmes.
Le dîner commença.
Nous parlâmes.
Encore.
Comme toute la semaine.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Il n’y avait plus le bruit du restaurant habituel.
Plus de collègues.
Plus de temps limité.
Seulement nous.
La nuit avançait.
Le froid devenait plus intense.
Nous continuâmes pourtant à parler.
De notre passé.
De nos choix.
De ce que nous étions devenus.
Puis je regardai l’heure.
Je fronçai les sourcils.
— Il est tard…
Ulrich regarda sa montre.
— Oui.
Je restai silencieuse quelques secondes.
Puis je demandai, presque naturellement :
— Je ne rentre plus… !?
Il tourna lentement les yeux vers moi.
Un léger sourire apparut sur son visage.
— Pour aller retrouver qui à la maison ?
Je ne répondis pas.
Il poursuivit :
— Samuel et Naëlle sont à Yaoundé.
Je baissai les yeux.
— Oui…
Il se pencha légèrement vers moi.
— Tout ce dont tu as besoin en ce moment est ici.
Je relevai les yeux vers lui.
Je souris.
— Tu me prends en otage ?
Il ne chercha même pas à nier.
— Oui.
Je ris doucement.
— Tu assumes vraiment ?
— Complètement.
Je secouai la tête.
— Tu es fou.
Il sourit.
— Peut-être.
Je ne savais pas pourquoi.
Mais cette réponse me fit sourire davantage.
Et, bizarrement…
Ça me plaisait.
Je savais pourtant que je devrais rentrer.
Je savais que cette situation était différente de toutes celles que nous avions connues jusque-là.
Mais je ne ressentais pas l’envie de partir.
Le temps avait simplement continué à avancer.
Et, sans que je m’en rende compte, j’avais cessé de compter les heures.
Nous quittâmes finalement la terrasse.
Nous montâmes jusqu’à sa suite.
Lorsque la porte se referma derrière nous, je ressentis quelque chose d’étrange.
Je regardai autour de moi.
Et soudain, je réalisai.
C’était la première fois depuis que nous nous connaissions qu’Ulrich et moi étions seuls dans une même pièce.
Vraiment seuls.
Pas de restaurant.
Pas de serveur.
Pas de collègues.
Pas de personnes autour de nous.
Rien.
Juste lui.
Et moi.
Je restai immobile quelques secondes.
Ulrich me regarda.
— Ça va ?
Je hochai la tête.
— Oui.
Il s’approcha du système audio.
— Tu veux de la musique ?
— Comme tu veux.
Il sourit.
Puis il lança une chanson.
Les premières notes de Rendezvous, de Craig David, remplirent doucement la pièce.
Je me figeai.
Je tournai lentement la tête vers lui.
Il me regardait déjà.
— Tu te souviens ?
Je ne répondis pas immédiatement.
Bien sûr que je me souvenais.
Je lui avais parlé de cette chanson lorsque j’avais seize ou dix-sept ans.
Une seule fois.
Une confidence parmi tant d’autres.
Et pourtant…
Il s’en souvenait.
— Tu te souviens vraiment de tout ? murmurai-je.
Ulrich sourit.
— De toi, oui.
Je baissai les yeux.
La musique continuait.
Et, sans que je puisse l’expliquer, quelque chose en moi commença à céder.
Pour la première fois depuis que cet homme était revenu dans ma vie, je ne cherchais plus à comprendre.
Je ne cherchais plus à contrôler la conversation.
Je ne cherchais plus à savoir ce qui allait arriver.
Je savais seulement que nous étions seuls.
Et que, cette fois, personne ne viendrait interrompre ce qui était en train de naître entre nous.
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 30 — La nuit où tout bascula
La musique continuait de remplir doucement la suite.
Les premières notes avaient fait remonter en moi une quantité de souvenirs que je pensais avoir enterrés depuis longtemps.
Je regardai Ulrich.
Il ne disait rien.
Il me regardait simplement.
— Tu t’en souviens vraiment ? demandai-je.
— De quoi ?
— De cette chanson.
Il sourit.
— Je me souviens de beaucoup de choses te concernant.
Je baissai les yeux.
Je ne savais plus quoi répondre.
La soirée avait commencé comme une simple célébration. Une promotion. Un dîner. Un moment pour respirer après des semaines de tension.
Mais maintenant, quelque chose avait changé.
Nous étions seuls.
Pour la première fois depuis toutes ces années, nous étions réellement seuls dans la même pièce.
Et cette proximité me troublait.
Ulrich s’approcha lentement.
— Tu as froid ?
Je secouai la tête.
— Un peu.
Il prit quelque chose pour me couvrir les épaules.
Nos regards se croisèrent.
Cette fois, aucun de nous ne détourna les yeux.
— Alexia…
Sa voix était différente.
Plus basse.
Je sentis mon cœur accélérer.
— Quoi ?
Il ne répondit pas immédiatement.
Il s’approcha encore.
Je savais ce qui était en train de se passer.
Je le savais.
Et pourtant, contrairement à toutes les autres fois, je ne reculai pas.
Je pensais à Samuel.
À mes enfants.
À ma vie.
À tout ce que j’avais construit.
Mais, étrangement, aucune de ces pensées ne suffisait à me faire partir.
Ulrich posa doucement sa main sur la mienne.
Je levai les yeux vers lui.
— Dis-moi d’arrêter et j’arrête.
Je restai silencieuse.
Il attendit.
Puis je murmurai :
— Je ne sais pas ce qui m’arrive.
— Moi, je le sais.
— Quoi ?
Il me regarda longuement.
— Tu es simplement en train d’arrêter de mentir à tes propres émotions.
Je fermai les yeux quelques secondes.
Cette phrase me désarma.
Lorsque je les rouvris, il était toujours là.
Et cette fois, je ne cherchais plus à lutter contre ce que je ressentais.
Le premier baiser fut lent.
Presque hésitant.
Puis tout ce que nous avions retenu pendant des semaines sembla soudain trouver un chemin.
Les paroles devinrent inutiles.
La musique continuait.
La nuit avançait.
Et, quelque part entre les souvenirs de notre jeunesse, les silences et les émotions que nous avions longtemps refusé de nommer, nous franchîmes cette limite que je m’étais juré de ne jamais franchir.
Cette nuit-là, je ne pensai plus au lendemain.
Je ne pensai plus aux conséquences.
Je ne pensai plus à Samuel.
Je ne pensai plus à mon travail.
Pour quelques heures, il n’y eut plus que lui et moi.
Puis la fatigue finit par nous emporter.
Je m’endormis.
Cette nuit-là, je trompai mon mari.
Pour la première fois.
Avec Ulrich.
Je me réveillai beaucoup plus tard.
La lumière du jour traversait doucement les rideaux.
Pendant quelques secondes, je ne compris pas où j’étais.
Puis tout me revint.
La chambre.
L’hôtel.
Ulrich.
La nuit.
Je restai immobile.
Une sensation étrange me traversa.
Ce n’était pas encore du regret.
Pas encore.
C’était plutôt la conscience brutale d’avoir franchi une frontière qui, jusque-là, n’existait que dans mes pensées.
Je me redressai lentement.
Ulrich n’était pas dans le lit.
Je regardai autour de moi.
La porte donnant sur le balcon était ouverte.
Je me levai.
Je le trouvai dehors.
Il était assis tranquillement, une tasse de café entre les mains, face au paysage de Bafoussam.
La ville s’étendait sous nos yeux.
Je restai quelques secondes à l’observer.
Il tourna la tête.
Son regard se posa sur moi.
Il sourit.
— Bonjour.
Je ne répondis pas immédiatement.
Il me regarda encore.
Puis il tapota doucement sa cuisse.
— Viens.
Je m’approchai.
Il m’attira doucement vers lui et me fit asseoir sur sa cuisse.
Je restai silencieuse.
Il me tendit sa tasse.
— Café ?
Je secouai la tête.
— Non.
Un silence.
Puis je murmurai :
— Qu’est-ce qu’on a fait ?
Il ne sembla pas surpris par la question.
Il regarda simplement devant lui.
— On n’a fait que rétablir l’ordre des choses.
Je fronçai les sourcils.
— L’ordre des choses ?
— Oui.
Je me retournai vers lui.
— Tu parles comme si tout était prévu.
Il sourit légèrement.
— Tout n’est pas prévu.
— Alors pourquoi tu parles comme ça ?
Il posa sa tasse.
— Parce que certaines choses arrivent quand elles doivent arriver.
Je baissai les yeux.
Et cette fois, la réalité commença réellement à m’atteindre.
— Mais… qu’est-ce que je vais faire maintenant ?
Il ne répondit pas.
Je continuai :
— Je n’ai jamais fait ça.
Ma voix trembla légèrement.
— Je ne sais même pas comment je suis arrivée jusque-là.
Ulrich resta calme.
— Tu n’as pas besoin de savoir tout maintenant.
Je relevai les yeux.
— Et mon mari ?
Cette fois, son regard devint plus sérieux.
— Ton mari reste ton mari.
Je le fixai.
— Quoi ?
— Samuel reste et restera ton mari.
Je ne comprenais pas.
— Alors qu’est-ce que ça signifie ?
— Ça signifie que tu as déjà une famille.
Il marqua une pause.
— Tu as construit quelque chose avec lui. Tu as des enfants. Une vie. Je ne suis pas venu pour détruire ça.
Je secouai lentement la tête.
— Mais comment veux-tu que je fasse maintenant ?
— Faire quoi ?
— Comment veux-tu que je continue comme si rien ne s’était passé ?
Il me regarda.
— Je ne t’ai jamais demandé de faire semblant.
Je restai silencieuse.
— Je ne veux pas que tu quittes ton mari, Alexia.
Je le regardai avec stupéfaction.
— Alors pourquoi es-tu là ?
Il sourit doucement.
— Pour vivre ce que nous ressentons.
Je ne répondis pas.
— Certaines personnes rencontrent leur âme sœur et passent toute leur vie avec elle. D’autres rencontrent leur âme sœur alors qu’une autre vie est déjà construite.
Il regarda l’horizon.
— La vie est rarement aussi simple qu’on voudrait qu’elle le soit.
Je fronçai les sourcils.
— Et tu veux que je fasse quoi ?
— Que tu arrêtes de lutter contre tout ce que tu ressens.
Je baissai les yeux.
— Je ne sais pas jouer à ces jeux-là.
— Tu n’auras pas à jouer.
Il posa doucement sa main sur mon bras.
— Tu vivras simplement.
Je secouai la tête.
— Et si Samuel découvre tout ?
Il me regarda avec une assurance qui me troubla.
— Il y aura toujours des occasions.
Je relevai brusquement les yeux.
— Comment peux-tu savoir ça ?
Il sourit.
— Arrête de réfléchir à tout, Alexia.
— Mais…
— Fais-moi confiance.
Je restai silencieuse.
Il poursuivit :
— Ce que nous avons vécu ne signifie pas que tu dois détruire ta vie. Tu dois simplement comprendre que tu as le droit de vivre quelque chose pour toi.
Je regardai la ville en contrebas.
Je ne savais plus quoi penser.
Une partie de moi avait peur.
Une autre cherchait déjà à comprendre pourquoi, malgré tout, je n’arrivais pas à regretter complètement ce qui venait de se passer.
Ulrich reprit doucement :
— Ce n’est que le début.
Je tournai la tête vers lui.
— Le début de quoi ?
Il sourit.
Ce sourire.
Celui que je connaissais maintenant.
Celui qui me donnait toujours l’impression qu’il savait quelque chose que j’ignorais.
— Du bonheur que tu n’as pas encore appris à accepter.
Je le regardai longuement.
Et pour la première fois depuis que je l’avais retrouvé, une question différente traversa mon esprit.
Je ne me demandai plus seulement qui était Ulrich.
Je me demandai jusqu’où il savait déjà que tout cela allait nous conduire.
Parce qu’au fond de moi, une certitude commençait à naître.
Cette nuit n’était peut-être pas une erreur.
Elle était peut-être une étape.
Une étape qu’Ulrich, lui, semblait avoir attendue depuis bien plus longtemps que moi.
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 31 — Encore une fois
Je ne savais plus combien de temps j’étais restée assise sur ses cuisses.
Le soleil avait déjà changé de position et la lumière qui entrait sur le balcon n’avait plus la même intensité.
Je regardai machinalement l’heure.
14 heures.
Je soupirai.
— Il faut que je rentre.
Ulrich me regarda avec un calme presque agaçant.
— Rentrer où ?
Je le fixai.
— Chez moi.
— Pour faire quoi ?
Je fronçai les sourcils.
— Comment ça, pour faire quoi ?
Il haussa les épaules.
— Tu n’as personne qui t’attend.
Je restai silencieuse.
Il avait raison.
La maison était vide.
— Quand même, répondis-je. Je dois rentrer.
— Pourquoi ?
— Parce que…
Je cherchai une réponse.
Il sourit.
Je levai les yeux au ciel.
— Ulrich…
Il prit son téléphone.
— J’ai commandé à dîner.
Je me retournai vers lui.
— Quoi ?
— Le dîner.
— Mais il faut que je rentre !
— Tu rentreras après.
— Après quoi ?
— Après avoir mangé.
Je secouai la tête.
— Je n’ai même pas faim.
Il me regarda quelques secondes.
— Depuis cette nuit, tu n’as presque rien mangé.
— Et la tu es debout ça fait à peine 45 minutes
Je voulus répondre, mais il continua :
— Et je te connais assez pour savoir que tu vas encore prétendre que tu n’as pas faim.
Je souris malgré moi.
— Tu me connais depuis quand ?
— Assez longtemps.
Il regarda l’écran de son téléphone.
— Et puis, j’ai commandé ton plat préféré.
Je me redressai.
— Mon plat préféré ?
Il hocha la tête.
— Oui.
Je le regardai avec étonnement.
— Tu connais mon plat préféré ?
Un sourire apparut sur son visage.
— Je t’ai déjà dit que je me souvenais de beaucoup de choses.
— Qu’est-ce que tu as commandé ?
Il me regarda droit dans les yeux.
— Du plantain avec du rôti de porc.
Je restai bouche bée quelques secondes.
— Du rôti de porc ?
— Oui.
Je secouai la tête, incrédule.
— Tu t’en souviens vraiment ?
— Je t’écoute, Alexia.
Je souris.
— Tu es incroyable.
— Je sais.
Il posa son téléphone sur la table.
— Et maintenant, tu vas manger.
Je soupirai.
— Tu avais vraiment tout prévu ?
— Pas tout.
Il me regarda.
— Mais le dîner, oui.
Quelques minutes plus tard, on frappa à la porte.
Ulrich se leva.
— Enfin.
Le service de l’hôtel entra avec le dîner.
Je regardai les plats qu’on installait devant nous.
Je reconnus immédiatement le mien.
Je souris.
— Tu avais vraiment raison.
— Sur quoi ?
— Tu me connais encore.
Il prit place en face de moi.
— Je n’ai jamais cessé de te connaître.
Je baissai les yeux vers mon assiette.
Le repas commença dans une atmosphère beaucoup plus légère que je ne l’aurais imaginé.
Nous parlions.
Nous plaisantions.
Je me surpris même à oublier, pendant quelques instants, tout ce qui s’était passé.
Puis Ulrich me regarda avec un sourire amusé.
— Tu dors toujours autant ?
Je relevai les yeux.
— Pardon ?
Il rit.
Je le regardai quelques secondes avant de répondre.
— Tu oses vraiment me demander ça ?
— Oui.
— Après ce que tu m’as fait cette nuit ?
Il éclata de rire.
— Ah ! Donc c’est moi le responsable ?
— Qui d’autre ?
— Ah !
— Ne ris pas !
— Je ne ris pas.
— Tu ris !
— C’est plus fort que moi.
Je secouai la tête en souriant.
— Tu es vraiment insupportable.
— Et pourtant, tu es toujours là.
Je baissai les yeux vers mon assiette.
Je n’avais rien à répondre.
Parce qu’il avait raison.
J’étais toujours là.
Et le plus étrange, c’était que je n’avais aucune envie de partir.
Le temps passa sans que je m’en rende compte.
Nous continuâmes à manger, à discuter, à plaisanter.
À un moment, je regardai de nouveau l’heure.
Je réalisai que l’après-midi avait presque entièrement disparu.
Je posai finalement mes couverts.
— J’ai fini.
Ulrich me regarda.
— Tu es sûre ?
— Oui.
Il se leva.
— Alors il faut qu’on aille se doucher.
Je le regardai, surprise.
— Se doucher ?
— Oui.
Il sourit.
— Ensuite, je dois raccompagner mon boss.
Je me mis à rire.
— Ton boss ?
— Oui.
— Depuis quand je suis ton boss ?
Il prit un air sérieux.
— Depuis toujours…
Je croisai les bras.
— Ah bon ?
— Oui.
— Et tu écoutes ton boss ?
— Toujours.
Je souris.
— Même quand ton boss te donne des ordres ?
— Toujours.
Il marqua une pause.
— La preuve ?
— Quelle preuve ?
— Je me souviens de tout ce que tu me dis.
Je le regardai.
Cette phrase me toucha plus que je ne voulais l’admettre.
Il ajouta doucement :
— Même les choses que tu crois avoir dites une seule fois.
Je détournai les yeux.
— Tu recommences.
— Quoi ?
— À être mystérieux.
Il sourit.
— Allons nous doucher.
Je le regardai.
— Tu recommences encore.
Il eut ce sourire qui me désarmait à chaque fois.
— Ce n’est pas ma faute si tu es autant sexy.
Je secouai la tête en riant.
— Tu es impossible.
— Et tu le savais déjà.
Je le suivis.
La douche aurait dû être le dernier moment avant mon départ.
Mais rien n’était simple avec Ulrich.
La proximité, les regards, cette complicité devenue presque naturelle entre nous…
Tout ce que nous avions essayé de contenir depuis son retour dans ma vie semblait avoir disparu.
Et une nouvelle fois, nous avons franchi cette limite que nous savions pourtant dangereuse.
Nous sommes passés à l’acte.
Encore.
Sans chercher à donner un nom à ce qui était en train de nous arriver.
Lorsque tout fut terminé, le silence qui suivit était différent.
Je savais que je devais partir.
Je savais aussi que le lendemain, je devrais reprendre le travail.
Mais pendant quelques minutes, je ne pensai à rien.
Je restai simplement près de lui, troublée par cette facilité avec laquelle je venais encore de perdre mes défenses.
Il était déjà presque 18 heures lorsque nous quittâmes finalement l’hôtel.
Je regardai l’heure.
— Il est déjà cette heure-là ?
Ulrich sourit.
— Tu voulais partir depuis 14 heures.
Je lui lançai un regard.
— Ne te moque pas de moi.
— Je ne me moque pas.
— Si.
Il rit.
— D’accord. Un peu.
Lorsque nous quittâmes l’hôtel, la lumière du jour commençait déjà à disparaître.
La fraîcheur de Bafoussam était revenue.
Je restai silencieuse pendant une bonne partie du trajet.
Je regardais les lumières défiler derrière la vitre.
Je pensais à ce week-end.
À cette chambre.
À cette proximité qui, quelques heures plus tôt encore, m’aurait semblé impossible.
Et pourtant, j’étais là.
Lorsque la voiture s’arrêta devant ma maison, Ulrich coupa le moteur.
Je détachai ma ceinture.
— Merci.
Il me regarda.
— Pour quoi ?
Je souris légèrement.
— Pour ce weekend.
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis il dit :
— Appelle ta famille.
Je le regardai.
— Maintenant ?
— Dès que tu rentres.
Je souris.
— Pourquoi tu insistes autant ?
Son expression devint plus sérieuse.
— Parce qu’ils ont besoin de toi.
Il marqua une pause.
— Et toi aussi, tu as besoin d’eux.
Je hochai doucement la tête.
J’ouvris la portière.
Avant que je ne sorte, il ajouta :
— J’espère que tu ne passeras pas une journée sans les appeler.
Je souris.
— D’accord.
Je descendis.
Je refermai la portière et me dirigeai vers la maison.
Mais avant d’ouvrir la porte, je me retournai.
Ulrich était toujours là.
Il me regardait.
Je lui fis un petit signe de la main.
Il répondit.
Puis sa voiture disparut lentement dans la nuit.
Une fois seule, je déposai mon téléphone sur la table.
La maison était silencieuse.
Je pris une profonde inspiration.
Puis je pensai à ce qui venait de se passer.
Pas seulement à Ulrich.
À moi.
À cette femme que j’étais devenue depuis qu’il était revenu dans ma vie.
Je repensai à notre proximité.
À cette sensation de perdre progressivement mes défenses auprès de lui.
Et surtout à cette intensité que je n’avais jamais connue auparavant.
Sa peau était si douce et si lisse qu’on aurait dit celle d’un bébé.
Je m’assis sur le bord du lit.
Je fermai les yeux.
Un sourire involontaire apparut sur mes lèvres.
Puis je secouai la tête.
— Qu’est-ce que je suis en train de faire ?
Je pris mon téléphone.
Il était temps d’appeler Yaoundé.
Je composai le numéro de ma mère.
Et lorsque sa voix retentit à l’autre bout du fil, quelque chose en moi se calma.
Je parlai avec elle.
Puis avec mes sœurs.
Je demandai des nouvelles de Mélissa.
De Naëlle.
De Samuel.
Je ris avec eux.
Je participai à chaque conversation comme si rien n’avait changé.
Mais au fond de moi, quelque chose avait changé.
Et je le savais.
Lorsque l’appel se termina, je posai lentement le téléphone.
Je regardai le plafond.
Puis mes pensées revinrent vers lui.
Encore.
Je fermai les yeux.
Et malgré moi, je souris.
Le lendemain matin, je me réveillai avec cette sensation étrange de ne pas avoir suffisamment dormi.
Je restai quelques secondes allongée, les yeux ouverts.
Puis je me rappelai.
Le week-end.
L’hôtel.
Ulrich.
Tout ce qui s’était passé.
Je fermai les yeux un instant.
Puis je me levai.
Je devais travailler.
Et cette fois, je n’avais pas le droit de laisser mes pensées prendre le dessus.
Lorsque j’arrivai à l’entreprise, je retrouvai immédiatement le rythme de mes nouvelles fonctions.
— Bonjour, Madame Essimbi.
— Bonjour.
Ma secrétaire me remit plusieurs dossiers.
— Plusieurs rapports attendent votre validation. Et il y a également le dossier du nouveau projet.
Je pris les documents.
— Le projet du barrage ?
— Oui, Madame.
Je parcourus rapidement les premières pages.
Le travail s’annonçait intense.
Réunions.
Supervision.
Rapports environnementaux.
Coordination des équipes.
Nouvelles responsabilités.
Je posai les dossiers sur mon bureau.
Puis je pris une profonde inspiration.
La journée commençait.
Et, pendant plusieurs heures, je n’eus presque pas le temps de penser à autre chose.
Presque.
Parce qu’au fond de moi, malgré les dossiers, les réunions et les nouvelles responsabilités…
Une pensée revenait toujours.
Ulrich.
Et cette fois, ce n’était plus seulement son mystère qui me troublait.
C’était le souvenir de ce que nous venions encore de vivre.
Et je savais déjà que le plus difficile ne serait peut-être pas de l’oublier.
Mais de résister à l’envie de le revoir.
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 32 — Une autre vie
Lorsque je quittai le bureau ce soir-là, je n’avais qu’une envie : rentrer.
La journée avait été longue.
Depuis ma promotion, mes responsabilités avaient changé. Je ne passais plus mes journées à courir d’un service à l’autre pour régler moi-même chaque problème. Je supervisais davantage, je validais, je contrôlais, je donnais des orientations.
Mais cela ne signifiait pas que le travail était devenu plus facile.
Au contraire.
Le nouveau projet qui nous avait été confié demandait une quantité impressionnante de documents, de rapports et de validations. Tout devait être préparé avec précision avant le passage à la phase pratique.
Je rentrai donc chez moi avec quelques dossiers sous le bras.
La maison était toujours aussi silencieuse.
Je posai mes affaires sur la table et retirai mes chaussures.
Pendant quelques secondes, je restai debout dans le salon.
Puis je soupirai.
Je pris une douche avant de préparer quelque chose à manger.
Mais lorsque l’eau chaude coula sur ma peau, un souvenir me traversa.
Je fermai les yeux.
La terrasse.
La suite.
La musique.
Ulrich.
Et cette nuit que je n’arrivais toujours pas à ranger quelque part dans ma tête.
Un frisson me parcourut.
Je coupai l’eau presque brusquement.
— Arrête…
Je ne savais même pas à qui je parlais.
À moi-même.
Ou à lui.
Je m’habillai rapidement.
Mon téléphone vibra quelques minutes plus tard.
Ulrich.
Je souris avant même de lire son message.
— Tu es rentrée ?
Je répondis :
— Oui.
— Tu as mangé ?
— Pas encore.
— Alors mange.
Je souris.
— Tu n’es pas ma mère.
La réponse arriva immédiatement.
— Heureusement. Sinon je t’aurais déjà chicotée.
Je me mis à rire toute seule.
Et c’est ainsi que les choses commencèrent à changer.
Pas brutalement.
Pas avec une décision.
Simplement avec des habitudes qui s’installèrent.
Un message le matin.
Un appel pendant une pause.
Quelques mots entre deux réunions.
Un autre appel le soir.
Parfois, nous parlions dix minutes.
Parfois une heure.
Et certains soirs, nous ne voyions même pas le temps passer.
Les deux semaines qui suivirent furent particulièrement intenses.
Le projet avançait rapidement.
Les réunions se multipliaient.
Les documents passaient de mon bureau à celui des différents responsables, puis revenaient avec des corrections.
Je devais superviser les équipes, vérifier les rapports, faire modifier certains éléments et préparer les documents nécessaires à la validation finale.
Ma secrétaire me suivait dans ce rythme infernal.
— Madame Essimbi, le rapport de l’équipe technique est arrivé.
— Pose-le ici.
— Celui de l’environnement aussi.
— D’accord.
— Et le responsable du chantier demande votre validation.
— Je le rappelle dans dix minutes.
Je travaillais parfois jusqu’à ne plus regarder l’heure.
Et pourtant, au milieu de tout cela, Ulrich trouvait toujours un moyen de s’insérer dans ma journée.
Un message.
Une plaisanterie.
Une question.
— Tu es encore au bureau ?
— Oui.
— Tu comptes dormir là-bas ?
— Si tu continues à m’écrire, peut-être.
— Alors je vais continuer.
Je levais les yeux au ciel.
Mais je souriais.
Je ne pouvais pas m’en empêcher.
Le plus étrange était que je commençais à attendre ses messages.
Je pouvais être au milieu d’une réunion et penser à lui.
Je pouvais travailler sur un dossier et sourire en repensant à une phrase qu’il m’avait dite quelques heures auparavant.
Et lorsque je rentrais le soir, malgré ma fatigue, je savais qu’il finirait par appeler.
Il demandait des nouvelles de Naëlle.
De Mélissa.
De Tata Madeleine.
Et parfois de Samuel.
Jamais avec insistance.
Jamais pour provoquer.
Il demandait simplement.
Comme quelqu’un qui avait décidé d’occuper une place dans ma vie sans chercher à arracher celle des autres.
Cette attitude me déstabilisait plus que je ne voulais l’admettre.
Puis, un jeudi soir, les deux semaines prirent enfin fin.
Je venais de terminer la dernière validation lorsque je me laissai tomber contre le dossier de ma chaise.
J’expirai profondément.
Le projet était prêt.
Du moins, sur le papier.
J’attrapai mon téléphone.
Je savais exactement qui appeler.
Ulrich décrocha presque immédiatement.
— Madame la Responsable.
— Enfin.
— Enfin quoi ?
— Le projet est signé.
Il y eut un silence.
Puis :
— Félicitations.
Je souris.
— Sur le papier, c’est terminé. Maintenant, il faut gérer le terrain.
— Alors tu as travaillé dur.
— Beaucoup trop.
— Tu mérites une récompense.
— Ah bon ?
— Oui.
— Et quelle récompense Monsieur Ulrich a-t-il prévue ?
Il rit.
— Vendredi.
— Vendredi quoi ?
— Après le travail.
Je compris immédiatement.
— Encore une sortie ?
— Oui.
— Tu ne te fatigues jamais ?
— Pas quand je suis avec toi.
Je restai silencieuse quelques secondes.
Puis je souris.
— Et cette fois, tu m’emmènes où ?
— Tu verras.
— Tu sais que je déteste cette réponse.
— Je sais.
— Ulrich…
— Vendredi. Après ton travail.
Je soupirai.
— D’accord.
Vendredi arriva.
Ulrich m’attendait.
Je montai dans sa voiture.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— On va où ?
— Tu poses toujours autant de questions.
— Parce que tu ne réponds jamais.
Il sourit.
Nous quittâmes Bafoussam.
Cette fois, je remarquai rapidement que nous ne prenions pas la direction d’un restaurant.
Je regardai par la fenêtre.
— Tu m’emmènes où ?
— Patience.
Quelques heures plus tard, nous arrivâmes à Foumban.
Je regardai autour de moi.
Je connaissais le nom de la ville.
Mais je ne m’attendais pas à découvrir ce que j’allais voir.
Le lendemain matin, Ulrich m’emmena découvrir le patrimoine bamoun.
Le palais.
Les bâtiments anciens.
Les objets.
Les œuvres.
Les traces d’une histoire que je connaissais finalement très peu.
Je marchais lentement.
Je regardais tout.
— Je ne savais même pas que c’était aussi beau.
Ulrich sourit.
— Tu connais le Cameroun que les gens te montrent.
Je me tournai vers lui.
— Et toi ?
— Moi, je connais celui que le travail m’a obligé à découvrir.
Je ris.
— Monsieur connaît donc tout le Cameroun ?
— Pas tout.
— Presque ?
— Disons que le bois et l’or m’ont emmené dans des endroits où tu ne serais jamais allée toute seule.
Nous continuâmes notre visite.
Je posai des questions.
Il me répondait.
Parfois sérieusement.
Parfois en plaisantant.
Nous nous arrêtions pour regarder quelque chose.
Nous reprenions notre route.
Je me sentais légère.
Je n’avais pas pensé au travail depuis plusieurs heures.
Je n’avais pas pensé aux problèmes.
Je n’avais pas pensé à Samuel.
Je n’avais pas pensé à ce que j’étais en train de faire.
J’étais simplement avec Ulrich.
Et cela me suffisait.
Le soir, lorsque nous nous retrouvâmes seuls, cette proximité reprit naturellement sa place entre nous.
Je ne ressentais plus la même peur qu’au début.
Je n’étais plus cette femme qui calculait chaque geste.
Je me sentais libre avec lui.
Et cette liberté commençait à me surprendre moi-même.
Le lendemain, nous poursuivîmes notre découverte de la région.
Nous marchâmes encore.
Nous parlâmes.
Nous rîmes.
Nous découvrîmes des paysages magnifiques.
Je pris plusieurs photos.
À un moment, je regardai Ulrich.
— Comment tu connais tous ces endroits ?
— Je te l’ai dit.
— Oui, mais quand même…
— Quand tu travailles dans le bois et l’or, tu voyages beaucoup.
— Tu as donc parcouru tout le pays ?
— Une bonne partie.
Je secouai la tête.
— Je ne te reconnais plus.
— Pourtant, c’est toujours moi.
Je souris.
— Non.
Il me regarda.
— Pourquoi ?
Je détournai les yeux.
— Parce que le garçon que je connaissais à dix-sept ans n’aurait jamais imaginé qu’un jour il m’emmènerait voir tout ça.
Il sourit.
— Et la fille que je connaissais à dix-sept ans n’aurait jamais imaginé qu’un jour elle accepterait de partir avec moi.
Je lui donnai un petit coup sur le bras.
— Ne commence pas.
Il éclata de rire.
Ce week-end fut le premier d’une longue série.
Après Foumban, il y en eut d’autres.
Des lieux que je ne connaissais pas.
Des paysages.
Des musées.
Des palais.
Des routes de montagne.
Des villages.
Des endroits parfois simples, parfois magnifiques, mais toujours différents.
Ulrich semblait connaître une multitude de coins cachés.
Et chaque fois, il me disait :
— Tu vois ? Tu ne connaissais pas ça.
Et chaque fois, je répondais :
— Non.
Puis je souriais.
Notre relation changeait.
Je changeais.
Je devenais plus spontanée.
Plus libre.
Il m’arrivait de cuisiner lorsqu’il était là.
De rire sans raison.
De rester longtemps à discuter avec lui sans regarder l’heure.
Je n’avais plus cette impression d’être constamment surveillée par ma propre conscience.
Même chez lui, je me sentais étrangement à l’aise.
Un soir, alors que nous discutions après une longue journée, je me levai pour aller chercher quelque chose.
Je revins sans même réfléchir à ma tenue.
Puis je m’arrêtai devant lui.
Je venais de réaliser que je me promenais nue devant lui avec une liberté qui m’aurait été inimaginable quelques mois auparavant.
Je croisai son regard.
Je restai immobile.
— Quoi ?
Il sourit.
— Rien.
Je secouai la tête.
— Tu te rends compte de ce que tu me fais ?
— Qu’est-ce que je te fais ?
— Je ne suis pas comme ça.
Il se rapprocha.
— Tu étais comme ça.
— Non.
— Si.
— Je ne me serais jamais comportée comme ça avant.
Il sourit doucement.
— Ce n’est pas moi qui ai créé cette partie de toi, Alexia.
Je le regardai.
— Alors quoi ?
— Je t’ai simplement donné l’occasion de la laisser sortir.
Je restai silencieuse.
Il ajouta :
— C’est toi.
Cette phrase resta longtemps dans ma tête.
Parce qu’au fond, je savais qu’il avait peut-être raison.
À l’entreprise aussi, mon changement commençait à se voir.
Un matin, ma secrétaire entra dans mon bureau avec un dossier.
Elle le posa devant moi.
— Madame Essimbi.
— Oui ?
Elle resta quelques secondes devant mon bureau.
— Je peux vous poser une question ?
Je levai les yeux.
— Bien sûr.
Elle sourit timidement.
— Vous avez changé.
Je fronçai les sourcils.
— Comment ça ?
— Je ne sais pas.
Elle me regarda.
— Vous êtes plus… pétillante.
Je ris.
— Pétillante ?
— Oui.
Elle hésita.
— Vous êtes plus jolie aussi.
— Ah bon ?
— Oui.
Je secouai la tête.
— C’est le nouveau poste.
— Non.
Elle sourit.
— Ce n’est pas seulement ça.
Je ne répondis pas.
Elle baissa les yeux.
— Si seulement j’avais un mari comme le vôtre…
Je cessai de sourire.
— Pourquoi tu dis ça ?
Elle soupira.
— Parce que ça se voit que vous êtes heureuse.
Elle marqua une pause.
— On sent que Monsieur vous soutient.
Je ne savais pas quoi dire.
Elle continua :
— Si seulement j’avais un mari comme vous avez.
Je baissai les yeux vers le dossier.
— Pourquoi ?
Elle inspira profondément.
— J’ai découvert mon petit ami avec une autre femme.
Je relevai la tête.
— Oh…
— Je ne sais plus quoi faire.
Je lui adressai un sourire compatissant.
— Ce n’est pas facile.
Elle secoua la tête.
— Non.
Puis elle reprit son dossier et sortit.
Je restai seule.
Je regardai quelques secondes la porte qui venait de se refermer.
Elle croyait que mon bonheur venait de Samuel.
Et moi, je venais de comprendre quelque chose.
Je n’étais même plus certaine de savoir d’où venait mon bonheur.
Le soir même, je racontai cette histoire à Ulrich.
Il éclata de rire.
— Quoi ?
—Rien… l’important c’est que ce soit vrai.
Je souris.
Puis son ton changea.
Il réfléchit quelques secondes.
— Elle doit d’abord arrêter de courir derrière lui.
— Pourquoi ?
— Parce que s’il l’a trompée, elle doit lui laisser comprendre qu’elle peut vivre sans lui.
Je l’écoutais.
Il me donna deux ou trois conseils.
Des choses simples.
Ne pas supplier.
Ne pas courir après les explications.
Laisser l’homme revenir de lui-même s’il regrettait réellement.
Je pris mentalement note.
Quelques jours plus tard, ma secrétaire revint dans mon bureau.
Elle souriait.
— Madame Essimbi !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Ça a marché.
Je fronçai les sourcils.
— Quoi ?
— Vos conseils.
Je faillis rire.
— Mes conseils ?
— Oui.
Elle était heureuse.
— Il est revenu. Il s’est excusé.
Je souris.
— Et tu lui as pardonné ?
Elle hésita.
— Pas encore.
Je ris doucement.
— Alors prends ton temps.
Elle hocha la tête.
Puis elle sortit.
Je restai pensive.
Plus tard, lorsque j’en parlai à Ulrich, il me répondit simplement :
— Tu vois ?
Je souris.
— Comment tu savais que ça fonctionnerait ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis il dit :
— J’ai juste beaucoup observé les gens.
Je le regardai.
Et, pour une raison que je ne pouvais pas expliquer, sa réponse me troubla.
Les semaines passèrent.
Je ne les comptais plus vraiment.
Les deux mois et demi semblaient glisser entre mes doigts.
Ulrich et moi découvrions encore d’autres endroits.
Parfois, nous partions simplement pour une journée.
Parfois pour tout un week-end.
Chaque escapade avait quelque chose de différent.
Et chaque fois que nous nous retrouvions seuls, cette intimité était devenue presque naturelle.
Je ne me posais plus autant de questions.
Je vivais.
C’était probablement ce qui me faisait le plus peur.
Parce qu’un jour, Samuel et Naëlle allaient revenir.
Je le savais.
Et pourtant, je continuais.
Un après-midi, alors que nous étions en route pour le jardin zoologique de Mvog-Betsi, je lui parlai de Douala.
— Tu sais où j’aimerais aller avec toi ?
Ulrich tourna légèrement la tête vers moi.
— Où ?
— À Douala.
Sa réaction fut immédiate.
— Non.
Je le regardai, surprise.
— Non ?
— Pas Douala.
— Mais pourquoi ?
Il resta silencieux quelques secondes.
Je crus d’abord qu’il plaisantait.
— Qu’est-ce qu’il y a avec Douala ?
Il ralentit légèrement avant de répondre.
— Si je t’amène à Douala, je ne suis pas sûr de revenir.
Je fronçai les sourcils.
— Revenir où ?
Il me regarda brièvement.
— Avec toi.
Je restai silencieuse.
— Pourquoi tu dis ça ?
Il soupira doucement.
— Parce que Douala, c’est différent.
— Différent comment ?
— Il y a trop de choses là-bas. Trop de personnes. Trop d’attaches.
Je le regardais toujours.
Il poursuivit :
— Des endroits que je connais. Des gens que je connais. Des souvenirs. Des habitudes. Des choses qui pourraient me reprendre sans même que je m’en rende compte.
— Et alors ?
Il sourit légèrement.
— Alors, en ce moment, je n’ai pas envie de ça.
— Tu veux quoi ?
Il me regarda.
Cette fois, son regard était sérieux.
— Je veux me concentrer sur toi.
Je ne répondis pas.
— Mon objectif principal, actuellement, c’est de vivre ce que nous avons sans laisser autre chose venir nous distraire.
Il marqua une pause.
— Ma seule véritable attache, en ce moment…
Il me regarda droit dans les yeux.
— C’est toi.
Je détournai le regard vers la fenêtre.
Je ne savais pas quoi répondre.
Une partie de moi trouvait cette déclaration belle.
Une autre savait qu’elle était dangereuse.
Et pourtant, je souris.
Parce qu’au fond, entendre Ulrich dire qu’il voulait éviter tout ce qui pouvait l’éloigner de moi me faisait quelque chose.
Je ne savais pas encore combien cette phrase allait compter.
Ni combien de temps elle allait rester gravée dans ma mémoire.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 33 — La surprise
Nous venions de terminer notre visite du jardin zoologique de Mvog-Betsi.
Il était déjà plus de quinze heures lorsque nous prîmes le chemin de notre case.
J’avais passé une très belle journée.
J’avais marché, ri, pris des photos et posé mille questions à Ulrich. Depuis quelques heures, je n’avais presque plus pensé au travail.
Nous avancions tranquillement lorsqu’Ulrich me regarda.
— Alexia.
— Oui ?
— Tu sais que ta famille n’est pas très loin d’ici ?
Je le regardai.
— Ma famille ?
— Oui. Yaoundé n’est pas loin. Ta mère est à environ une heure d’ici.
Je compris où il voulait en venir.
— Et alors ?
— Pourquoi tu ne vas pas les voir ?
Je secouai la tête.
— Mais je suis venue avec toi.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu veux que je parte ?
Il sourit.
— Je ne veux pas que tu partes. Je veux que tu ailles voir ta famille.
— Mais je reviendrai comment ?
— Tu iras ce soir et tu reviendras demain matin.
Je m’arrêtai presque de marcher.
— Et toi ?
— Moi, je reste ici.
— Tu ne viens pas avec moi ?
Il secoua la tête.
— Non.
Je savais déjà pourquoi.
Il ne pouvait pas débarquer chez ma mère comme si de rien n’était. Certaines personnes le connaissaient. Certaines choses du passé n’avaient pas complètement disparu.
Je soupirai.
— Alors comment veux-tu que je fasse ?
— On va louer une voiture avec chauffeur.
Je le regardai.
— Pour moi ?
— Oui. Elle viendra te chercher ici et elle te ramènera demain.
Je réfléchis quelques secondes.
Je souris.
— Et si je voulais rentrer plus tard ?
Il tourna lentement la tête vers moi.
— Tu ne travailles pas lundi… ?
Je haussai les épaules.
— Peut-être.
Il me regarda avec un sourire amusé.
— Ou tu possèdes déjà l’entreprise… ?
Je partis d’un rire.
— Très drôle.
— Monsieur se moque maintenant de ma promotion ?
— Pas du tout. Je te rappelle simplement que tu es devenue responsable, pas propriétaire.
Je secouai la tête.
— D’accord, monsieur le professeur.
— Donc tu vas voir ta famille ce soir, tu dors là-bas et tu reviens demain.
— À quelle heure ?
— Même à dix heures.
Il sourit.
— Mais je ne suis pas venue ici pour aller voir ma famille.
— Je sais.
Il sourit.
— Mais ça ne nous empêche pas de profiter de notre week-end.
Je souris à mon tour.
— Tu es vraiment décidé.
— Oui.
Je finis par accepter.
— D’accord.
Puis une idée me vint.
— Dans ce cas, il faut que j’achète quelques cadeaux.
— Pour qui ?
— Pour tout le monde.
Il hocha la tête.
— Alors allons-y.
Nous partîmes acheter les cadeaux.
Je commençai par ma mère.
Puis je choisis quelque chose pour Tata Madeleine, même si elle était toujours au village.
— Elle sera contente, expliquai-je.
— Alors prends-le.
Je pris ensuite des cadeaux pour mes sœurs.
Puis pour Mélissa et Naëlle.
Ulrich ne disait presque rien. Il me laissait choisir.
À chaque fois que j’hésitais, il me disait simplement :
— Si tu penses qu’elle va aimer, prends-le.
Au moment où nous allions partir, son regard se posa sur une montre.
Il s’arrêta.
— Celle-là.
Je regardai la montre.
— Pour qui ?
— Samuel.
Je le regardai avec étonnement.
— Samuel ?
— Oui.
— Tu veux lui acheter ça ?
— Pourquoi pas ?
Je pris la montre entre mes mains.
Elle était magnifique.
Élégante.
Et clairement très chère.
Ulrich demanda qu’on fasse inscrire les initiales de Samuel sur le cadran.
Je le regardai faire.
— Mais pourquoi tu fais ça ?
Il haussa les épaules.
— C’est ton mari.
Je fronçai les sourcils.
— Tu n’es pas jaloux ?
Il me regarda comme si ma question était étrange.
— Jaloux de quoi ?
— De lui.
Il sourit.
— Pourquoi est-ce que je serais jaloux de ton mari ?
Je ne répondis pas.
Il continua :
— C’est ton mari, Alexia.
Je hochai lentement la tête.
— D’accord.
Puis une idée me vint.
Je décidai de le taquiner un peu.
— Donc, puisque tu sais que c’est mon mari…
— Oui ?
— Si je rentre demain plus tard que prévu, tu ne vas pas te plaindre ?
Il me regarda.
— Pourquoi je me plaindrais ?
Je souris.
— Parce que je t’aurai prévenu.
— Prévenu de quoi ?
Je pris un air innocent.
— Que j’ai un mari là-bas.
Il comprit.
Je continuai :
— Et ça fait plus de deux mois qu’on ne s’est pas vus.
Ulrich resta silencieux une seconde.
Puis il éclata de rire.
— Alexia…
— Quoi ?
— Tu es incroyable.
— Je te préviens seulement.
Il secoua la tête.
— Tant que ça reste dans le cadre de ton mariage, je n’ai aucun problème.
Je souris.
— Très bien.
— Très bien quoi ?
— Rien.
Je pris les cadeaux.
— Allons-y.
La voiture avec chauffeur arriva en fin d’après-midi.
Avant de monter, Ulrich me rappela :
— Tu profites d’eux.
— Et demain matin, tu reviens.
Je souris.
— Oui, chef.
— Exactement.
Je montai dans la voiture.
Il resta devant la case pendant que le chauffeur démarrait.
Je lui fis un signe de la main.
Il me répondit.
Puis la voiture prit la direction de Yaoundé.
Lorsque j’arrivai chez ma mère, personne ne s’y attendait.
À peine la porte s’ouvrit-elle que Naëlle me vit.
— Maman !
Elle courut vers moi.
Je m’accroupis et la pris dans mes bras.
Mélissa arriva juste derrière elle.
Puis ma mère.
Elle resta quelques secondes à me regarder.
— Alexia…
— Maman.
Elle me serra dans ses bras.
Puis elle recula légèrement.
Son regard parcourut mon visage.
— Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Je ris.
— Rien.
— Tu as changé.
Mélissa me regarda à son tour.
— Maman, tu es devenue trop belle.
— Arrêtez !
Naëlle hocha la tête.
— C’est vrai.
Ma mère sourit.
— Tu rayonnes.
— Je rayonne ?
— Oui.
Elle me regarda encore.
— On dirait que tu es devenue une autre femme.
Je ris.
— Mais ça fait seulement un peu plus de deux mois .
Mélissa secoua la tête.
— Justement. En deux mois et demi, comment tu as pu changer autant ?
Elle sourit.
— Ce n’est pas que tu n’étais pas belle avant. Mais maintenant…
Elle chercha ses mots.
— Maintenant, ta présence se remarque.
Je baissai les yeux.
— Vous exagérez.
— Non, répondit ma mère. Tu es vraiment différente.
Je souris.
Puis je commençai à sortir les cadeaux.
— J’ai pensé à vous.
Les enfants poussèrent des cris de joie.
— Pour moi ?
— Et moi ?
Je ris.
Je distribuai les cadeaux.
Celui de Tata Madeleine fut mis de côté pour qu’on le lui donne lorsqu’elle reviendrait du village.
Mes sœurs reçurent également leurs cadeaux.
L’ambiance changea complètement.
On parlait.
On riait.
On me posait des questions sur mon travail.
Je racontais mon nouveau poste, mes nouvelles responsabilités et le projet sur lequel je travaillais.
Puis je pris mon téléphone.
Je composai le numéro de Samuel.
— Allô ?
— Tu es où ?
— Pourquoi ?
— Je suis chez maman.
Un silence.
— Tu es à Yaoundé ?
— Oui.
— J’arrive.
Il raccrocha.
Samuel arriva un peu plus tard.
Lorsqu’il entra et me vit, il s’arrêta.
Son visage changea immédiatement.
Il me regarda de haut en bas, puis sourit.
— Mais…
Je ris.
— Quoi ?
Il s’approcha.
— Ma femme…
Il me prit dans ses bras.
— Comment tu as pu changer autant en deux mois ?
Je souris.
— Comment ça ?
— Tu es devenue encore plus belle.
Je secouai la tête.
— C’est le nouveau poste.
— Le nouveau poste ne peut pas expliquer ça.
Il me regarda encore.
— Tu rayonnes.
Je souris.
— Tu exagères.
— Pas du tout.
Il me serra contre lui.
— Tu me donnes même envie de t’emmener avec moi et de ne plus te laisser repartir.
Je me mis à rire.
— Samuel !
— Quoi ?
— Tu viens à peine d’arriver.
— Justement.
Il me regarda avec un sourire.
— Ça fait plus de deux mois.
Je baissai les yeux.
Il aperçut alors le paquet que je lui avais réservé.
— C’est pour moi ?
— Oui.
Il l’ouvrit.
Lorsqu’il découvrit la montre, son visage s’éclaira.
— Alexia…
— Elle te plaît ?
— Elle est magnifique.
Il regarda les initiales gravées.
— Mes initiales ?
— Oui.
Il me regarda.
— Merci.
Je souris.
— C’est un cadeau.
Nous passâmes ensuite la soirée tous ensemble.
Nous avons parlé.
Nous avons ri.
Nous avons joué.
Les enfants racontaient leurs histoires.
Samuel voulait tout savoir sur mon nouveau travail.
La soirée passa sans que nous regardions vraiment l’heure.
Finalement, les enfants allèrent dormir.
Ma mère aussi.
La maison devint silencieuse.
Samuel me regarda.
— Madame ilumbu…
Je souris.
— Oui ?
Il s’approcha.
— Ma femme…
— Quoi ?
Il me regarda avec un sourire.
— J’ai besoin de toi.
Je me mis à rire doucement.
— Après deux mois, tu n’as même pas honte de dire ça ?
— Pourquoi j’aurais honte ?
Je secouai la tête.
— Tu es toujours le même.
— Et toi, tu es toujours ma femme.
Je lui pris la main.
Cette nuit-là, nous retrouvâmes notre intimité de mari et femme.
Après deux mois de séparation, nos retrouvailles furent longues et tendres.
Et pour moi, cela faisait simplement partie de notre mariage.
Le lendemain matin, je me réveillai plus tôt que prévu.
La nuit avait été courte.
Très courte.
Je restai quelques secondes allongée, les yeux ouverts, avant de me rappeler que je devais repartir.
Je me levai doucement.
Dans la maison, tout le monde commençait déjà à bouger.
Je pris le temps de dire au revoir à chacun.
Naëlle fut la dernière à venir m’embrasser.
— Maman, tu repars déjà ?
— Oui, ma chérie.
Je lui caressai les cheveux.
— Et n’oublie pas, il ne reste plus que deux semaines avant la fin des vacances. Il faut commencer à te préparer sérieusement pour la rentrée.
— Je sais, maman.
Melissa vint ensuite se jeter dans mes bras.
Je la serrai longtemps contre moi.
Ma mère me regardait avec un sourire.
— Tu vas vraiment repartir aujourd’hui ?
— Oui. Je dois travailler.
Je pris encore quelques minutes pour parler avec elle avant de récupérer mes affaires.
Au moment où j’allais sortir, Samuel me rejoignit.
Il me regarda longuement.
— Alors… on se revoit quand ?
Je souris.
— Dans deux semaines.
— Deux semaines ?
— Oui. Quand les vacances seront terminées, tu ne reviendras plus à Bafoussam ou tu as déjà décidé de m’abandonner?
Il resta silencieux quelques secondes avant de rire.
— Ah oui… j’avais oublié.
Puis il s’approcha de moi.
— Mais tu m’as traumatisé cette nuit.
Je lui donnai un petit coup sur le bras.
— Samuel !
Il éclata de rire.
Je secouai la tête.
— Prends soin des enfants.
— Toi aussi.
Je montai finalement dans la voiture.
Le chauffeur démarra.
Je regardai ma famille disparaître derrière moi.
Pendant quelques minutes, je ne pensai à rien.
Puis, naturellement, mon esprit revint à la nuit précédente.
Je repensai à Samuel.
À notre complicité.
À cette proximité que nous avions toujours connue.
C’était mon mari.
Notre relation avait ses habitudes.
Ses gestes familiers.
Ses moments tendres.
Tout cela faisait partie de ma vie depuis longtemps.
Et pourtant…
Une autre image apparut dans mon esprit.
Ulrich.
Avec lui, tout était différent.
Plus imprévisible.
Plus intense.
Plus difficile à expliquer.
Je fermai les yeux.
Je n’aimais pas faire cette comparaison.
Parce que Samuel avait sa place.
Et Ulrich avait réussi, malgré tout ce que je pensais impossible, à prendre une autre place.
Deux hommes.
Deux liens différents.
Deux mondes que je ne pouvais pas mélanger.
Je regardai par la fenêtre.
Le paysage défilait lentement.
Et une pensée me traversa :
Le plus dangereux n’était peut-être pas d’aimer deux personnes différemment.
Le plus dangereux était de commencer à ne plus savoir comment vivre sans l’une d’elles.
Je secouai légèrement la tête.
— Arrête, Alexia…
Mais je savais déjà que je ne pourrais pas arrêter.
Parce qu’à quelques kilomètres de là, quelqu’un m’attendait.
Et je savais exactement qui.
Ulrich.
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 34 — Ce qui reste dans nos cœurs
Lorsque j’arrivai au point de rendez-vous, il était là.
Il m’attendait.
Je descendis de la voiture.
Il regarda l’heure.
Puis moi.
— Midi passé.
Je souris.
— Bonjour à toi aussi.
— Pourquoi tu as pris autant de temps ?
Je posai mon sac.
— Je t’avais prévenu.
— Prévenu de quoi ?
Je le regardai avec un petit sourire.
— Ulrich…
— Oui ?
— C’est mon mari.
Il resta silencieux.
Je poursuivis :
— Ça fait plus de deux mois qu’on ne s’est pas vus. Tu croyais quoi ?
Il me regarda quelques secondes avant de détourner les yeux.
Je me mis à rire.
— Tu n’es pas jaloux, au moins ?
Il secoua la tête.
— Jaloux de quoi ?
— De mon mari.
Il sourit.
— Alexia, c’est ton mari.
— Justement.
Je pris mon sac et montai dans la voiture.
— Je dis ça, je ne dis rien.
Il démarra.
— En tout cas, boss…
— Quoi ?
— Si je prends du retard comme ça demain aussi, ne viens pas me demander pourquoi.
Il me lança un regard amusé.
— Ah bon ?
— Oui.
Je souris.
— Parce que tu sais très bien ce qui peut se passer quand une femme retrouve son mari après plus de deux mois.
Il éclata de rire.
— Tu es incroyable.
Et si je te disais qu’il avait envie de moi ?
Il haussa légèrement les sourcils.
Je poursuivis, amusée :
— Après deux mois sans me voir, il n’allait quand même pas me regarder comme une collègue.
Ulrich éclata de rire.
— Alexia…
— Quoi ?
— Tu veux vraiment qu’on ait cette conversation ?
— Je t’avais prévenu.
Il secoua la tête.
— Tant que ça reste dans le cadre de ton mariage, je n’ai aucun problème.
Je le regardai.
Cette phrase me fit sourire.
Il n’y avait aucune jalousie dans sa voix.
Aucune colère.
Seulement cette étrange confiance qu’il avait toujours eue.
Et c’était peut-être cela qui me déstabilisait le plus.
Nous prîmes la route vers Bafoussam.
Quelques kilomètres passèrent.
Puis, presque naturellement, je repris :
— Et toi… tu ne voudrais plus avoir d’enfants ?
Ulrich tourna lentement la tête vers moi.
Son expression changea.
— Pardon ?
Je me mis à rire.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ?
— Attends.
Il me fixa quelques secondes.
— Tu es en train de me demander si je veux avoir un enfant avec toi ?
— Mais non !
Je levai les yeux au ciel.
— Je parle en général !
Il prit un air faussement sérieux.
— Ah bon ?
— Oui.
— Donc, madame Essimbi, tu ne veux pas d’enfant avec moi ?
— Je n’ai jamais dit ça !
— Pourtant, c’est exactement ce que tu viens de dire.
— Mais pas du tout !
Il secoua la tête avec un air faussement déçu.
— Donc tout ce temps, tu fais quoi avec moi ?
Je fronçai les sourcils.
— Quoi ?
— Tu m’exploites.
J’ouvris de grands yeux.
— Quoi ?
— Tu m’utilises.
— Ulrich !
— Tu te sers de moi.
Je lui donnai un coup sur le bras.
— Arrête !
Il éclata de rire.
— Et maintenant, tu me frappes !
Je le frappai encore.
Cette fois, il rit franchement.
Puis, lorsqu’il comprit que j’avais compris sa plaisanterie, je finis par sourire à mon tour.
Mais après quelques secondes, mon expression changea.
Ulrich le remarqua.
— Quoi ?
Je secouai doucement la tête.
— Rien.
Il resta silencieux.
Puis il répondit d’une voix plus calme :
— Vanel est ma plus grande fierté.
Je le regardai.
— Elle me suffit.
Il marqua une pause.
Puis son sourire revint légèrement.
— À moins que tu veuilles m’en donner un.
Je restai figée.
Je ne m’attendais pas à cette réponse.
Il reprit aussitôt, comme pour alléger l’atmosphère :
— Mais ne me frappe plus. J’ai encore besoin de mes bras pour conduire.
J’éclatai de rire malgré moi.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Parce que derrière la plaisanterie, je venais d’entendre une phrase que je ne savais pas comment interpréter.
« À moins que tu veuilles m’en donner un. »
Je regardai la route.
Et, pour la première fois, je me demandai si Ulrich plaisantait vraiment.
Il finit par se calmer.
Je secouai la tête.
— Tu es impossible.
— Je sais.
Un silence s’installa.
Puis je souris.
— Mais sérieusement…
— Oui ?
— Pourquoi tu refuses toujours les photos ?
Il fronça légèrement les sourcils.
— Les photos ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’elles ont ?
— Depuis qu’on a commencé toutes ces sorties, tu refuses presque toujours que je te prenne en photo.
Il haussa les épaules.
— On en a pas besoin.
— Pourquoi ?
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il répondit calmement :
— Parce que les plus beaux souvenirs n’ont pas besoin de photos.
Je le regardai.
— Comment ça ?
— Une photo peut disparaître. Elle peut être effacée. On peut perdre un téléphone. Un ordinateur peut tomber en panne.
Il marqua une pause.
— Mais ce qu’on vit reste dans notre tête.
Je ne dis rien.
Il continua :
— Et surtout dans notre cœur.
Il me regarda brièvement.
— Une photo montre un moment. Mais elle ne donne pas ce qu’on ressentait à ce moment-là.
Je baissai les yeux.
— Tu es devenu philosophe maintenant ?
Il sourit.
— Non.
— Alors pourquoi tu parles comme ça ?
— Parce que je préfère me souvenir de toi comme je t’ai vue.
Je le regardai.
— Et comment tu m’as vue ?
Il sourit.
— Ça, je préfère le garder pour moi.
Je ris.
— Évidemment.
La voiture continua d’avancer.
Mais ses paroles restèrent dans ma tête.
Les jours suivants reprirent leur rythme.
Le travail.
La maison.
Les appels.
Les pauses.
Ulrich ne cherchait jamais à prendre toute ma vie.
Il attendait.
Il savait quand parler.
Il savait quand se taire.
Et parfois, il suffisait d’un seul message.
Tu vas bien ?
Ou :
Tu as mangé ?
Et ma journée devenait immédiatement plus légère.
Je retrouvais Samuel et les filles.
Je reprenais ma vie familiale.
Mais quelque chose en moi avait changé.
Je n’étais plus exactement la même femme.
Et Ulrich le savait.
Le week-end suivant fut notre dernière escapade avant le retour définitif à la routine.
Il choisit encore un endroit de l’Ouest.
Pas de grand restaurant.
Pas de soirée mondaine.
Nous découvrîmes simplement un autre coin magnifique.
Des montagnes.
Une route calme.
Des paysages que je n’avais jamais pris le temps de regarder.
Nous marchâmes longtemps.
Nous parlâmes de tout et de rien.
Nous rîmes.
Et lorsque le soir arriva, nous retrouvâmes notre intimité habituelle.
Cette proximité était devenue naturelle.
Trop naturelle.
Le dimanche, nous reprîmes la route.
Je savais que cette parenthèse allait bientôt se terminer.
Et pourtant, je ne voulais pas y penser.
La semaine suivante, Samuel et Naëlle revinrent à Bafoussam.
La maison changea immédiatement.
Il y avait de nouveau du bruit.
Des conversations.
Des disputes entre enfants.
Des repas à préparer.
Des devoirs.
La vie reprenait.
Et Ulrich respecta cette nouvelle organisation.
Il ne venait pas perturber ma maison.
Il m’appelait.
Je l’appelais.
Parfois pendant ma pause.
Parfois après le travail.
Et quand nous pouvions nous voir, nous trouvions un moment.
Deux semaines passèrent ainsi.
Puis, un matin, mon supérieur me convoqua.
Je m’installai devant lui.
Il ouvrit un dossier.
— Madame Essimbi, votre première mission arrive.
Je redressai légèrement la tête.
— Déjà ?
— Oui.
Il me tendit les documents.
Je les parcourus rapidement.
Puis je m’arrêtai.
L’Extrême-Nord.
Je relus l’information.
— L’Extrême-Nord ?
— Oui.
— Pour combien de temps ?
— Environ deux mois.
Je refermai lentement le dossier.
Deux mois.
À l’autre bout du pays.
Je connaissais Bafoussam.
Je connaissais Yaoundé.
Douala.
Mais l’Extrême-Nord…
C’était autre chose.
À la maison, je ne montrai pas mon inquiétude.
Samuel me demanda comment s’était passée ma journée.
— Bien.
— Qu’est-ce que c’est ?
J’ai posé le dossier sur la table.
— Ma première mission.
Il a souri.
— Ça y est ?
— Oui.
— Elle est confirmée ?
Je l’ai regardé.
— Oui. Mon supérieur vient de me l’annoncer aujourd’hui.
— Tu vas où ?
— Dans l’Extrême-Nord.
Il a ouvert de grands yeux.
— L’Extrême-Nord ?
— Oui.
— Pour combien de temps ?
— Plusieurs semaines.
Il a souri.
— C’est une grosse responsabilité.
— Oui.
— Mais tu vas y arriver.
J’ai souri.
— J’espère.
Il s’est approché de moi.
— Tu as été promue parce qu’ils savent que tu peux le faire.
J’ai hoché la tête.
— Tu as raison.
Je ne lui ai pas parlé de mes inquiétudes.
Je ne voulais pas l’inquiéter alors que la mission venait seulement d’être annoncée.
Pour lui, c’était simplement une nouvelle étape dans ma carrière.
Et je voulais qu’il continue à le voir comme ça.
Alors je devais l’assumer.
Mais lorsque je retrouvai Ulrich pendant ma pause, je ne réussis pas à cacher ce que je ressentais.
Il me regarda.
— Tu n’es pas toi-même.
Je soupirai.
— J’ai reçu ma première mission.
— Ah oui ?
— Oui.
— Tu pars quand ?
— Bientôt.
J’ai regardé par la fenêtre.
— Je vais dans l’Extrême-Nord.
Il est resté silencieux quelques secondes.
— L’Extrême-Nord ?
— Oui.
— Et ça te fait peur ?
J’ai soupiré.
— Un peu.
— Pourquoi ?
J’ai réfléchi avant de répondre.
— Parce que je ne connais personne là-bas. Je n’y suis jamais allée. Je vais devoir travailler dans plusieurs endroits que je ne connais pas.
Je me suis arrêtée quelques secondes.
— Et c’est vraiment loin.
Ulrich n’a rien dit.
Je savais qu’il m’écoutait.
— Je suis contente d’avoir cette mission, mais je ne sais pas comment je vais m’organiser.
Il a finalement parlé.
— Tu vas y arriver.
J’ai souri.
— C’est ce que Samuel m’a dit.
Il a ri doucement.
Puis il a demandé :
— Et tu comptes partir seule ?
— Je n’ai pas vraiment le choix.
Il y a eu un silence.
Ulrich me fixa.
— Qu’est-ce qui t’inquiète exactement ?
— Tout.
Je fis une pause.
— Le déplacement. Le travail. Les endroits. Le fait d’être aussi loin de ma famille…
Je secouai la tête.
— Je sais que je dois y aller. Je sais que c’est important. Mais…
Je n’arrivais pas à terminer.
Ulrich ne me coupa pas.
Il me laissa parler.
Puis il dit simplement :
— Je t’accompagne.
Je levai brusquement les yeux.
— Quoi ?
— Je viens avec toi.
Je restai silencieuse.
— Tu es sérieux ?
— Oui.
— Mais Ulrich…
— Quoi ?
— C’est une mission professionnelle.
— Je sais.
— Ça peut durer deux mois.
Il haussa les épaules.
— Je n’ai aucun problème avec ça.
Je le regardai encore.
— Tu ne peux pas simplement décider de partir comme ça.
Il sourit.
— Pourquoi ?
— Parce que…
Je cherchai mes mots.
— Parce que c’est l’Extrême-Nord.
Il me regarda calmement.
— Justement.
Je secouai la tête.
— Tu es vraiment sérieux ?
— Très sérieux.
Je restai silencieuse.
Puis je murmurai :
— Et si la mission dure vraiment deux mois ?
— Alors je resterai deux mois.
— Et si elle dure plus longtemps ?
Il me regarda droit dans les yeux.
— Même si c’est deux ans, je m’arrangerai.
Mon cœur se serra.
Je ne savais plus quoi répondre.
Il prit simplement mon téléphone posé sur la table et le fit glisser vers moi.
— Tu n’es pas seule, Alexia.
Je baissai les yeux.
Pour la première fois depuis l’annonce de cette mission, ma peur diminua légèrement.
Mais je ne savais pas encore que ce voyage vers l’Extrême-Nord allait changer définitivement le cours de notre histoire.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 35 — Deux mois à Maroua
Le jour du voyage était arrivé.
La veille, j’avais passé une bonne partie de la soirée à préparer mes dossiers. Avec ma secrétaire, nous avions encore vérifié les documents, les rapports, les autorisations et tout ce dont j’aurais besoin sur le chantier.
Cette mission devait durer deux mois.
Deux mois dans l’Extrême-Nord.
Je savais que c’était une grande responsabilité. C’était ma première mission depuis ma promotion, et je voulais être à la hauteur.
Le matin, après avoir pris mon petit-déjeuner, je suis allée voir Naëlle.
Elle était déjà prête pour l’école.
Je me suis accroupie devant elle.
— Alors, ma grande ?
Elle m’a regardée avec un petit sourire.
— Tu pars aujourd’hui ?
— Oui.
Son visage a immédiatement changé.
— Pour combien de temps ?
J’ai hésité avant de répondre.
— Deux mois.
— Deux mois ?
Elle a ouvert de grands yeux.
— Maman, mais c’est beaucoup !
J’ai souri.
— Je sais.
— Je viens à peine de rentrer de Yaoundé.
— C’est le travail.
Elle a baissé la tête.
— Tu vas encore me manquer.
Je l’ai prise dans mes bras.
— Toi aussi, tu vas me manquer.
— Tu vas m’appeler ?
— Tous les jours si tu veux.
Elle a souri.
— Même quand tu seras très occupée ?
— Même quand je serai très occupée.
Elle m’a serrée encore plus fort.
— Alors ça va.
J’ai embrassé son front.
— Maintenant, concentre-toi sur l’école. La rentrée est déjà passée. Il faut travailler sérieusement.
— Oui, maman.
À cet instant, Samuel est arrivé.
Il m’a regardée quelques secondes.
— Tout est prêt ?
— Oui.
— Tu as bien vérifié tes dossiers ?
— Plusieurs fois.
Il a souri.
— C’est bien. Tu vas y arriver.
Je savais qu’il voulait m’accompagner jusqu’à l’aéroport.
Je n’ai pas essayé de l’en empêcher.
Quelques minutes plus tard, le chauffeur de l’entreprise est arrivé.
J’ai pris mes bagages.
Puis j’ai regardé Samuel.
— On peut déposer Naëlle à l’école avant d’aller à l’aéroport ?
— Bien sûr.
Nous sommes montés tous les trois dans la voiture.
Naëlle était assise près de moi.
Pendant le trajet, elle n’a presque pas parlé.
Elle regardait par la fenêtre.
Quand nous sommes arrivés devant son école, elle m’a serrée dans ses bras.
— Tu vas vraiment m’appeler tous les jours ?
— Oui.
— Promis ?
— Promis.
Elle est descendue.
Je l’ai regardée entrer dans l’école avant que la voiture ne reparte.
Quelques minutes plus tard, nous sommes arrivés à l’aéroport de Bafoussam.
Samuel est descendu avec moi.
Il m’a accompagnée jusqu’à l’entrée.
— Ne te mets pas trop de pression, Alexia.
— Je vais faire attention.
— Tu as les compétences pour ce poste.
— Merci.
Il m’a prise dans ses bras.
— Et surtout, repose-toi.
J’ai souri.
— Je vais essayer.
Il m’a regardée encore une fois.
— Appelle-moi quand tu arrives.
— D’accord.
Il m’a embrassée puis il est retourné vers la voiture.
Il avait encore plusieurs affaires à gérer et devait rentrer rapidement.
Je l’ai regardé partir.
Puis je me suis tournée vers l’aéroport
J’ai repris mes affaires.
Je me suis avancee vers l’embarquement.
Le jour du voyage était arrivé.
La veille, j’avais passé une bonne partie de la soirée à préparer mes dossiers. Avec ma secrétaire, nous avions encore vérifié les documents, les rapports, les autorisations et tout ce dont j’aurais besoin sur le chantier.
Cette mission devait durer deux mois.
Deux mois dans l’Extrême-Nord.
Je savais que c’était une grande responsabilité. C’était ma première mission depuis ma promotion, et je voulais être à la hauteur.
Le matin, après avoir pris mon petit-déjeuner, je suis allée voir Naëlle.
Elle était déjà prête pour l’école.
Je me suis accroupie devant elle.
— Alors, ma grande ?
Elle m’a regardée avec un petit sourire.
— Tu pars aujourd’hui ?
— Oui.
Son visage a immédiatement changé.
— Pour combien de temps ?
J’ai hésité avant de répondre.
— Deux mois.
— Deux mois ?
Elle a ouvert de grands yeux.
— Maman, mais c’est beaucoup !
J’ai souri.
— Je sais.
— Tu viens à peine de rentrer de Yaoundé.
— C’est le travail.
Elle a baissé la tête.
— Tu vas encore me manquer.
Je l’ai prise dans mes bras.
— Toi aussi, tu vas me manquer.
— Tu vas m’appeler ?
— Tous les jours si tu veux.
Elle a souri.
— Même quand tu seras très occupée ?
— Même quand je serai très occupée.
Elle m’a serrée encore plus fort.
— Alors ça va.
J’ai embrassé son front.
— Maintenant, concentre-toi sur l’école. La rentrée est déjà passée. Il faut travailler sérieusement.
— Oui, maman.
À cet instant, Samuel est arrivé.
Il m’a regardée quelques secondes.
— Tout est prêt ?
— Oui.
— Tu as bien vérifié tes dossiers ?
— Plusieurs fois.
Il a souri.
— C’est bien. Tu vas y arriver.
Je savais qu’il voulait m’accompagner jusqu’à l’aéroport.
Je n’ai pas essayé de l’en empêcher.
Quelques minutes plus tard, le chauffeur de l’entreprise est arrivé.
J’ai pris mes bagages.
Puis j’ai regardé Samuel.
— On peut déposer Naëlle à l’école avant d’aller à l’aéroport ?
— Bien sûr.
Nous sommes montés tous les trois dans la voiture.
Naëlle était assise près de moi.
Pendant le trajet, elle n’a presque pas parlé.
Elle regardait par la fenêtre.
Quand nous sommes arrivés devant son école, elle m’a serrée dans ses bras.
— Tu vas vraiment m’appeler tous les jours ?
— Oui.
— Promis ?
— Promis.
Elle est descendue.
Je l’ai regardée entrer dans l’école avant que la voiture ne reparte.
Quelques minutes plus tard, nous sommes arrivés à l’aéroport de Bafoussam.
Samuel est descendu avec moi.
Il m’a accompagnée jusqu’à l’entrée.
— Ne te mets pas trop de pression, Alexia.
— Je vais faire attention.
— Tu as les compétences pour ce poste.
— Merci.
Il m’a prise dans ses bras.
— Et surtout, repose-toi.
J’ai souri.
— Je vais essayer.
Il m’a regardée encore une fois.
— Appelle-moi quand tu arrives.
— D’accord.
Il m’a embrassée puis il est retourné vers la voiture.
Il avait encore plusieurs affaires à gérer et devait rentrer rapidement.
Je l’ai regardé partir.
Puis je me suis tournée vers l’aéroport
— Alexia
Je me suis retournée
Ulrich était la.
— Tu as bien les billets ?
— Oui.
Je les ai sortis de mon sac.
— J’ai acheté les deux billets comme prévu.
Il a souri.
— Très bien.
Je ne savais pas encore pourquoi il souriait comme ça.
Nous nous sommes dirigés vers l’intérieur de l’aéroport.
Puis, au moment où je pensais que nous allions rejoindre notre vol, Ulrich m’a arrêtée.
— Viens.
— Où ?
— Par ici.
— Mais notre avion est de l’autre côté.
— Ce n’est pas notre avion.
Je l’ai regardé.
— Comment ça ?
— Suis-moi.
— Ulrich, j’ai les billets.
— Je sais.
— J’ai payé presque trois cent mille francs pour les deux.
Il s’est mis à rire.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu ris ?
Il a continué à marcher.
Quelques secondes plus tard, j’ai aperçu l’appareil.
Je me suis arrêtée.
— C’est quoi ça ?
Ulrich s’est retourné.
— Notre avion.
J’ai regardé l’appareil, puis lui.
— Notre quoi ?
— Notre avion.
Je suis restée bouche bée.
— Ulrich…
Il souriait.
— Je voulais te faire une surprise.
— Tu as affrété un jet privé ?
— Oui.
— Mais j’ai déjà acheté les billets !
— Je sais.
— Pour presque trois cent mille francs !
— Je sais aussi.
J’ai posé une main sur ma tête.
— Mais tu es fou !
Il a ri.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai dépensé presque trois cent mille francs pour rien !
— Ce n’est pas grave.
— Pas grave ?
Je l’ai regardé sérieusement.
— Tu vas me rembourser.
Il a éclaté de rire.
— D’accord.
— Je suis sérieuse.
— Je vais te rembourser.
— Tout.
— Tout.
— Jusqu’au dernier franc.
— D’accord, madame.
Je l’ai regardé avec méfiance.
— Je vais te surveiller.
— Je sais.
Nous avons finalement embarqué.
Pendant le vol, je n’arrêtais pas de penser à l’argent.
— Tu sais combien ça coûte, ce que tu viens de faire ?
— Oui.
— Et ça ne te fait rien ?
— Non.
— N’est-ce pas tu es trop riche !?
Il a souri.
— Tu viens seulement de t’en rendre compte ?
J’ai secoué la tête.
— Un jour, je vais finir par te présenter la facture de tout ce que tu dépenses.
— Fais-le.
— Je vais le faire.
Il a ri.
Quelques heures plus tard, nous sommes arrivés à Maroua.
Ulrich avait déjà tout prévu.
Une voiture nous attendait.
Et surtout, il avait déjà trouvé un appartement où nous allions vivre pendant toute la durée de ma mission.
Lorsque nous sommes arrivés, j’ai découvert un appartement confortable, calme et suffisamment grand pour que chacun ait son espace.
J’ai posé mes valises.
Je suis restée quelques secondes au milieu du salon.
Puis j’ai regardé Ulrich.
— Donc…
— Oui ?
— On va vraiment vivre ici pendant deux mois ?
Il a souri.
— Oui.
J’ai regardé autour de moi.
Deux mois.
Sous le même toit.
Nous avions déjà passé des week-ends ensemble.
Nous avions dormi dans des hôtels.
Nous avions partagé des moments intimes.
Mais jamais nous n’avions vécu ensemble aussi longtemps.
Ulrich s’est approché.
— Deux mois.
— Tu te rends compte ?
— Très bien.
— Tu vas me supporter pendant deux mois ?
Il a souri.
— La question, c’est plutôt de savoir si toi, tu vas me supporter.
J’ai ri.
— Ça, je ne sais pas.
Il m’a regardée.
— Alors on va voir de quoi tu es capable.
— Ah bon ?
— Oui.
— Et de quoi je suis censée être capable ?
Il a pris un air sérieux.
— De te comporter comme ma femme.
Je l’ai regardé quelques secondes avant d’éclater de rire.
— Ta femme ?
— Oui.
— Tu vas trop loin.
— Peut-être.
J’ai secoué la tête.
— Tu es impossible.
— Je sais.
Cette première soirée est passée rapidement.
Le lendemain, je devais commencer ma mission sur le chantier.
Je me suis préparée tôt.
J’ai choisi une tenue professionnelle.
J’ai coiffé mes cheveux.
J’ai mis ma perruque.
Puis j’ai terminé mon maquillage.
Lorsque je suis sortie de la chambre, Ulrich m’a regardée.
Il n’a rien dit.
J’ai pris mon sac.
— Quoi ?
Il ne répondit pas.
— Ulrich ?
— Enlève ça.
Je fronçai les sourcils.
— Quoi ?
— Tout ça.
— Tout quoi ?
Il s’approcha.
— Ta perruque.
Je le regardai comme s’il venait de dire quelque chose d’insensé.
— Pardon ?
— Enlève-la.
— Pourquoi ?
— Tu n’en as pas besoin.
Je touchai mes cheveux.
— Ulrich, je vais travailler.
— Je sais.
— Et alors ?
— Enlève-la.
Je soupirai.
— Et le maquillage ?
— Aussi.
Je le regardai.
— Tu plaisantes.
— Non.
Puis il regarda mes mains.
— Et les faux ongles.
Je baissai les yeux.
— Quoi encore ?
— À partir d’aujourd’hui, tu ne les mets plus.
Je le fixai.
— Mais tu veux quoi exactement ?
Il sourit.
— Je veux que tu sois toi.
Je secouai la tête.
— Tu es vraiment bizarre.
— Enlève-les.
Je finis par céder.
J’ai retiré ma perruque.
Puis je me suis démaquillée.
Je suis revenue devant lui.
— Voilà.
Il me regarda longuement.
Puis il sourit.
— Là, c’est toi.
Je restai silencieuse.
— Ça te plaît ?
— Oui.
— Tu trouves vraiment que je suis mieux comme ça ?
— Je ne dis pas que tu étais moins belle avant.
Il marqua une pause.
— Je dis simplement que tu ne connais pas encore ton potentiel.
Je levai les yeux au ciel.
— Nous sommes seulement au premier jour de ces deux mois et tu es déjà un dictateur.
Il éclata de rire.
— Un dictateur ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Aujourd’hui, tu enlèves ma perruque. Tu enlèves mon maquillage. Tu m’interdis désormais de mettre les faux ongles.
— Tu as naturellement de très beaux doigts, de très beaux ongles.
Je croisai les bras.
— Demain, tu vas choisir mes vêtements.
Il riait toujours.
— Et après-demain, tu vas décider de ce que je mange.
— Alexia…
— Et si j’étais ta femme, tu sais quoi ?
Il sourit.
— Quoi ?
— Même pour aller aux toilettes, je devrais sûrement te demander la permission.
Il éclata franchement de rire.
— Tu es impossible.
— Dans quoi est-ce que je me suis embarquée ?
Il secoua la tête.
— Je ne veux pas contrôler ta vie.
— Alors pourquoi tu me demandes tout ça ?
— Parce que je veux que tu découvres la femme que tu es sans tous ces artifices.
Je le regardai.
Puis je souris.
— D’accord, monsieur le dictateur.
Il me regarda partir.
— Bon travail.
Je me retournai.
— Et toi ?
— Je vais rester ici.
— Très bien.
— Mais je t’attends ce soir.
Je me suis retournée.
— J’espère que tu as prévu à manger.
Il a souri.
— Je savais que tu allais dire ça.
Je suis partie.
Lorsque je suis arrivée sur le chantier, j’ai immédiatement senti quelque chose d’étrange.
Les techniciens étaient déjà au travail.
Les responsables de terrain discutaient entre eux.
Plusieurs ouvriers transportaient du matériel.
Des femmes travaillaient également sur le site.
Je me suis avancée avec mon dossier.
Mais peu à peu, les regards ont commencé à se tourner vers moi.
Un technicien m’a regardée.
Puis un autre.
Deux femmes ont échangé quelques mots en me regardant.
Je me suis arrêtée.
J’ai regardé autour de moi.
Tout le monde semblait me remarquer.
J’ai baissé les yeux vers ma tenue.
Puis j’ai touché mes cheveux.
Rien.
Je ne comprenais pas.
Un responsable s’est approché.
— Madame Essimbi ?
— Oui.
— Je suis le responsable du chantier.
— Enchantée.
Il m’a serré la main.
Mais même lui semblait légèrement surpris.
— Vous êtes bien la nouvelle Responsable Qualité et Environnement ?
J’ai souri.
— Oui.
— Très bien.
Il s’est retourné vers les autres.
— Messieurs, voici Madame Essimbi.
Les conversations se sont arrêtées quelques secondes.
Je me suis sentie observée.
Je ne savais pas pourquoi.
Je me suis approchée de mon équipe.
Mais pendant toute la matinée, j’ai continué à remarquer ces regards.
Certains étaient discrets.
D’autres beaucoup moins.
Même les femmes du chantier me regardaient avec un sourire.
Je commençais à être gênée.
À la pause, je me suis installée seule quelques minutes.
J’ai pris mon téléphone.
Un message d’Ulrich était arrivé.
« Alors, madame la Responsable ? »
J’ai souri.
J’ai répondu :
« Ça commence bien. »
Il a répondu presque immédiatement :
« Je savais que ça irait bien. »
J’ai regardé l’écran.
Puis j’ai repensé à ce qu’il m’avait dit le matin.
Là, c’est toi.
J’ai levé les yeux vers les personnes autour de moi.
Et soudain, une pensée m’est venue.
Peut-être qu’il avait raison.
Peut-être que pendant tous ces mois, je n’avais pas seulement changé dans ma tête.
Peut-être que les autres commençaient eux aussi à voir la femme que j’étais devenue.
Je ne savais pas encore que ces deux mois à Maroua allaient transformer encore davantage ma vie.
À suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 36 — Ce que je ne comprenais pas
Je ne savais pas encore pourquoi, mais depuis mon arrivée sur le chantier, quelque chose me mettait mal à l’aise.
Ce n’était pas le travail.
Le travail, je le maîtrisais.
C’était les regards.
Depuis le matin, j’avais l’impression que tout le monde me regardait.
Les techniciens me parlaient avec une forme d’admiration qui me gênait presque. Je savais que cette mission allait être différente de tout ce que j’avais connu jusque-là.
Mais je ne m’attendais pas à ce que les choses commencent aussi vite.
Dès que je suis descendue de la voiture, plusieurs personnes se sont tournées vers moi.
Je n’y ai d’abord pas prêté attention.
J’ai pris mon dossier et je me suis dirigée vers la zone où les techniciens travaillaient.
— Bonjour.
— Bonjour, Madame.
La réponse est venue presque immédiatement.
Mais quelque chose m’a frappée.
La voix de l’homme tremblait légèrement.
Je l’ai regardé.
Il a baissé les yeux.
— Le rapport d’hier est prêt ?
— Oui, Madame.
— Je peux le voir ?
— Oui, bien sûr.
Il s’est précipité vers une table pour prendre le document.
Je l’ai suivi du regard.
Puis un autre technicien s’est approché.
— Madame Essimbi, nous avons terminé cette partie.
— Très bien. Vous pouvez vérifier les mesures avant que je signe.
— Oui, Madame.
Il est reparti aussitôt.
Je suis restée quelques secondes immobile.
Quelque chose n’allait pas.
Je me suis retournée.
Deux autres personnes me regardaient.
Dès que leurs regards ont croisé le mien, elles ont détourné les yeux.
Je me suis demandé si j’avais quelque chose sur le visage.
J’ai passé rapidement une main sur mes cheveux.
Rien.
Je me suis regardée dans la vitre d’un véhicule.
Rien d’anormal.
Alors pourquoi tout le monde se comportait-il ainsi ?
Toute la matinée, la même chose s’est répétée.
Quand je donnais une consigne, elle était exécutée immédiatement.
Quand je demandais un renseignement, on me répondait avec une attention presque excessive.
Même les techniciens les plus expérimentés semblaient perdre un peu de leur assurance lorsqu’ils s’adressaient à moi.
À un moment, j’ai demandé à un responsable de reprendre une partie du travail.
— Cette partie n’est pas conforme.
— D’accord, Madame.
Il a immédiatement appelé son équipe.
— Vous avez entendu Madame. On reprend tout.
Je l’ai regardé.
Il semblait presque soulagé de pouvoir quitter la conversation.
Je n’aimais pas ça.
Je n’avais jamais aimé attirer les regards.
Encore moins donner l’impression que les autres avaient peur de moi.
À midi, une femme qui travaillait sur le chantier m’a regardée pendant un long moment avant de me dire :
— Madame…
— Oui ?
Elle hésita.
— Rien.
— Vous vouliez me parler ?
Elle sourit nerveusement.
— Non, Madame.
Puis elle est partie.
Je suis restée là, perplexe.
Qu’est-ce qui leur arrivait ?
À la fin de la journée, j’avais encore cette sensation étrange.
Je suis montée dans la voiture avec une seule envie : rentrer à l’appartement et raconter tout cela à Ulrich.
Lorsque j’ai ouvert la porte, j’ai entendu des sons venant du salon.
Je me suis avancée.
Ulrich était assis devant la télévision avec une manette entre les mains.
Il était tellement concentré que je suis restée quelques secondes à le regarder.
— Ulrich ?
— Attends.
Je me suis mise à rire.
— Tu m’entends au moins ?
— Oui.
— Tu fais quoi ?
— Je joue.
J’ai regardé l’écran.
— Depuis quand tu joues aux jeux vidéo ?
— Depuis toujours.
— Je ne savais même pas ça.
— Tu ne sais pas encore beaucoup de choses sur moi.
Je me suis assise sur le canapé.
— Monsieur est donc passionné de jeux vidéo.
— Monsieur a plusieurs passions.
— Je découvre.
Il continuait à jouer.
Je l’ai observé quelques secondes.
Puis j’ai fini par dire :
— Monsieur, il est bizarre.
Il s’est arrêté.
— Qui ?
— Les gens du chantier.
Il a posé la manette.
— Qu’est-ce qu’ils ont fait ?
— Je ne sais même pas comment te l’expliquer.
— Essaie.
J’ai soupiré.
— J’ai l’impression que je terrorise tout le monde.
Ulrich a souri.
— Toi ?
— Oui, moi.
— Impossible.
— Je suis sérieuse.
Je me suis rapprochée.
— Quand je leur parle, ils tremblent presque. Ils ne sont pas à l’aise. Ils me regardent d’une manière bizarre. Avec admiration, mais aussi avec une sorte de crainte.
Ulrich m’a regardée sans répondre.
Puis il a souri.
— Madame Essimbi…
— Quoi ?
— Tu vas bientôt comprendre l’importance que tu as.
J’ai froncé les sourcils.
— Quelle importance ?
— Tu es encore dans les nuages.
— Ulrich…
— Ce n’est que le début.
Je l’ai fixé.
— Le début de quoi ?
Il a repris sa manette.
— Tu es en train de découvrir des gens. Tu apprends encore le fonctionnement du travail. Tu apprends aussi comment les autres te perçoivent.
— Mais pourquoi tu parles comme ça ?
Il a souri.
— Parce que tu n’es pas encore arrivée là où tu dois arriver.
Je suis restée silencieuse.
— Ça veut dire quoi ?
Il a haussé les épaules.
— Tu verras.
Je l’ai regardé avec méfiance.
— Des fois, tu me fais peur.
Il a éclaté de rire.
— Moi ?
— Oui.
— Avec mon jeu vidéo ?
Je me suis mise à rire à mon tour.
— Laisse tomber.
Je me suis levée.
— Il y a quelque chose à manger ?
— Oui.
— Tu as cuisiné ?
Il a pris un air sérieux.
— Non.
— Je savais.
— J’ai commandé.
Je suis allée vers la cuisine.
— Bon. Mais ça ne va pas durer.
— Quoi donc ?
Je me suis retournée.
— Cette histoire de commander à manger.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on reste ici deux mois.
Il a posé la manette.
— Justement.
— Justement quoi ?
— À la fin de la semaine, nous allons faire le marché.
— Nous ?
— Oui.
— Et après ?
— Après, tu cuisines.
J’ai ouvert de grands yeux.
— Pardon ?
Il s’est levé.
— Je vais t’aider.
— Tu sais cuisiner ?
— Je peux apprendre.
Je me suis mise à rire.
— Et pourquoi je dois cuisiner ?
Il a pris un air très sérieux.
— Parce que nous devons vivre comme le couple que nous sommes.
Je me suis arrêtée.
— Le couple que nous sommes ?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis que tu as accepté de passer deux mois avec moi.
Je secouais la tête en souriant.
— Et toi, tu vas faire quoi ?
— Je vais assurer mon intérim.
— Ton intérim ?
— Oui.
.— Tu es vraiment sérieux avec cette histoire.
Il a souri.
— Je tiens à bien assurer mon intérim.
J’ai éclaté de rire.
— Tu es impossible.
— Tu verras.
Nous avons mangé quelques minutes plus tard.
Pendant le repas, Ulrich a repris la conversation.
— Tu vas appeler ta famille ?
— Oui.
J’ai pris mon téléphone.
— Je vais appeler Samuel et Naëlle.
Je les ai appelés.
Naëlle a parlé pendant plusieurs minutes.
Elle m’a raconté sa journée.
Elle m’a demandé si j’avais bien mangé.
Puis Samuel a pris le téléphone.
Nous avons parlé un moment.
Il m’a demandé comment se passait mon travail.
Je lui ai raconté rapidement ma première journée.
Il m’a encouragée.
— Ça va bien se passer, Alex. Tu es capable de gérer ça.
— Je sais.
— Et n’oublie pas de te reposer.
— Je vais essayer.
Après quelques minutes, nous avons raccroché.
Je suis restée silencieuse.
Puis j’ai regardé Ulrich.
— Et toi ?
— Moi quoi ?
— Tu appelles Vanel ?
Il a continué à manger tranquillement.
— Je l’ai déjà appelée.
— Avant moi ?
— Oui.
Je souris.
— Comment elle va ?
— Elle va très bien.
— Vraiment ?
— Oui.
Puis son expression est devenue plus sérieuse.
— Mais elle fréquente en ce moment des personnes que je n’apprécie pas.
Je l’ai regardé.
— Quel genre de personnes ?
— Deux filles qui essaient de l’entraîner dans des choses qui ne lui feront pas de bien.
— Et tu fais quoi ?
— Rien.
Je fronçai les sourcils.
— Rien ?
— Elles peuvent essayer.
— Tu n’as pas peur qu’elles réussissent ?
Il a souri.
— Non.
— Comment tu peux être aussi sûr ?
Il a posé sa fourchette.
— Je connais ma fille.
Il m’a regardée droit dans les yeux.
— Je sais ce que je lui ai laissé.
Je suis restée silencieuse quelques secondes.
— Toi, tu me parles comme un sorcier.
Il a éclaté de rire.
— Un sorcier ?
— Oui.
Je me suis mise à rire aussi.
— Je t’avoue que des fois, tu me fais peur.
— Tu devrais pourtant commencer à t’habituer à moi.
— Je ne suis pas sûre d’en avoir envie.
— Trop tard.
Nous avons continué à manger.
Quelques minutes plus tard, je me suis retrouvée à observer le silence de l’appartement.
Deux mois.
Deux mois sous le même toit.
Deux mois à travailler sur un chantier à plusieurs centaines de kilomètres de ma vie habituelle.
Deux mois à vivre avec Ulrich.
Cette pensée m’a fait réfléchir.
J’ai posé ma fourchette.
— Ulrich ?
— Oui ?
— Est-ce que tout ça va durer longtemps ?
Il a levé les yeux.
— Quoi ?
— Toi et moi.
Il n’a pas répondu.
J’ai insisté.
— Notre histoire.
Il est resté silencieux quelques secondes.
Puis il a dit :
— Rien n’est terminé.
Je l’ai regardé.
— Donc tu comptes continuer ?
— Je n’ai pas dit ça.
— Alors qu’est-ce que tu veux dire ?
Il a baissé les yeux vers son assiette.
— Certaines histoires ne se terminent pas simplement parce qu’on décide de les terminer.
Je ne comprenais pas.
— Tu comptes un jour me laisser tomber ?
Il a relevé les yeux.
Son visage était devenu sérieux.
— Il existe des histoires que même la mort ne peut empêcher de se réaliser.
Je suis restée immobile.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il n’a pas répondu tout de suite.
Puis il a repris calmement :
— Mais tout finit par changer un jour.
Je sentais quelque chose d’étrange dans sa voix.
— Alors tu penses que notre histoire va finir ?
— Je pense que personne ne sait ce que demain lui réserve.
Il a pris une gorgée d’eau.
— Alors pourquoi perdre le temps que nous avons aujourd’hui à avoir peur de demain ?
Je n’ai rien dit.
Il a continué :
— Vivons ce que nous avons à vivre.
— Et après ?
— Après, nous verrons.
Il m’a regardée.
— Je veux seulement qu’un jour, lorsque nous regarderons derrière nous, nous n’ayons aucun regret.
Je sentais un poids étrange dans ma poitrine.
— Tu parles comme si tu savais quelque chose.
Il a souri.
— Peut-être que je sais seulement que le temps ne nous appartient pas.
Je n’ai plus posé de question.
Mais cette nuit-là, lorsque je suis allée me coucher, ses paroles sont restées dans ma tête.
« Le temps ne nous appartient pas. »
Je ne savais pas encore pourquoi Ulrich parlait comme un homme qui connaissait déjà la fin d’une histoire dont, moi, je venais à peine de commencer à comprendre le début.
A suivre…
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 37 — Ce qui était devant moi
Les jours passaient.
À Maroua, notre vie avait fini par prendre un rythme presque naturel.
Je partais tôt sur le chantier. Ulrich restait souvent à l’appartement. Il avait ses occupations, ses jeux vidéo, son ordinateur et ses longues heures de silence.
De mon côté, je m’étais habituée à cette nouvelle vie.
Je m’étais même habituée à mon propre reflet.
Mes cheveux étaient maintenant courts. J’avais abandonné les faux cils, les faux ongles, les perruques et presque tout ce qui faisait partie de mes habitudes avant mon départ.
Je sortais simplement.
Et, curieusement, je n’avais jamais reçu autant de regards.
Au chantier, c’était devenu presque gênant.
Les techniciens me regardaient avec respect. Quand je leur demandais quelque chose, ils s’empressaient de l’exécuter.
Au début, je pensais que c’était simplement parce que j’étais leur responsable.
Mais plus les jours passaient, plus je sentais quelque chose d’étrange.
Même les personnes qui ne travaillaient pas directement avec moi semblaient me remarquer.
Mais ce n’était plus seulement là-bas.
Dans les magasins, dans les restaurants, dans les couloirs de l’hôtel, partout où je passais, je remarquais les regards.
Je n’aimais pas particulièrement ça.
J’étais une femme discrète.
Je n’avais jamais cherché à attirer l’attention.
Pourtant, plus je retirais les artifices que j’avais utilisés pendant des années, plus les gens semblaient me remarquer.
Je ne comprenais pas.
Après le travail, j’étais assise dans le salon lorsque mon téléphone a sonné.
C’était Samuel.
Un appel vidéo.
J’ai souri avant de décrocher.
Le visage d’Anaëlle est apparu à l’écran.
— Maman !
— Ma chérie.
— Mais…
Elle s’est arrêtée.
— Quoi ?
Elle m’a regardée pendant quelques secondes.
Puis elle a tourné la tête vers son père.
— Papa !
Samuel est apparu derrière elle.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Anaëlle a pointé l’écran.
— Regarde maman !
Samuel s’est approché.
Son visage a changé immédiatement.
— Waouh…
J’ai ri.
— Quoi encore ?
— Alexia…
Il m’a regardée longuement.
— Tu as coupé tes cheveux ?
— Oui.
— Mais ça te va vraiment bien.
Anaëlle s’est mise à sourire.
— Maman, tu es trop belle !
— Merci.
— Non, mais vraiment ! Tu as changé !
Je me suis mise à rire.
Samuel continuait de me regarder.
— Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vus ?
— Quelques jours.
— On dirait beaucoup plus.
Il a souri.
— Tu es devenue encore plus belle.
J’ai baissé les yeux.
— Vous exagérez.
— Pas du tout, a répondu Anaëlle.
Elle a continué à me regarder.
— Et tu ne mets plus rien sur ton visage ?
— Presque rien.
— Ça te va mieux comme ça.
J’ai souri.
Pendant quelques minutes, nous avons parlé de l’école, de son travail, de la maison et de tout ce qui se passait à Bafoussam.
Je leur ai raconté quelques petites choses sur ma mission, mais je n’ai pas parlé de tout.
Je ne voulais pas les inquiéter.
Avant de raccrocher, Samuel m’a regardée.
— Fais attention à toi.
— Je vais bien.
— Et travaille moins.
J’ai ri.
— Je vais essayer.
L’appel s’est terminé.
Je suis restée quelques secondes avec le téléphone dans la main.
Puis j’ai entendu la voix d’Ulrich derrière moi.
— Ils ont apprécié ta nouvelle tête ?
Je me suis retournée.
— Oui.
Il souriait.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Tu n’avais pas besoin de tout ça.
Je lui ai lancé un regard.
— Tu vas encore recommencer ?
— Je ne fais que constater.
Je me suis levée.
— Tu es insupportable.
— Et pourtant tu es toujours là.
J’ai souri malgré moi.
Mais je n’avais pas le temps de m’attarder dessus.
Un problème technique occupait toute mon attention.
Depuis plusieurs jours, les équipes travaillaient sur une installation qui ne fonctionnait pas correctement.
Les documents étaient pourtant conformes.
Les rapports avaient été vérifiés.
Les techniciens avaient repris les calculs plusieurs fois.
Mais quelque chose n’allait pas.
Et personne ne trouvait quoi.
J’avais déjà contacté la direction.
La réponse avait été claire.
Le problème devait être réglé avant la poursuite du chantier.
Je passais donc une grande partie de mes journées à chercher une solution.
Je relisais les dossiers.
Je comparais les rapports.
Je posais des questions.
Je demandais aux techniciens de reprendre certains contrôles.
Mais rien.
Un soir, je rentrai complètement épuisée.
Ulrich était installé devant son jeu vidéo.
Je posai mon sac sur une chaise.
— Tu joues encore ?
Il ne quitta pas l’écran des yeux.
— Oui.
Je soufflai.
— Moi, je vais finir par devenir folle avec ce chantier.
Il sourit.
— Tu n’es pas encore devenue folle.
— Tu ne m’aides pas beaucoup.
— Je ne travaille pas sur ton chantier.
Je le regardai.
— Justement.
Il se mit à rire.
Je partis prendre une douche.
Cette nuit-là, je travaillai encore un moment avant de dormir.
Le lendemain, le problème était toujours là.
Et les jours suivants aussi.
Je commençais à perdre patience.
Un dimanche après-midi, j’étais encore devant mon ordinateur lorsque Ulrich entra dans la pièce.
Il me regarda quelques secondes.
— Tu travailles encore ?
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Je ne sais pas.
Il regarda l’écran.
— Lève-toi.
Je continuai à taper.
— Pourquoi ?
— Lève-toi.
— Ulrich, j’ai du travail.
— Je sais.
— Alors laisse-moi travailler.
Il s’approcha et referma doucement mon ordinateur.
Je le regardai, stupéfaite.
— Tu viens de faire quoi ?
— Je t’emmène quelque part.
— Où ?
— Tu verras.
— Je ne peux pas.
— Tu peux.
— Le problème du chantier doit être réglé.
Il me regarda calmement.
— Et tu vas le régler.
— Quand ?
— Demain.
Je secouai la tête.
— Tu es vraiment impossible.
— Je sais.
Quelques minutes plus tard, nous étions partis.
Je ne savais toujours pas où il m’emmenait.
Nous avons roulé un moment avant d’arriver près d’un endroit où l’eau descendait entre les rochers.
Il y avait peu de monde.
Le bruit de l’eau couvrait presque tous les autres sons.
Ulrich s’installa sur un rocher.
Je m’assis à côté de lui.
— C’est pour ça que tu m’as fait quitter mon travail ?
Il ne répondit pas.
Je le regardai.
— Ulrich ?
Il resta silencieux.
Puis il dit simplement :
— Ferme les yeux.
— Pourquoi ?
— Fais-le.
Je soupirai avant de fermer les yeux.
Le bruit de l’eau remplissait mes oreilles.
Pendant plusieurs minutes, je ne pensais plus au chantier.
Puis à ma famille.
Puis à mon travail.
Puis à tout le reste.
Je ne pensais plus à rien.
Je restai simplement là.
Lorsque j’ouvris les yeux, Ulrich regardait toujours l’eau.
— Ça va mieux ?
Je pris quelques secondes avant de répondre.
— Oui.
— Alors rentrons.
Sur le chemin du retour, je me sentais différente.
Je ne savais pas exactement pourquoi.
Mais j’avais retrouvé quelque chose que j’avais perdu depuis plusieurs jours.
Du calme.
Lorsque nous sommes arrivés à l’appartement, j’ai voulu immédiatement reprendre mon ordinateur.
Ulrich me regarda.
— Non.
— Quoi encore ?
— Le travail est terminé pour aujourd’hui.
— Mais…
— Demain.
Je le regardai.
— Tu sais que tu es agaçant ?
— Oui.
Il sourit.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Tu deviens vraiment autoritaire.
— Et toi, tu deviens vraiment travailleuse.
— Je l’ai toujours été.
— Je sais.
Il s’est approché.
— Maintenant, viens.
— Où ?
Il m’a regardée avec un sourire.
— Dans la chambre.
Je savais exactement ce qu’il voulait.
J’ai hésité.
Je pensais encore au travail.
Au chantier.
À tout ce qui m’attendait le lendemain.
Mais lorsque je me suis retrouvée près de lui, mes pensées ont commencé à se brouiller.
J’ai voulu garder mes distances.
Mais ce frisson est revenu.
Le même.
Celui que je ressentais chaque fois que je me retrouvais avec lui.
Il traversait mon corps avant même que je puisse comprendre ce qui m’arrivait.
Je pouvais essayer de penser au travail.
À Samuel.
À ma vie.
À tout ce que je devais contrôler.
Mais avec Ulrich, cette maîtrise disparaissait peu à peu.
Et plus je cherchais à résister à ce que je ressentais, plus je comprenais que je n’en avais finalement plus envie.
Je me suis laissée aller.
Le reste de la soirée nous a appartenu.
Après, je suis restée longtemps silencieuse.
Je me sentais apaisée.
Mais aussi troublée.
Ce n’était pas seulement le plaisir.
C’était cette sensation de proximité qui devenait de plus en plus forte.
À chaque fois que je partageais un moment comme celui-là avec Ulrich, j’avais l’impression de me rapprocher encore davantage de lui.
Et cette idée me faisait peur.
Parce que je savais que cette histoire avait une limite.
Je ne savais simplement pas où elle se trouvait.
Ce soir-là, je laissai finalement le travail de côté.
Le lendemain matin, lorsque j’ai ouvert les yeux.
Je me suis tourné vers sa place.
Vide.
Comme toujours.
Je me levai et allai dans le salon.
Il était déjà réveillé.
Comme toujours.
Je le regardai quelques secondes.
Puis une question me traversa l’esprit.
Cela faisait presque un mois que nous vivions ensemble.
Et pourtant, je ne l’avais jamais vu dormir.
Jamais.
Même pendant nos week-ends précédents, c’était toujours pareil.
Je m’endormais avant lui.
Et lorsque je me réveillais, il était déjà debout.
Je finis par lui poser la question.
— Ulrich ?
— Oui ?
— Ça fait presque un mois qu’on vit ensemble et je ne t’ai jamais vu dormir.
Il me regarda.
Puis il sourit.
— Tu es juste une grosse dormeuse.
— Ce n’est pas une réponse.
— Alors dors moins.
Je le fixai.
— Tu ne dors jamais ?
Il se remit à sourire.
— Va te préparer. Tu vas être en retard.
— Tu as un dilemme à résoudre.
Je soupirai.
— Ça fait plusieurs jours que je cherche une solution.
— Je sais.
— Et je ne trouve toujours rien.
Il haussa légèrement les épaules.
— Tu trouveras.
— Tu en es tellement sûr.
— Oui.
Je secouai la tête.
— Tu as réponse à tout, toi.
Il sourit.
— Va travailler.
Je secouai la tête.
Il était impossible.
Mais je gardai cette question dans un coin de ma tête.
Puis je partis au chantier.
Cette fois, je repris le dossier dès mon arrivée.
Les techniciens étaient déjà au travail.
Je les observai pendant quelques minutes.
Ils vérifiaient les mêmes éléments que les jours précédents.
Je regardai les documents.
Puis l’installation.
Puis les documents encore une fois.
Une idée m’est venue.
Je n’étais pas certaine.
Mais quelque chose ne cessait de me revenir à l’esprit.
J’ai appelé un technicien.
— Regardez cette partie.
Il s’est approché.
— Madame ?
Je lui ai montré le document.
— Est-ce que le problème ne pourrait pas venir de là ?
Il a regardé.
— Je ne pense pas…
Il s’est arrêté.
Puis il a relu.
Un autre technicien s’est approché.
Ils ont commencé à vérifier.
Quelques minutes plus tard, ils ont commencé à démonter une partie de l’installation.
Je suis restée à distance.
Je ne voulais pas leur donner l’impression que je savais mieux qu’eux.
Après plusieurs vérifications, l’un des techniciens s’est retourné.
— Madame…
— Oui ?
— Je crois que vous avez raison.
Je n’ai rien répondu.
Ils ont continué.
Quelques heures plus tard, le problème était réglé.
Je suis restée devant l’installation, presque incapable de croire ce qui venait de se passer.
J’avais simplement regardé autrement.
La direction a été informée.
Un rapport a été envoyé.
La réponse ne tarda pas.
On me félicita.
Mon supérieur me dit que mon intervention serait mentionnée dans le rapport du projet.
Je raccrochai avec un sourire.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, je respirai profondément.
Le soir, lorsque je rentrai, Ulrich était encore devant son jeu vidéo.
Je posai mon sac.
Il leva les yeux.
— Alors ?
Je souris.
— C’est réglé.
Il arrêta son jeu.
— Le problème ?
— Oui.
— Comment ?
Je lui racontai tout.
Il m’écouta sans m’interrompre.
Puis il sourit.
— Tu vois.
— Quoi ?
Il posa sa manette.
— Parfois, la solution ne se trouve ni dans notre tête ni dans un document.
Je le regardai.
Il continua calmement :
— Elle peut simplement se trouver parmi les gens qui nous entourent.
Je restai silencieuse.
Je repensai à la veille.
À la façon dont il m’avait forcée à quitter mon ordinateur.
À cette heure passée devant les chutes.
À ce silence.
Je ne savais pas s’il avait fait tout cela uniquement pour m’aider à résoudre mon problème.
Mais une chose était certaine.
Avec Ulrich, les choses semblaient rarement arriver par hasard.
Et plus je passais du temps avec lui, plus je me demandais jusqu’où cette histoire allait réellement nous conduire.
À suivre..
L’AMOUR D’APRÈS
ACTE III — LE RETOUR DE L’IMPOSSIBLE
Épisode 38 — Le jour où tout a basculé
Lors de ma dernière semaine à Maroua, la mission touchait enfin à sa fin.
Les derniers contrôles étaient terminés. Les rapports avaient été envoyés et les équipes commençaient déjà à préparer leur départ.
Ce jour-là, le chauffeur m’a déposée à environ deux cents mètres de l’appartement.
— Madame, la circulation est bloquée devant. Je peux attendre, mais ça risque de prendre un moment.
J’ai regardé la route.
— Ce n’est pas la peine. Je vais marcher.
J’ai pris mon sac et je suis descendue.
Il faisait encore chaud, mais la journée commençait à perdre son intensité
Je marchais tranquillement lorsque j’avais aperçu une femme qui venait en sens inverse.
Elle devait avoir une cinquantaine d’années.
Elle revenait probablement du champ. Un panier était attaché sur son front, maintenu par un morceau de tissu.
Lorsque nous étions arrivées à la même hauteur, elle m’avait saluée.
— Bonjour, ma fille.
— Bonjour, maman.
Elle avait continué à me regarder.
Pas comme quelqu’un qui regarde simplement une inconnue.
Son regard s’était attardé sur mon visage.
Puis elle m’avait demandé :
— Tu es d’ici ?
— Non, maman.
— Tu viens d’où ?
— De Bafoussam.
Elle avait légèrement froncé les sourcils.
— Bafoussam ?
— Oui.
Elle avait gardé le silence quelques secondes.
Puis elle avait souri d’une manière étrange.
— Dans tous les cas… il t’a donné plus qu’il n’en faut.
Je m’étais arrêtée.
— Pardon ?
Elle avait repris son chemin.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Elle s’était retournée.
— Rien, ma fille.
Puis elle avait ajouté, avec une douceur qui m’avait troublée :
— Le plus important, c’est que tu as bon cœur.
Elle avait fait quelques pas.
Puis elle s’était retournée une dernière fois.
— Et cet homme-là… il t’aime énormément. Sûrement plus qu’il n’en faut.
Je m’étais figée.
— Quel homme ?
Mais elle était déjà repartie.
Je l’avais regardée disparaître avec son panier sur la tête.
Pendant quelques secondes, je n’avais pas bougé.
Je ne savais pas quoi penser.
La première personne à laquelle j’ai pensé, c’était Samuel.
C’était mon mari.
Celui avec qui j’avais construit ma vie.
Mais, presque au même moment, le visage d’Ulrich m’est venu à l’esprit.
Et cette pensée m’a troublée.
Pourquoi lui ?
Pourquoi avais-je immédiatement pensé à lui ?
Cette femme ne connaissait ni Samuel ni Ulrich.
Elle ne savait rien de ma vie.
Alors comment pouvait-elle parler d’un homme qui m’aimait ?
Et pourquoi avais-je eu cette sensation étrange en entendant ses paroles ?
Je suis finalement rentrée à l’appartement.
Ulrich était dans le salon, installé devant son jeu vidéo.
Il avait ses écouteurs et semblait complètement absorbé par sa partie.
Lorsqu’il m’a vue, il a retiré un écouteur.
— Tu en as mis du temps.
J’ai posé mon sac.
— J’ai rencontré une femme.
Il a mis son jeu en pause.
— Quelle femme ?
— Une femme qui revenait du champ.
Je me suis assise.
— Elle m’a parlé.
Ulrich m’a regardée.
— Elle t’a dit quoi ?
Je lui ai raconté la rencontre.
Je lui ai répété ses paroles.
Il n’a pas réagi immédiatement.
Puis il s’est levé.
— Elle ne te connaît pas.
J’ai froncé les sourcils.
— C’est justement ce qui me dérange.
Il s’est approché.
— Rien n’est assez grand pour toi, Alexia.
Je l’ai regardé.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu peux gérer beaucoup plus de choses que tu ne le crois.
— Mais pourquoi tu me dis ça ?
Il a souri.
— Parce que c’est vrai.
Je suis restée silencieuse.
Puis je lui ai lancé :
— C’est quoi le lien avec toi ?
Il a légèrement penché la tête.
— Quel lien ?
— Tu parles exactement comme elle.
Son sourire a disparu quelques secondes.
— Mais tu parles comme si tu savais quelque chose.
Il s’est rapproché de moi.
— Tu ne sais pas encore de quoi tu es capable.
— Ulrich…
Il m’a prise dans ses bras.
— Tu mérites d’avoir le monde à tes pieds.
J’ai levé les yeux vers lui.
— Je n’en veux pas.
— Tu l’auras quand même.
— Moi, je veux juste ma famille.
J’ai hésité.
— Et toi.
Il m’a regardée longuement.
— Enfin…
— Il avait légèrement reculé pour me regarder.
— Tu admets que tu m’aimes.
— J’avais souri.
— Je n’ai jamais dit le contraire.
— Tu ne l’as jamais dit explicitement.
— Il me regardait droit dans les yeux.
— Je veux te l’entendre dire.
— Je n’avais rien répondu.
— Mes yeux s’étaient remplis de larmes.
— Je ne savais même pas pourquoi.
— Peut-être parce que cette question arrivait au mauvais moment.
— Peut-être parce qu’au fond, je savais déjà la réponse depuis longtemps.
— J’avais simplement posé mon visage contre sa poitrine.
— Puis, dans un murmure presque inaudible, j’avais dit :
— Je t’aime.
— Il avait baissé la tête.
— Je n’ai rien entendu.
— J’avais relevé les yeux vers lui, les larmes coulant encore sur mes joues.
— Tu es sans cœur, toi…
— Il avait éclaté de rire
— Puis il m’avait serrée davantage contre lui.
Puis son expression est devenue plus sérieuse.
— Je ne serai pas toujours là.
Mon cœur s’est serré.
— Pourquoi tu dis ça ?
Il n’a pas répondu.
— Ulrich ?
Il m’a simplement serrée contre lui.
— Profite de ce que tu as aujourd’hui.
Je n’ai pas insisté.
Mais cette conversation est restée quelque part dans ma tête.
Je ne savais pas encore pourquoi.
Plus de deux ans ont passé depuis cette période.
J’avais maintenant quarante-deux ans.
Et pendant deux années et demie, Ulrich était devenu une présence permanente dans ma vie.
Nos missions se sont enchaînées.
Nous avons parcouru plusieurs villes.
Nous avons partagé des hôtels, des appartements, des restaurants et des milliers de kilomètres de route.
Ce qui avait commencé comme quelque chose que je ne savais pas nommer était devenu une habitude.
Puis une évidence.
Je ne partais plus en mission sans lui.
Et lui trouvait toujours un moyen de m’accompagner.
Nous étions devenus des compagnons de mission.
Je m’étais habituée à sa présence.
À ses habitudes.
À ses silences.
À ses manies.
À ses jeux vidéo.
À ses longues heures devant son ordinateur.
Et surtout à cette étrange manière qu’il avait de toujours savoir quand je commençais à me fatiguer avant même que je m’en rende compte.
Mais une chose n’avait jamais changé.
Je ne l’avais toujours jamais vu dormir.
Pas une seule fois.
Chaque soir, il prenait sa douche.
Il enfilait son pyjama.
Puis, d’une manière que je n’arrivais toujours pas à comprendre, je finissais toujours par m’endormir avant lui.
Et chaque matin, lorsque j’ouvrais les yeux…
Il était déjà réveillé.
Toujours.
Je m’étais souvent demandé ce qu’il cachait derrière cette habitude.
Mais je n’avais jamais trouvé la réponse.
Et surtout cette proximité que je n’arrivais plus à expliquer.
Pourtant, malgré tout ce temps, je n’avais toujours rien raconté à ma famille.
Je continuais à parler de mon travail.
De mes missions.
De mes responsabilités.
De mes voyages.
Mais jamais de ce qui se passait réellement entre Ulrich et moi.
Je savais pourquoi.
J’avais trop peur de voir se reproduire ce qui s’était déjà passé à New-Bell.
Je connaissais ma famille.
Je savais ce qu’elle penserait.
Et surtout, je savais que certaines personnes pourraient essayer de me faire renoncer à cette relation.
Alors je gardais le silence.
Ce silence me pesait parfois.
Mais je préférais encore cela plutôt que de risquer de perdre Ulrich.
Pendant cette période, il continuait à faire des choses qui me surprenaient.
À chaque fin de mission, il trouvait un cadeau pour ma mère.
Parfois pour Tata Madeleine.
Parfois pour Samuel.
Il pensait aussi à Naëlle et à Mélissa.
Je transmettais les cadeaux à ma famille sans toujours expliquer leur origine.
Ma mère était fière de moi.
Tata Madeleine aussi.
Et personne ne semblait vraiment se douter de ce qui se passait derrière mes déplacements professionnels.
Pendant ces deux années et demie, quelque chose d’autre avait également changé.
Moi.
Je n’aimais toujours pas attirer les regards.
Mais je savais maintenant mieux les gérer.
Parce que partout où je passais, les regards étaient devenus plus nombreux.
Beaucoup plus nombreux.
Dans les restaurants.
Dans les hôtels.
Dans les boutiques.
Dans les aéroports.
Dans les administrations.
Même dans certains endroits où personne ne me connaissait.
Les gens me regardaient.
Certains avec admiration.
D’autres avec une sorte de fascination que je ne comprenais pas.
Il m’était même arrivé de voir des hommes extrêmement importants perdre complètement leurs moyens devant moi.
Des ministres.
Des hauts responsables.
Des hommes habitués à être écoutés.
Des hommes qui avaient l’habitude de donner des ordres.
Mais lorsqu’ils se retrouvaient face à moi…
Ils changeaient.
Leur voix devenait moins assurée.
Certains évitaient même mon regard.
Une fois, un ministre m’avait demandé de venir le rencontrer.
Nous étions assis face à face.
Il avait commencé à parler.
Puis il s’était arrêté.
Je l’avais regardé.
— Vous vouliez me parler ?
Il avait ouvert la bouche.
Rien.
Il avait essayé une deuxième fois.
Toujours rien.
Finalement, il avait simplement baissé les yeux.
Je ne comprenais pas.
Ce n’était pas seulement mon apparence.
J’en étais certaine.
Parce que même après avoir parlé avec moi quelques minutes, les gens semblaient encore plus déstabilisés.
Même ceux qui étaient venus avec une idée précise repartaient parfois sans avoir réussi à me dire ce qu’ils voulaient réellement.
Et je ne savais pas pourquoi.
J’avais fini par m’interroger sérieusement.
Qu’est-ce que les gens voyaient en moi ?
Qu’est-ce qui avait changé ?
Pourquoi avais-je cette impression que les choses autour de moi devenaient de plus en plus étranges ?
Cette année-là, j’ai été conviée à une assemblée générale réunissant plusieurs sociétés d’État.
Je n’y suis pas allée seule.
Samuel m’accompagnait.
À cette époque, mes différentes missions avaient commencé à attirer l’attention bien au-delà de mon entreprise. Mes rapports circulaient. Mes résultats étaient régulièrement cités. On m’avait finalement invitée à participer à cette rencontre en reconnaissance du travail accompli au cours des derniers mois.
Je n’avais jamais imaginé me retrouver dans un endroit pareil.
Autour de nous, il y avait des directeurs généraux, des hauts responsables, des membres du gouvernement et plusieurs personnalités que je n’avais jusque-là vues qu’à la télévision.
Samuel, lui, semblait presque amusé de me voir aussi peu impressionnée.
— Tu sais que tu es devenue quelqu’un d’important ? m’avait-il lancé avant d’entrer.
J’avais ri.
— Arrête.
— Je suis sérieux.
Je n’avais rien répondu.
La cérémonie avançait normalement lorsque le président de la République fit son entrée.
Tout le monde se redressa.
Les salutations commencèrent.
Puis, au milieu de tous ces visages, son regard s’arrêta sur moi.
Je ne savais pas encore pourquoi.
Quelques minutes plus tard, il s’approcha.
Je me suis tenue droite.
— Madame Ilumbu.
— Excellence, Monsieur le Président.
Il me salua.
Puis il commença à me parler de mon parcours.
Il connaissait mes missions.
Il connaissait certains de mes résultats.
Je répondais avec respect.
Puis son ton changea.
Il me regarda longuement.
— Vous savez que vous êtes une femme particulièrement remarquable ?
J’ai souri poliment.
— Merci, Excellence.
Il continua.
— Et vous êtes encore plus belle en personne.
Cette fois, j’ai compris.
Ce n’était plus un compliment professionnel.
Il me draguait ouvertement.
Je suis restée calme.
Il a continué avec cette assurance que seuls certains hommes habitués à obtenir ce qu’ils veulent peuvent avoir.
— Une femme comme vous ne devrait pas être aussi difficile à approcher.
J’ai souri.
Je regardai le président.
Puis je répondis calmement :
— Excellence, Monsieur le Président, je suis déjà mariée et très engagée dans ma famille.
Je marquai une courte pause.
— Mais je dois reconnaître que cela me fait plaisir que vous me trouviez intéressante.
Il eut un petit sourire.
— En tout cas, ce n’est pas votre mariage qui vous a conduite jusqu’ici.
J’ai eu un léger mouvement de surprise.
Je suis restée silencieuse.
Cette phrase m’a frappée de plein fouet.
Pas à cause de ce qu’elle signifiait, mais parce qu’à cet instant précis, j’ai pensé à Ulrich.
À toutes ces paroles que j’avais parfois prises pour de la folie.
Tu ne sais pas encore jusqu’où tu peux aller.
Un jour, tu verras des gens que tu pensais ne jamais rencontrer se tenir devant toi.
Tu n’es pas encore arrivée là où tu dois arriver.
Je me suis demandé combien de fois encore il faudrait que la réalité me donne raison de penser à lui.
Mais là, au milieu de cette assemblée, le président de la République venait de me dire quelque chose qui ressemblait étrangement à ce qu’Ulrich m’avait toujours répété.
J’ai fini par sourire.
— Vous avez peut-être raison, Excellence.
Il m’a saluée avant de rejoindre sa garde rapprochée.
Je suis restée quelques secondes sur place.
Puis Samuel me rejoignit.
Il avait tout vu.
Il me regarda.
— Qu’est-ce qu’il te voulait ?
J’ai hésité.
— Tu veux vraiment savoir ?
— Oui.
— Il me draguait.
Samuel ouvrit de grands yeux.
— Pardon ?
Je me suis mise à rire.
— Je te dis qu’il me draguait.
Il regarda dans la direction où le président venait de disparaître.
Puis il me regarda de nouveau.
— Le président veut me prendre ma femme maintenant ?
J’ai éclaté de rire.
— Apparemment.
— Même moi, je ne peux plus lutter.
Nous avons ri tous les deux.
Mais derrière mon sourire, quelque chose me troublait.
Ce n’était pas la tentative de séduction du président.
C’était autre chose.
Une autre chose me troublait.
Depuis qu’Ulrich était entré dans ma vie, presque personne n’arrivait à me parler avec autant d’aisance.
Même les personnes les plus puissantes que je rencontrais semblaient perdre quelque chose de leur assurance lorsqu’elles se retrouvaient face à moi.
Mais lui…
Ulrich ne changeait jamais.
Il me parlait comme si nous étions deux personnes ordinaires.
Comme s’il ne voyait ni mon poste, ni mes responsabilités, ni les regards qui m’accompagnaient partout.
Et maintenant, même le président venait de me parler avec une facilité qui m’avait surprise.
Mais le plus étrange n’était pas là.
Je connaissais sa réputation.
Je savais qu’il n’était pas homme à accepter facilement qu’une femme lui dise non.
Et pourtant, je venais de le faire.
Il avait insisté quelques instants.
J’avais refusé.
Et il avait simplement accepté.
Aucune pression.
Aucune nouvelle tentative.
Aucune remarque.
Rien.
Je l’ai regardé disparaître derrière sa garde rapprochée.
Pourquoi ?
Je n’avais pas la réponse.
Mais une certitude commençait à s’imposer à moi.
Quelque chose avait changé chez moi.
Quelque chose que je ne comprenais toujours pas.
Et plus inquiétant encore…
Je commençais à me demander si Ulrich, lui, n’avait pas compris depuis longtemps ce que je refusais encore de voir.
Parce qu’une fois encore, une parole d’Ulrich venait de prendre un sens que je n’avais pas compris lorsqu’il me l’avait dite.
Et le plus étrange dans cette histoire…
C’est que le président n’a plus jamais insisté.
Lors de nos rencontres suivantes, il s’est toujours comporté avec respect.
Il avait accepté mon refus.
Simplement.
Sans insister.
Sans chercher à utiliser son pouvoir.
Et cela m’avait presque plus déstabilisée que sa tentative de séduction.
Parce que, partout où j’allais, je commençais à découvrir la même chose.
Je ne savais toujours pas pourquoi.
Mais une phrase d’Ulrich revenait de plus en plus souvent dans mon esprit :
« Tu n’as encore rien vu. »
Une seule chose me rassurait.
Les personnes qui m’étaient réellement proches me traitaient toujours comme avant.
Ma mère.
Mes sœurs.
Tata Madeleine.
Samuel.
Anaëlle.
Mélissa.
Naëlle.
Et Ulrich.
Avec eux, je pouvais rire.
Parler.
M’énerver.
Me plaindre.
Être simplement Alex.
Même Samuel et Anaëlle avaient été particulièrement surpris lorsqu’ils m’avaient revue après ma première mission.
Ils avaient été presque bouche bée.
Anaëlle avait regardé mes cheveux courts.
— Maman…
— Quoi ?
Elle avait souri.
— Le téléphone ne te faisait vraiment pas honneur.
Samuel avait ri.
— Elle a raison.
Anaëlle avait continué :
— En vrai, ça te va beaucoup mieux.
Samuel m’avait regardée quelques secondes.
— Tu as quelque chose de différent.
— Quoi donc ?
— Je ne sais pas.
Il avait souri.
— Mais ça te va.
Ces moments-là me faisaient du bien.
Parce qu’avec eux, je ne ressentais rien de cette étrange distance que je ressentais avec les autres.
Puis Mélissa est venue passer quelques jours à Bafoussam.
Un après-midi, elle m’a prise en photo sans que je m’en rende vraiment compte.
Elle a publié la photo sur ses réseaux.
La légende disait simplement :
« Ma mère, la plus belle du monde. »
Je n’y ai pas prêté attention.
Jusqu’au lendemain.
Mélissa m’a appelée.
— Maman !
— Quoi ?
— Tu sais combien de personnes ont vu ta photo ?
— Non.
— Dix millions.
J’ai cru qu’elle plaisantait.
— Mélissa…
— Je suis sérieuse !
Elle riait tellement qu’elle avait du mal à parler.
— Dix millions de vues en vingt-quatre heures !
Je suis restée silencieuse.
— Regarde les commentaires.
Elle m’en a montré quelques-uns.
« Ta mère est magnifique. »
« Ta mère, je la veux. »
« Elle est incroyable. »
« Ta mère est trop belle. »
« Quel âge a ta mère ? »
Je lui ai rendu son téléphone.
— Supprime ça.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’aime pas ça.
— Maman, tu ne comprends pas.
— Quoi ?
— Ça peut rapporter beaucoup d’argent.
J’ai secoué la tête.
— Je ne veux pas devenir connue.
— Tu n’as pas besoin de devenir connue. Laisse-moi simplement créer une page pour toi.
— Non.
— Maman…
— Mélissa, je travaille déjà beaucoup.
— Justement. Je vais gérer.
Je l’ai regardée.
— Et tu comptes mettre quoi dessus ?
— Tes photos. Tes voyages. Tes missions. Ton quotidien quand tu acceptes de me donner des photos.
— Je ne veux pas passer mon temps sur les réseaux.
— Tu n’auras rien à faire.
Elle a souri.
— Laisse-moi essayer.
J’ai fini par accepter.
Mélissa a créé la page.
Elle est devenue ma community manager.
Elle publiait certaines photos de mes voyages.
Des paysages.
Des moments où j’étais seule.
Des photos prises pendant mes missions.
Elle publiait parfois des images de moi prises le week-end.
Mais jamais Ulrich n’apparaissait.
Il restait complètement en dehors de cette partie de ma vie publique.
La page a rapidement grandi.
Et, à partir du deuxième mois, elle rapportait déjà plus de deux millions de francs CFA par mois.
Mélissa gérait l’argent.
Elle en mettait une partie de côté pour elle et Anaëlle.
Je ne touchais presque à rien.
Je ne cherchais pas cet argent.
Je continuais simplement ma vie.
Mais plus la page grandissait, plus ma visibilité augmentait.
Et plus je me sentais observée.
Je commençais à comprendre que quelque chose changeait autour de moi.
Mais je ne savais toujours pas pourquoi.
Un après-midi J’étais assise sur la terrasse, mon téléphone à la main, en attendant Ulrich, Lorsque mon téléphone s’est mis à vibrer.
Tata Madeleine.
J’ai décroché immédiatement.
— Allô, Tata ?
— Ma fille.
Sa voix m’a fait sourire.
— Comment tu vas ?
— Ça va. Je voulais justement te prévenir que je suis déjà rentrée à New-Bell.
— Ah bon ?
— Oui. Je suis venue récupérer mes dernières affaires.
— Tu repars quand ?
— Dès que j’aurai terminé. Je veux maintenant retourner définitivement au village.
Je me suis redressée.
— Définitivement ?
— Oui. Je n’ai plus grand-chose qui me retient ici.
— Alors avant de partir, passe par Yaoundé.
Elle a ri doucement.
— Pourquoi ?
— Parce que je y être dans les prochains jours. On pourra passer un peu de temps ensemble avant que tu partes au village.
— Toi, tu vas t’y rendre ?
— Oui. Ma prochaine mission doit me laisser quelques jours.
— Alors je vais essayer de m’arranger.
— Tu dois t’arranger.
Elle a ri.
— D’accord, madame.
Je souriais encore lorsque son ton a soudain changé.
— Mais justement… il y a quelque chose dont je voulais te parler.
— Quoi ?
Elle a marqué un silence.
— C’est à propos d’une information que j’ai eue ici.
— Quelle information ?
— J’ai rencontré Bertille.
Je me suis arrêtée de sourire.
— Tata Bertille ?
— Oui.
— Elle va bien ?
— Oui. Mais elle m’a parlé de quelque chose qui m’a vraiment troublée.
Je me suis redressée.
— À propos de quoi ?
— De quelqu’un que tu connais.
Mon cœur s’est légèrement serré.
— Qui ?
Tata Madeleine n’a pas répondu immédiatement.
— Tata Bertille m’a parlé d’Ulrich.
Je suis restée silencieuse.
Le simple fait d’entendre son prénom dans la bouche de Tata Madeleine venait de changer quelque chose dans mon esprit.
— Ulrich ? Pourquoi elle t’a parlé de lui ?
— C’est justement ce que je ne comprends pas encore.
— Tata, qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Un silence s’est installé au bout du fil.
Puis sa voix est devenue beaucoup plus basse.
— Alexia… elle m’a raconté quelque chose que j’ai encore du mal à croire.
— Quoi ?
Elle a hésité.
Longtemps.
Puis elle a murmuré :
— Elle m’a dit qu’Ulrich…
Elle s’est arrêtée.
— Tata ?
Un dernier silence.
— …est décédé.
À suivre…


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